LE BUREAU DE SANTÉ. 34 L
de la marine pour rétablir un bureau de santé comprenant six membres de la communauté, deux chirurgiens et deux interprètes. La marine fournit une chaloupe qui portera audevant de chaque navire arrivant à Brest au moins un ou deux des membres du bureau, qui se feront reconnaître en plaçant à l'avant de leur embarcation une bannière de Saint-Roch. On établit une garde de mer pour surveiller l'entrée de la rade W. Le lendemain le bureau de santé publie une ordonnance faisant « défense à tous capitaines, maîtres ou patrons et à toutes autres personnes... venant de la mer de faire aucune descente..., et à ceux qui sont à terre de communiquer avec eux, qu'ils n'aient été visités par le bureau de santé. » Les vaisseaux suspects seront mis en quarantaine entre l'île Tréberon et la presqu'île de Quélern, et on établira sur eux une garde de mer qui empêchera toute communication avec la terre. Les commissionnaires, correspondants ou négociants devront donner connaissance au bureau des lettres d'avis annonçant l'arrivée de navires ou de marchandises venant de lieux contaminés W. On renouvelle les mêmes prescriptions, avec quelques variantes, à chaque menace de contagion <3>.
En novembre 1757, l'escadre du comte du Bois de la Motte arrivait de Louisbourg, avec un grand nombre de malades à bord, et propageait bientôt dans la ville une terrible épi-
(1) Arch. mun. de Brest, BB. 18, fol. 46.
(2) Arch. mun. de Brest, BB. 18, fol. 49. Cette ordonnance est affichée tout autour de la rade et dans les ports de la côte ouest de la Bretagne.
(3) En 1757, la peste étant au Portugal, on ajoute au personnel de 1751 trois chirurgiens dont deux pour la rade et un qui séjournera à Camaret. En 1770 on adjoint au bureau, de santé, pour les visites à bord, quatre officiers de la milice bourgeoise (Arch. mun. de Brest, BB. 19, fol. 112, et BB. 22, fol. 84).
Nous avons un procès-verbal de visite, du bateau YUnion, vaisseau du roi, venant du Maroc sans escale. Il n'y a pas de malades à bord; mais pour plus de précaution et jusqu'à plus ample informé, l'équipage ne pourra communiquer avec la terre. On mettra des vivres frais « sur un des coffres ou bouées qui sont en rade », où l'équipage les viendra prendre (Arch. mun. de Brest, BB. 21, fol. 144, 21 juillet 1767),
demie'1). Dès le début de la maladie, le 25 novembre, l'intendant de la marine avait demandé aux subdélégués des villes voisines de lui envoyer des médecins. Le lendemain, la municipalité se réunissait pour prendre les mesures nécessaires et essayer d'arrêter les progrès de la maladie^. D'accord avec la marine, il est décidé que, outre les hôpitaux, on mettra à la disposition des malades une partie des églises, des baraquements en bois, les casernes de Recouvrance, les jeux de billard et de boules, car il y a six mille marins atteints. De ce fait, tous les soldats alors à Brest sont logés chez l'habitant, ainsi que six mille matelots valides et aussi bon nombre de malades. Les médecins discutent sur la nature de la maladie, mais, écrit le maire, « ce qu'il y a de certain, c'est que les pauvres malades meurent pour ainsi dire comme mouches. » La communauté, qui voudrait apporter plus de soulagement encore, donne 80 lits, 160 paires de draps, et exhorte les habitants à donner des chemises et du linge '$. L'épidémie gagne de plus en plus la population de la ville'4! ; pour éviter d'effrayer les gens, on ne sonnera plus de glas « et il ne sera posé aucune tenture à la porte des morts ni à celle des églises*5). » On continuera l'installation' d'hôpitaux
(1) L'histoire de l'épidémie de 1757 a été écrite maintes fois. Nous nous bornons à retracer rapidement le rôle de la communauté en cette occurence. Voici la liste des ouvrages que nous avons rencontrés sur ce sujet :
A. Dupuy, L'épidémie de 1757 (Bull. soc. acad. Brest, 1880), d'après les Arch. d'Ille-et- Vilaine, C. 1335.
Delpeuch, L'escadre de Louisbourg et l'épidémie de Brest en 1757 (Bull, soc. acad. Brest, 1904).
Keisser, Etude historique sur Chardon de Courcelle, médecin à Brest pendant l'épidémie (Bull. soc. acad. Brest, 1901).
Delourmel, Notes sur l'épidémie de 1757 (Annuaire de Brest, 1901).
Fonssagrives, Recherches historiques sur V épidémie de 1758 (Annales d'hygiène et de médecine légale, 1859).
Levot, op. cit , t. II, p. 129, et t. III, p. 113.
Voir également, sur Brest foyer d'épidémie, A. Dupuy, Les épidémies en Bretagne au XVIII* siècle (Annales de Bretagne, t. II, p. 38).
