‹ La municipalité de Brest de 1750 à 1790Chapitre 6 sur 120 · RECOUVRANCE · texte numérisé non relu

RECOUVRANCE

Gomme on le voit, la population de Brest aurait augmenté, entre 1750 et 1789, d'environ 7.000 habitants, dont 5.100 pour le côté de Brest et 1.900 seulement pour celui de R,ecouvrance. Ces chiffres nous paraissent acceptables, car ils peuvent s'expliquer : Recouvrance, plus resserré dans ses fortifications, n'offrait plus guère d'espaces libres pour de nouvelles constructions; Brest, au contraire, moins peuplé que Recouvrance, et en môme temps plus vaste, pouvait recevoir de nombreux habitants nouveaux U).

Etudions en détail le rôle de la capitation pour 1750(2) et essayons de déterminer la physionomie des deux moitiés de la ville.

Brest proprement dit, qui occupe la rive gauche de la Penfeld, comprend une trentaine de rues, dont les plus peuplées avoisinent la rivière : rue du Quai, qui la longe, Grande- Rue, rue des Malchaussés, rue de Siam, rue des Sept-Saints, rue Saint-Yves, rue et venelles Keravel, qui lui sont perpen-

(1) Nous no pouvons dresser, pour le XVIIIe -siècle, de statistique plus exacte.

(2) Arch. mun. de Brest, CG. 64 et 05.

Il) SITUATION ECONOMIQUE.

diculaircs. Un vaste espace libre s'étend entre la partie construite de la ville et les fortifications.

La rue du Quai et la Grande-Rue sont les deux artères les plus commerçantes de la ville; c'est là qu'on trouve les boutiques les plus variées. En effet, sur environ cent quinze professions différentes que nous rencontrons à Brest à cette époque, une trentaine ont des représentants rue du Quai, plus de soixante Grande-Rue. Et ces boutiquiers, ces artisans de la rue du Quai et de la Grande-Rue exercent les professions les plus importantes ou les plus rares; alors que dans toutes les rues on trouve des tailleurs, des cordonniers ou des menuisiers en nombre à peu près proportionnel à la population, nos deux grandes voies possèdent la moitié des perruquiers (neuf sur vingt), des apothicaires (deux sur quatre), des marchands de drap (cinq sur neuf), tous les orfèvres (quatre), l'unique médecin, la plupart des gros négociants (vingt sur vingt-quatre), les deux libraires, l'imprimeur, le graveur, un maître-cartier sur deux et un horloger sur deux. On y trouve aussi une cinquantaine de contribuables sans profession, [(Munies veuves ou filles, dont un bon nombre ont une servante et payent une assez forte capitation (jusqu'à 42 livres, dont 2 pour la servante) U)f

Dans le reste de la ville (côté de Brest) on ne trouve guère autre chose que les multiples métiers nécessaires à la vie d'une grande agglomération, et dont nous donnons en appendice un tableau complet (tableau I). Il n'y a que peu de remarques à faire sur la répartition de ces métiers et professions par rues : cependant la rue de la Rampe, la rue de Siam et la rue Saint-Pierre, qui la prolonge, comptent onze hommes de loi sur. vingt-deux, et le quartier du Champ-de- Bataille, tout proche de là, abrite beaucoup de contribuables sans profession et pourvus de domestiques. Il y a donc là un quartier aristocratique, que l'absence de boutiques rend plus

(I) Aux domestiques français viennent parfois s'ajouter des nègres ramenés à Brest par des marins. Ces nègres appartiennent pour la plupart aux particuliers qui les ont achetés. Ils ne peuvent être affranchis de l'esclavage que par testament (Arch. d'Ille-et-Vilaine, C. 72).

tranquille. Par contre, les rues étroites qui se trouvent dans le quartier Keravel sont peuplées de nombreux ouvriers, d'artisans qui travaillent sans compagnon, de petits commerçants; et la place Keravel, sur laquelle s'élèvent sept rangs de cabanes, abrite quatorze bouchers sur quinze, et trois charcutiers sur sept.

Sur toute la surface de la ville, et particulièrement dans le quartier Keravel et la rue Saint-Yves, sont dispersés des journaliers assez nombreux (plus de deux cents), et des portefaix et porte-chaises (quarante-six). Fait assez remarquable, on ne rencontre à Brest qu'un nombre relativement faible d'ouvriers employés à la construction des navires : charpentiers, forgerons, calfats... Nous les trouvons en grande majorité à Recouvrance.

L'ancien bourg de Recouvrance, autrefois autonome, à l'époque où celui de Brest était réduit à peu près à son château, est réuni définitivement à son voisin depuis 1681 U). Désormais les deux villes ne forment plus qu'un seul corps de communauté.

Recouvrance est bâti sur la rive droite de la Penfeld. Il comprend en 1750 vingt-trois rues, dont les plus peuplées sont la rue du Quai et les voies qui lui sont parallèles : rue Neuve, rue Toulalogoden, rue de Notre-Dame, et les rues du quartier de Pontaniou, avoisinant les bâtiments de l'arsenal. L'espace compris à l'intérieur des fortifications est à peu près entièrement couvert de constructions.

