‹ La mouche des crochesChapitre 5 sur 9 · REPRISE DE LA « KORRIGANE · texte numérisé non relu

REPRISE DE LA « KORRIGANE

Les élégances d'une Bretagne-Watteau succédant aux farouches splendeurs de Gwendoline, les grâces de Mauri, charmante Ar Mauricaine, après les héroïques invocations d'Harald frappé à mort, qui voit s'ouvrir le Walhalla, c'est un piquant contraste, et, pour s'en régaler, une assistance des plus endiamantées étincelait, ce soir, à rOpéra. En ai-je placé des comtesses comme madame Potocka, et des duchesses et des princesses et de la noblesse pour tout de bon, et des rastaquouères aussi !

Toute la troupe n'était pas sur la scène ; j'ai vu, joie des loges, parfum de l'amphi-

i'2S LA MOUCHE DES CROCHES

théâtre, j'ai vu madame Deschamps-Jéhin à l'œil farouche, et madame Héglon (la jolie Fiancée du Timbalier de notre Cirque) et mademoiselle Sanderson, de Cumes, — puisqu'elle est Sybil, — et les adorables représentantes du corps de ballet, Texquise Chabot qui danserait si bien, elle aussi, la « Chabotière » de la Korrigane^ etTorri et Lobstein et tant d'autres.

Et puis, les gonfalonières qui portent si vaillamment Tétendard de la gaieté française, Jeanne d'Albret, Coco Marmier, toutes, toutes I

Vrai succès pour le ballet de François Coppée, pour la musique, en somme gentillette, de Widor, qui emploie l'orgue avec une roublardise toute sulpicienne, pour l'étoile Mauri, dont le rôle est si copieux que la pièce aurait quelques droits à s'appeler la Maurigane : ses pointes ont été goûtées comme celles de Pierre Veber; les binious d'antan ont trouvé de l'écho dans tous les cœurs; un lot de vieux abandonnés, en revoyant leur chère « Gigue bretonne », bavaient d'enthousiasme sur leur ruban de la Légion d'honneur, et, sans cesser d'ap-

plaudir le grand divertissement du un, le sympathique Moïse Lévy-Cohen, qui ne s'occupe d'art que depuis peu, m'a dit avec une conviction profonde: a Foilàun Pardon qui serait tigne t'être signé Ploërmel. »

Les connaisseurs apprécient la variation de la gracieuse Ottolini, et moi itou. On fait un gros succès à mademoiselle Pepa Invernizzi, dont le fier redressement est d'une vraie tragédienne, quand elle rejelle sa haillonneuse défroque de mendiante pour surgir hautaine, impérieuse, fée redoutable des Korrigans. Allez la voir, au tableau final, alors que terrifiée devant le chapelet bénit brandi par le cornemuseux Liiez, elle lutte encore de tout son infernal pouvoir pour l'entraîner dans son royaume souterrain, impérieuse, les yeux en-flamme, le visage illuminé d'une haine diabolique, — le tout, hélas! accompagné de mélodies dont on ne saurait guère louer que le bon vouloir.

Joli, le grouillement du deux, dans la lande ; il est minuit ; près d'un dolmen et d'un menhir, géants de pierre accroupis, qui dorment sous la lune éclatante et ma-

gique, Teaa silencieuse d'un marais étincelle, et Tarmée des esprits malins s'ébat sur la bruyère : troublants papillons nocturnes au corselet métallique, korrigans ailés comme des chauves-souris (bonne réclame pour le conférencier Montesquiou), nains au masque livide, fées séductrices dont la valse — malgré un déplorable passage en mi cher aux cornistes — n'est pas sans agrément, tous les types de l'ost satanique défilent sous nos yeux, y compris le type-ophone qui souligae avec ironie le piquant scherzo dansé par Mauri devant un bossu à oreilles d'ânes, Naquet, je crois.

Joli également le grand ensemble de fête, quand un tas de petites femmes tournant le dos à la salle ondulent, frétillent et mettent en joue l'abonné qui ne saurait résister à cette batterie de canons-croupes.