(2) Arch. mun. de Brest, BB. 19, fol. 120.
(3) Dupuy, L'épidémie de 1757, p. 431-432. Lettre du maire à l'intendant, et Arch. mun. de Brest, BB. 19, fol. 123.
(4) Dupuy, L'épidémie de 1757, p. 435.
(5) Delpeuch, art. cit., p. 174, et Arch. mun. de Brest, BB. 19, fol. 124.
Épidémie de 1757-1758. 343
supplémentaires ; la marine prête pour Recouvrance, quartier le plus atteint, seize médecins que la communauté se charge de loger '*). On voudrait retirer des maisons les malades pour éviter une plus grande extension de la maladie, mais les pauvres gens ont de l'hôpital une telle horreur qu'il faut faire des visites domiciliaires, les obliger à laver et désinfecter leurs maisons au lait de chaux, à en ouvrir les fenêtres pendant cinq ou six jours après le départ des malades, et à y brûler ensuite des parfums (2).
On manque d'infirmiers et de fossoyeurs ; on emploie alors les forçats à qui l'on promet la liberté : il en meurt 109 en décembre, 290 en janvier (s). L'épidémie se prolonge encore pendant le mois de février ; la communauté est obligée de nourrir les familles des malades indigents. Elle leur fournit des paillasses et des hardes en remplacement de celles qui, infectées, ont dû être brûlées W. A la fin de février le mal cessa : il était mort à Brest plus de dix mille malades f5). La marine supporta la plus grande partie des dépenses occasionnées par l'épidémie. Nous avons déjà vu que la communauté paya pour sa part plus de cinquante-trois mille livres.
Nous venons de montrer quelles mesures la communauté prit pendant l'épidémie. Ajoutons que même en ces circonstances graves elle n'oublia point de défendre ses prérogatives, parfois au détriment des malades, en reprochant à l'intendant de la marine d'empiéter sur ses attributions. De plus, si la plupart des membres de la communauté firent leur devoir
(1) Arch. raun. de Brest, BB. 19, fol. 126.
(2) Les voisins qui n'avertissent pas de la présence des malades sont condamnés à faire le service d'infirmiers (Arch. mun. de Brest, BB. 19, fol. 128, 130 et 132).
(3) Delpeuch, art. cit., p. 174.
(4) Arch. mun. de Brest, BB. 19, fol. 133.
(5) Delpeuch, art. cit., p. 179. D'après Dupuy (Ann. de Bref., t. II, p. 38), il en serait mort 3.104.
Le 27 décembre le chirurgien Démontreux écrivait à l'intendant : « Journellement cela va toujours de trente cà quarante morts..., mais le mal devient plus grave vis-à-vis des habitants. » (Dipuy, art. cit., p. 447),
en restant à Brest et en coopérant à la lutte contre le fléau (*>, si l'un d'eux, le procureur-syndic Malassis, fut l'une des premières victimes de l'épidémie, nous devons dire que les conseillers Mondenner et Le Goat de Saint-Haouen, absents des séances depuis le début de la maladie, mis en demeure d'accomplir leur devoir, s'y refusèrent et furent remplacés au sein du corps municipal <2).
Après cette épidémie, le bureau de santé reprit sa vie antérieure (*)-. Il ne s'occupait pas seulement des relations par mer; en 1768, on apprend que « la chaîne des forçats, qui est actuellement en route pour venir au bagne de ce port, est attaquée de maladie épidémique ». Aussitôt le bureau défend toute communication des habitants avec la chaîne qui sera embarquée en rivière de Landerneau sur un bateau prêté par la marine, et sera transportée à l'île Trébéron pour y rester en quarantaine sous la surveillance d'une garde de mer(4).
La communauté manifeste à plusieurs reprises la crainte de revoir à Brest une épidémie comme celle de 1757-58. Aussi, lorsqu'en 1777 elle apprend l'installation en ville d'un hôpital provisoire pour la marine, elle proteste et remontre que les malades qui traverseront la ville pour s'y rendre pourront communiquer aux habitants des maladies contagieuses (5>. Sur cette plainte, l'intendant promet d'appuyer auprès du ministre de la marine une requête de la communauté tendant à faire supprimer le plus tôt possible le nouvel hôpital*6).
(1) Bien que le médecin Boyer, dans une lettre au ministre de la marine, dise : « Il ne faut pas compter beaucoup sur les officiers municipaux de cette ville, ...outre que tous ces gens sont des trembleurs, ils n'ont pas le sens commun.» (Levot, op. cit., t. II, p. 129). '
(2) Arch. mun. de Brest, BB. 19, fol. 100. Cf. Levot, op. cit., t. II, p. 127. Nous n'admettons guère le scrupule de Levot, qui s'abstient « de nommer ces deux mandataires félons de la cité » pour leur épargner « une flétrissure méritée. »
(3) Arch. mun. de Brest, BB. 22, fol. 82 125. 127.