La population de Recouvrance, un peu supérieure en nombre, à cette date, à celle de Brest, lui semble bien inférieure en richesse et même en qualité. Inférieure en richesse, si nous remarquons que, en 1750, les 1.780 contribuables de Recouvrance soumis à la capitation payent une somme de 0.150 1. 15 s. (2), ce qui fait en moyenne pour chacun 3 1. 9 s. 2 d., alors que les contribuables de Brest payent la même année une somme de 8.875 1. 5 s., soit en moyenne

(1) Arch. mun. die Brest, AA. 2 n° 6. Lettres patentes de Louis XIV.

(2) Arch, mun. de Brest, CC. 65.

5 1. l't s. 7 (I. pour chacun W. Et la différence s'accentuerait davantage si nous enlevions du rôle de Recouvrance les trente-trois employés aux vivres de la Marine, qui y sont inscrits pour ordre, et qui payent à eux seuls une capitation de 655 livres. La moyenne s'y abaisserait à 3 1. 2 s. 10 d. Inférieure en qualité, si nous nous en rapportons à l'opinion suivante, émise par le subdélégué en 1784 : « Le bourg de Recouvrance est très mal habité, et il ne s'y trouve personne qui soit seulement d'une capacité médiocre <2). »

Cette inégalité entre les deux parties de la ville persista pendant toute la période que nous étudions. Levot nous apprend <3> que jusqu'en 1773 les habitants de Recouvrance supportèrent les quatre dixièmes de la capitation, et qu'ensuite, sur la demande spontanée de la communauté, cette proportion fut réduite à un tiers. Mais cet acte, qui semblait généreux, ne faisait que rendre justice aux habitants de Recouvrance, dont le nombre décroissait alors que celui des habitants de Brest augmentait, sans que le mode de répartition de la capitation en ait pour cela été changé. Aussi, très injustement, pendant que la charge moyenne d'un contribuable de Recouvrance passait, entre 1750 et 1772, de 3 1. 9 s. 2 d. à 4 1. 13 s. 7 d. (*ï, celle d'un contribuable de Brest, dans le même temps, de 5 1. 14 s. 7 d. devenait 5 1. 5 s. 9 cl. (5>. La nouvelle répartition de 1773 ne fit donc que rétablir la proportion antérieure à 1760, en portant la capitation moyenne de Brest à 6 1. 14 s. 11 d., et celle de Recouvrance à 4 1. 9 s. 2 d., en augmentation toutes deux d'une livre sur celle de 1750 (6).

D'ailleurs, à partir de 1774, la population de Recouvrance augmenta assez rapidement, et la capitation moyenne resta à peu près stationnaire malgré l'accroissement de la charge

(1) Arch. mun, de Brest, CC. 64.

(2) Arch. d'Ille-et- Vilaine, C. 785. Cité par Dttpuy : L' Administration mun. en Bretagne au XVIIIe siècle, p. 23.

(3) Levot, Histoire de ta ville et du port de Brest, t. III, p. 39.

(4) Arch. mun. de Brest, CC. 96.

(5) Arch. mun. de Brest, CC. 95.

(6) Arch. mun. de Brest, CC. 97 et 98.

totale, tandis que celle du contribuable de Brest atteignait 8 1. 6 s. 1 cl. en 1780 G), pour redescendre, il est vrai, à 6 1. 18 s. 10 d. en 1787, après extinction des arrérages de l'emprunt voté par les Etats en 1778 &).

Une étude approfondie des métiers et professions que l'on rencontre à Recouvrance va nous permettre de vérifier ce que nous avons dit concernant la pauvreté de cette moitié de la ville. En examinant les métiers rue par rue, nous voyons que la variété la plus grande se trouve rue du Quai, en face de la rue de même nom que nous avons étudiée à Brest; nous en concluons donc que la Penfeld, le port, est l'artère principale de la ville, et que, tout naturellement, les professions les plus diverses, les boutiques les plus nombreuses, sont venues se presser sur les quais, là où le mouvement continuel des vaisseaux promettait une clientèle abondante et sans cesse renouvelée. C'est ainsi que, sur les six perruquiers de Recouvrance, quatre habitent rue du Quai, et les deux autres tout près de là, rue Neuve et rue de la Fontaine, et que, sur seize négociants, nous en trouvons douze rue du Quai. C'est encore là que l'on rencontre une annexe du bureau des postes, la moitié des épiciers (sept sur quatorze), l'unique marchand de draps et une bonne partie des autres commerçants du bourg. Par contre, dans cette rue, nous ne voyons que très peu d'ouvriers du port : 3 calfats sur 133 en tout, 7 charpentiers sur 294.