Plus qu'un mot : les violons de l'Opéra jouent très bien quand ils le veulent, l'agréable Sabohôre par exemple, mais, quand ils ne le veulent pas, quel vinaigre ! Dans l'adagio en mi hémoU ils ont attaqué un pénible sol... Ah Dieul Je puis affirmera M. Bruneau que je n'ai pas entendu atta-

que plus désastreuse, depuis celle de son Moulin.

19 janvier 189^.

P. S. — Je relève avec douleur dans le Guide musical une inconvenante appréciation du a Festival-Joncières » imaginé l'aulre dimanche par M. d'Harcourt. Il est triste de voir des compositeurs géniaux ainsi bafoués. Lisez plutôt : « On y a entendu deux airs de Dimitri, de la musique bien rassise, du Gounod de deuxième mouture, un ballet du Chevalier Jearif soigneuse collection de clichés, de rosalies, de formules désuètes, du . Delibes départemental, et une Marche franque^ bouffie, poncive, toc.

En un mot, musique non nécessaire, intensément, et dont l'indigence relèverait de r (c Assistance publique pour les pauvres non honteux » s'il en existait une ; car si chacun ne peut produire de chef-d'œuvre, personne n*est obligé de prouver avec éclat la modestie de ses ressources musicales. »

Le respect s'en va !

Les abonnés de Colonne, décidément vaseux, bâillent avec ampleur à la quatrième Béatitude de Franck, un César qui valait mieux que celui dont la comtesse de Mercy- Argenteau célébra les louanges avec un talent Cui generis. Pourtant Engel a lancé avec une conviction brûlante et des fa, dièze éblouissants celte imploration ardemment passionnée : « Idéal, Sainteté, Justice, dévoile-toi ! » Dommage, en vérité, de jeter à ces auditeurs du Chàtelet (parmi lesquels jacasse, intarissable, le peintraillon rasta Borcos) tant de perles : margaritas ante Borcos.

Pendant qu'on installe le Pleyel sur quoi Pugno va s'ébattre, j'examine la salle : épatante ! On se croirait à notre Cirque : Stoullig sans son lorgnon et Adolphe Jul-

lien sans son Boisard ; ici un généreux client, Henry Baiier, et là Mourey (Tenfant de Bohème) ; le doux Arsène Alexandre, bon critique d'art, le brun Chassaigne de Néronde, bon critique dramatique ; Messager, qui vient de réchauffer des sons de sa musique trois strophes sans prètentio4 — heureusement — d'Henry Gauthier-Villars ; Sylvio Lazzari dont le drame lyrique, sur poème del'horicoloriste Ernest Jaubert, fera du pétard; Paul Masson, auteur d'un fort Traité du calembour par gestes à Vu-' sage des sourds-muets; Mademoiselle du Mesgnil qui fît tant de pastels, madame Blanche Pierson qui joua tant de Dumas, PfeifTer qui a l'air fatigué, Mazel qui a ÏErmi^a^e; Gaston Paulin aux regrets qu'Engel prononce les vers — ?? — de madame Colomb assez nettement pour qu'on n*en perde pas un ; Bagès, roi des ténors mondains ; Emile Slraus aux yeux tendres ; une de mes collègues prétend même avoir installé au balcon M. Méline, mais je la crois atteinte de la folie des grandeurs.

Trépignements d'enthousiasme après le Concerto de Grieg superbement enlevé par

Raoul Pugno ; douce comme un aveu chante la mélodie en fa de la troisième partie (à deux quatre, une noire vaut 92, j'espère que je précise), celle qui revue, corrigée et considérablement augmentée, s'impose à la fin du morceau, pesante, un peu commune, fortissimo ; bravo ! ami Raoul à la barbe d'ébène ! Pourquoi tes confrères en clavier ne prennent-ils pas modèle sur toi ? Il serait doux de pouvoir dire A pugno disce omnesl me souffle un pompier de service qui a fait ses humanités.