(4) Arch. mun. de Brest, BB. 21, fol. 170.
(5) Arch. mun. de Brest, BB. 23, fol. 149.
(6) Arch. mun. de Brest, GG. 486, n° 40.
En 1784 la communauté, pour la première fois, paye les gens qu'elle emploie aux visites de santé. Elle donne 312 1. à chacun des deux chirurgiens, 416 1. au médecin et 240 1. au gardien. Ceux qui ont fait des visites
l'inoculation. 345
Le siège de police se montre également soucieux de la santé des habitants de Brest et unit ses efforts à ceux de la communauté. En 1773, une épidémie de petite vérole a moissonné de cinq à six cents enfants dans Tannée. Le siège apprend que a des personnes de distinction ont adopté la méthode de l'inoculation et ont appelé à cet effet un médecin étranger de la plus grande réputation, surtout en ce genre de maladie, le Dr Werlop. » Le siège de police déclare qu'il ne discute pas la valeur d'une méthode pourtant si discutée par les médecins ; mais les inoculés pourraient propager la maladie ; ils ne pourront être inoculés en ville, le Dr Werlop devra opérer dans des maisons isolées, à quelque distance de Brest. Bientôt le docteur arrive, présente des lettres du roi lui permettant d'exercer son art ; après avoir entendu M. de Courcelles, médecin de la marine, le siège de police se relâche un peu de sa rigueur et permet l'inoculation en ville à condition que les patients ne se présenteront pas en public et ne se promèneront qu'en voiture et hors ville (*>.
Le règlement de police de 1754 ne s'était pas préoccupé du passage de Brest à Recouvrance. A peine était-il publié que les propriétaires de ce droit en demandaient la réglementation. Conformément à leur désir, le prix du passage fut fixé à un denier par personne, avec ordre aux passeurs de partir quand douze personnes seraient embarquées, Les gens pressés pouvaient payer les 12 deniers nécessaires et se faire passer aussitôt. Les passeurs devaient disposer des planches pour faciliter l'embarquement. Ils percevaient deux deniers par « bête à quatre pieds », six deniers par voiture, un denier par personne les accompagnant'2).
auparavant réclament; on leur accorde la même somme; de nouveaux réclamants font remonter leurs services de plus en plus haut. Enfin, un chirurgien voulut être dédommagé de visites faites en 1757; la communauté lui alloua 312 1. comme aux autres, mais l'intendant ne permit pas cette dépense (Arch mun. de Brest, HB. 25, fol. 29, 30, 56, 62).
(1) Arch. du Finistère, B. 2405.
(2) Arch. du Finistère, B. 2370, 3 août 1754.
Le théâtre de Brest appartenait à la marine, cependant la police y exerçait quelques droits. Le texte des affiches annonçant le spectacle était soigneusement prévu pour éviter les contestations M. Un officier de police et le procureur du roi avaient leurs entrées libres au théâtre. Le 6 mai 1775, le siège de police publia un long règlement concernant le spectacle, et composé de trois chapitres : obligations du public, du directeur et de la troupe.
En ce qui concerne le public, personne ne pouvait être admis aux répétitions, même présenté par un acteur ou une actrice (10 1. d'amende). Aucun bruit n'était permis à la porte ou dans la salle. En cas de résistance, rumeur, bruit prolongé forçant les acteurs à se taire, la garde devait se saisir des coupables. Nul ne pouvait fermer une loge avant d'en avoir payé les places '?). Les prix étaient fixés à 48 sols pour les premières loges et l'amphithéâtre, 24 sols pour les secondes loges, 15 sols pour le parterre. Il était défendu de délivrer des billets aux gens de livrée, sous peine de prison pour eux et de 3 livres d'amende pour le buraliste.
Le régisseur devait lever le rideau à cinq heures et demie, sous peine de vingt-quatre heures de prison. Les acteurs ou actrices en retard étaient passibles de la même peine. Même peine encore pour le maître de musique et les musiciens s'ils n'étaient présents à cinq heures pour commencer la symphonie à cinq heures et quart W. Le buraliste devait être présent à quatre heures et demie (30 s. d'amende), et les ouvreuses aussi (5 s. d'amende). La police surveillait soigneusement le répertoire du théâtre : tous les lundis le directeur devait remettre au greffe la copie du répertoire de la semaine.
(1) Toutes portaient : Par privilège de S. A. S. Mgr le duc de Penthièvre. Celles apposées dans l'arsenal ajoutaient : et par permission de M. l'Intendant de la marine, alors qu'en ville on mettait : et par permission de M. le duc d'Aiguillon et de MM. les Commandants et Magistrats de cette ville (Arch. du Finistère, B. 2373 bis, fol. 41, lettre de Saint-F'lorentin à l'avocat général Le Prestre, 13 novembre 1767).
(2) Sauf les autorités militaires et maritimes.
(3) Les musiciens à la journée, sans engagement, perdaient leur journée en cas de retard.