‹ La multiple splendeur, poèmesChapitre 9 sur 22 · L'ARBRE · texte numérisé non relu

L'ARBRE

Tout seul,

Que le berce l'été, que l'ag-ite l'hiver,

Que son tronc soit g-ivré ou son branchag-e vert,

Toujours, au long- des jours de tendresse ou de haine,

Il impose sa vie énorme et souveraine

Aux plaines.

Il voit les mêmes champs depuis cent et cent ans

Et les mêmes labours et les mêmes semailles ;

Les yeux aujourd'hui morts, les yeux

Des plus lointains aïeux

Ont regardé, maille après maille,

Se nouer son écorce et ses rudes rameaux.

Il présidait tranquille et fort à leurs travaux ;

Son pied velu leur ménageait un lit de mousse ;

Il abritait leur sieste à l'heure de midi

Et son ombre fut douce

A ceux de leurs enfants qui s'aimèrent jadis.

Dès le matin, dans les villages,

D'après qu'il chante ou pleure, on augure du temps ;

Il est dans le secret des violents nuages

Et du soleil qui boude aux horizons latents ;

Il est tout le passé debout sur les champs tristes,

Mais quels que soient les souvenirs

Qui, dans son bois, persistent,

Dès que janvier vient de finir

Et que la sève, en son vieux tronc, s'épanche.

Avec tous ses bourgeons, avec toutes ses branches,

— Lèvres folles et bras tordus —

Il jette un cri immensément tendu

Vers l'avenir.

Alors, avec des rais de pluie et de lumière,

Il fixe le tissu de ses feuilles trémières ;

Il contracte ses nœuds, il lisse ses rameaux ;

Il pousse au ciel vaincu son front toujours plus haut ;

Il projette si loin ses poreuses racines

Qu'il épuise la mare et les terres voisines

Et que parfois il s'arrête, comme étonné

De son travail muet, profond et acharné.

Mais pour s'épanouir et régner dans sa force, 0 les luttes qu'il lui fallut subir^ l'hiver ! Glaives du vent à travers son écorce.

Chocs d'ouragan, rages de l'air, Givres pareils à quelque âpre limaille, Toute la haine et toute la bataille, Et les grêl&c Je l'Est et les neiges du Nord, Et le gel morne et blanc dont la dent mord Jusqu'à l'aubier, l'ample écheveau des fibres, Tout lui fut mal qui tord, douleur qui vibre, Sans que jamEiis pourtant Un seul instant

Ne s'alentît son énergie

A fermement vouloir que sa vie élarg-ie

Fût plus belle, à chaque printemps .

En octobre, quand l'or triomphe en son feuillage, Mes pas larg-es encor, quoique lourds et lassés, Souvent ont dirigé leur long pèlerinage Vers cet arbre d'automne et de jvent traversé. Gomme un géant brasier de feuilles et de flammes, Il se dressait, tranquillement, sous le ciel bleu, Il semblait habité par un million d'âmes Qui doucement chantaient en son branchage creux. J'allais vers lui les yeux emplis par la lumière, Je le touchais, avec mes doigts, avec mes mains, Je le sentais bouger jusqu'au fond de la terre D'après un mouvement énorme et surhumain ; Et j'appuyais sur lui ma poitrine brutale, Avec un tel amour, une telle ferveur, Que son rythme profond et sa force totale Passaient en moi et pénétraient jusqu'à mon cœur.

Alors, j'étais mêlé à sa belle vie ample ;

Je m'attachais à lui comme un de ses rameaux ;

Use plantait, dans la splendeur, comme un exemple;

J'aimais plus ardemment le sol, les bois, les eaux,

La plaine immense et nue où les nuages passent ;

J'étais armé de fermeté contre le sort,

Mes bras auraient voulu tenir en eux l'espace ;

Mes muscles et mes nerfs rendaient léger mon corps

Et je criais : « La force est sainte.

Il faut que l'homme imprime son empreinte

Violemment, sur ses desseins hardis :

Elle est celle qui tient les clefs des paradis

Et dont le large poing en fait tourner les portes.»