Chevillard, ayant lâché papa beau-père pour voir comment Colonne se tirerait de Parsifal, aura pu dire au Patron que ça n'^a pas trop mal marché, beaucoup mieux, en tout cas, que dimanche dernier ; à coup sûr, M. Lamoureux flanquerait sa partition à la tête des trompettes qui, dans le « Prélude », éraillent si méchamment le Glaubensthema, mais le quatuor a fait de son mieux pour ne pas trop aciduler ses mystiques arpèges, et, si Vizentini continue à timbaler avec trop d'énergie, les bois, dans leur exposition du thème du Gral, jouent juste : des bois de justice, quoi !

Déplorable, rexécutioii de la Verwandlungsmusiky dite « Introduction-Marche »

sur le programme ; cette page trois fois sublime (pendant laquelle, vers Parsifal immobile, s'avance le sanctuaire, qui marche comme le Socialisme ou le vieux roquefort), on la défigure, au Châtelet, cruellement : les cloches du Mont-Salvat sont enrouées, les gruppetti s'attardent, la poignante Heilandsklage s'étale en pateaugeages, et les rauques trombones chargés d'annoncer une dernière fois Tagape sacrée devraient bien apprendre de Sarcey ce qu'est la Cène à faire. Quant aux chevaliers, ils s'obstinent à ne pas chanter les vers de Wilder, ce que je leur pardonne, et à rater le pauvre fa du « courageux et robuste », ce qui me semble plus coupable. Un bon point aux enfants qui sopranisent Der Glaube leht « sous la coupole », de futurs académiciens sans doute.

Moins heureux que ceux du premier acte, les fragments du second : « Souriantes et traîtresses, futiles et redoutables, avec tous les enfantillages et toutes les luxures », — Catulle qui les chanta les eût

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aimées, — les fleurs vivantes du jardin magique encerclent de leur danse voluptueuse le Vaillant redouté de Klingsor, le pur innocent qu'elles veulent perdre et qui a eu le vrai tort, der reine Tort^ de juguler leurs gigolos ; leur chant de séduction, Komm ! Komm ! a été dit Komm ci, Komm ça et — exception faite de madame Remacle, qui, délicieusement, roucoule ses triolets caresseurs — je conçois que Parsifal ait résisté sans, trop de peine à ces joyeuses commères de Klingsor.

Dans l'allégro de la première symphonie de Schumann la reprise du thème des violons préparé par la rentrée des flûtes n'a pas été mal rendue.

Pour finir, la marche de Tannhaûser — avec chœurs, Patron ! — dans un mouvement à essouffler des chasseurs à pied.

On ne fera pas ce reproche à notre quiète interprétation de la Pastorale^ au Cirque ; dirai-je que, vers la fin, un léger bafouillage des violoncelles ?... Non, je ne

le dirai pas. Oa acclame la Sinfonietta de Schumanii où quelques-uns, dans le scherzo, veulent entendre (déjà!) chevaucher les Walkyries. L'orchestre se distingue dans la petite ouverture fuguée de V Enfance du petit Jésus que Fauteur déclarait écrite « dans un petit style innocent » en fa dièze mineur^ comme vous le savez, sans note sensible, comme vous le savez aussi. Vif succès pour le prélude de Tristan, jugé « soporifique » par Barbedetle du Ménestrel, esthète gaga.

Merveilleuse interprétation, par l'orchestre du Conservatoire, de la Symphonie cardiaque, surtout du passage fugué après la petite marche à six-huit. Mais Bizet, avec Fandante et le scherzo de i^oma, récolte plus de bravos que Beethoven (ce n'est d'ailleurs pas une première audition comme le prétend le plus Arthur des Pougins). Vu le swell Abel Hermant, le passionné Raymond Bouyer, le séduisant Georges HUe, et M. Ambroise Thomas, compositeur, dit-on.

2i janvier 189 ^i.

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