Et je baisais le tronc noueux, éperdûment,

Et quand le soir se détachait du firmament,

Je me perdais, dans la campagne morte.

Marchant droit devant moi, vers n'importe où,

Avec des cris jaillis du fond de mon cœur fou .

0 ces îles au bout de l'univers perdues,

Et leurs villes, leurs bois, leurs plaines et leurs plages

Que les mirag'es

Rejettent jusqu'aux nuag-es

Et retiennent, avec quels fils d'arg-ent,

Avec quels nœuds en or bougeant,

Aux clous des astres suspendues !

Mon cœur et mon esprit en ont rêvé souvent.

Mon cœur disait : « Sur leurs forêts, le vent Passe plus doux qu'en aucun lieu du monde;

L'ombre y est tendre, ample, profonde,

Et se parfume, avant d'entrerdans les maisons,

Au toucher clair des floraisons

Dont les seuils s'environnent.

La lumière que jette à la mer le soleil

S'y brise, ainsi qu'une couronne

Dont chaque flot emporte un diamant vermeil.

Aucun ong-le de bruit n'y griffe le silence ;

Sans alourdir le temps, les heures s'y balancent,

De l'aube au soir, ainsi que lianes en fleur,

Autour des arbres bleus dans la molle chaleur;

L'unanime sommeil des bois g'ag'ne les plaines;

La brise passe, avec ses doig-ts fleurant le miel ;

Les lignes d'ambre et d'or des montagnes lointaines

Dans le matin léger, tremblent au fond du ciel »

Et mon esprit disait : « Les plus beaux paysages Sont heureux d'abriter, sous leurs roses, les sages. L'homme désire en vain être celui Qui pousse une lumière au delà de sa nuit Et s'évade de la blanche prison

Que lui font les rayons de sa propre raison. Tout est mirag-e : espace, effets, temps, causes. L'esprit humain, depuis qu'il est lui-même, impose Au front tumultueux de l'énorme nature, Sa fixe et maigre et personnelle architecture. Il s'avance, s'ég-are et se perd dans l'abstrait. Les clous des vérités ne s'arrachent jamais, Malgré l'acharnement des ong-les et des mains, D'entre les joints soudés d'une cloison d'airain. Nous ne voyons, nous ne jug-eons que l'apparence. Qui raisonne, complique un peu son ig-norance. L'ample réalité se noue aux rets des song-es Et le bonheur est fait avec tous les mensong'es. »

Mon cœur et mon esprit parlaient ainsi. Un soir d'effort lassé et de morne souci, Quand le soleil n'était plus g'uère Qu'une pauvre et vieillotte lumière Errante aux bords de la terre.

f)8 LA MULTIPLE SPLENDEUR

Mais tout mon être ardent, qui brusquement puisait Une force rug-ueuse, âpre et soudaine, Dans le rouge trésor de sa valeur humaine, Leur répondait :

« Je sens courir en moi une ivresse vivace. J'ai la tête trop haute et le front trop tenace, Pour accepter la paix et le calme mineurs D'un doute raisonné et d'un savant bonheur, En tels pays, là-bas, aux confins d'or du monde. Je veux la lutte avide et sa fièvre féconde, Dans les chemins où larg-ement me fait accueil L'âpre existence, avec sa rag-e et son org-ueil. L'instinct me rive au front assez de certitude. Que l'esprit pense ou non avec exactitude, La force humaine, en son torrent large et grondeur, Mêle le faux au vrai, sous un flot de splendeurs.

Homme, tout affronter vaut mieux que tout comprendre ; La vie est à monter, et non pas à descendre ;

Elle est un escalier g-ardé par des flambeaux; Et les afFres, les pleurs, les crimes, les fléaux, Et les espoirs, les triomphes, les cris, les fêtes, Grappes de fer et d'or dont ses rampes sont faites, S'y nouent, violemment, en une âpre beauté.

Et qu'importe souffrir, si c'est pour s'exalter, Jusques dans la douleur la crainte et le martyre, Et savoir seul, combien on s'aime et l'on s'admire! »

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