C'est le contraire de ce qui se produit dans les autres rues de Recouvrance : à mesure que l'on s'éloigne de cette riche rue du Quai, le nombre des commerçants diminue et celui des ouvriers des constructions navales augmente. Ainsi, la rue Neuve compte une trentaine de ceux-ci, dont quinze calfats et neuf charpentiers, sur 114 contribuables; la rue de la Fontaine environ trente-cinq, dont dix-neuf charpentiers et sept calfats sur 126 contribuables ; la rue Notre-Dame environ autant, dont dix-neuf charpentiers et dix calfats sur

(1) Arch. mun. de Brest, CC. 109.

(2) Arch. mun. de Brest, CC. 118.

[21 contribuables; celle proportion s'élève au tiers des assujettis Ë la capitation dans la rue du Pare et plusieurs autres, pour atteindre et dépasser la moitié dans le quartier de Pontaniou, qui domine l'arsenal : cinquante ouvriers dont trentetrois charpentiers et huit calfats sur 82 capités dans la rue du Moulin; cinquante dont trente-deux charpentiers et six calfats sur 94 rue Bel-Air-de-Pontaniou; soixante-quinze dont trente-sept charpentiers, treize calfats et onze scieurs de long sur 163 rue Haut-Pontaniou. Dans les rues populeuses de ce même quartier de Pontaniou nous comptons une assez forte proportion de tisserands, environ la moitié (quinze sur trentetrois) du nombre total pour Recouvrance; leur présence s'explique là par le voisinage de la manufacture royale de toiles à voiles de Pontaniou. Enfin, dans toutes les rues de Recouvrance sont disséminés des matelots, bateliers, mariniers, maîtres de barque, au nombre d'une centaine.

La répartition des métiers et professions que nous venons d'étudier nous permet de comparer Brest à Recouvrance M. Nous avons déjà constaté plus de richesse à, Brest, et maintenant nous en avons la preuve : calfats, charpentiers, forgerons, matelots, (fui dominent à Recouvrance, sont gens d'ordinaire peu fortunés. De nouveaux éléments vont, d'autre part, donner plus de force à notre démonstration. Consultons, en effet, le tableau récapitulatif des professions exercées à Brest et à Recouvrance. Nous constatons que l'on peut compter clans toute l'agglomération environ cent quinze professions et métiers. Sur ce nombre, huit seulement n'ont pas de représentants à Brest, tandis que soixante-dix seulement sont exercés à Recouvrance. Il y a donc beaucoup moins de variété dans les métiers de ce côté-ci que de l'autre.

De plus, si nous examinons quels métiers exercés à Brest

(1) Notre comparaison, établie au moyen des rôles de la capitation, est évidemment imparfaite, puisque de nombreux ouvriers ne figuraient pas sur ces rôles. Néanmoins nous avons la conviction qu'une étude comparative plus documentée, si elle était possible, accentuerait plus encore la différence entre Brest et Recouvrance.

ne le sont pas à Recouvrance, nous remarquons que ce sont à peu près tous ceux qui ont pour but la fabrication ou la vente des objets de luxe, ou des professions qui ne peuvent s'exercer que dans un milieu relativement riche. C'est ainsi que Brest a le monopole des cafés avec billard et possède exclusivement un maître de danse et un joueur de violon, trois coiffeuses, un miroitier, un passementier et une brodeuse, deux horlogers et quatre orfèvres : voilà pour le luxe. Et si nous trouvons presque autant de maîtres d'école à Recouvrance (quatre) qu'à Brest (cinq), il semble que les esprits cultivés soient tout de même plus nombreux du côté de Brest, puisque là seulement se trouvent deux libraires et un imprimeur.

11 est d'autres métiers de luxe qui sont représentés des deux côtés, mais, pour ceux-là encore, Brest a de beaucoup la prédominance : on y trouve, par exemple, neuf marchands de draps contre un à Recouvrance, six pâtissiers-confiseurs contre un, vingt perruquiers contre six, sans doute parce que les pauvres gens de Recouvrance se coupent les cheveux en famille, comme on le voit faire encore. Brest occupe quarantedeux tailleurs, alors que Recouvrance se contente de six ; et si nous descendons aux métiers les plus humbles, nous voyons la même différence en faveur de Brest en ce qui concerne les portefaix et porte-chaises, les porteuses de lettres et les porteuses d'eau, les blanchisseuses et les lingères : charpentiers et calfats, matelots et tisserands ne vont point en chaise à porteurs, n'écrivent guère de lettres, et envoient à l'eau ou au lavoir leurs femmes et leurs filles. Et pour soigner ces humbles il suffît d'un chirurgien, d'une matrone et de deux apothicaires, tandis que les gens de Brest, non contents d'avoir un médecin, six chirurgiens, deux matrones et quatre apothicaires, ont encore recours aux médecins de l'hôpital maritime et de l'école de médecine navale, lorsque leurs ressources leur permettent d'appeler en consultation ces sommités médicales M.

(1) Dr Corre, Les anciennes corporations brestoises : Chirurgiens et apothicaires (Bull, de la Société archéologique du Finistère, 1897, p. 32).

D'autre part, les pauvres ayant rarement entre eux des litiges sérieux, Recouvrance ne pouvait guère convenir aux hommes de loi : on n'y en trouve que sept, dont trois sont attachés à la seigneurie du Ghâtel, alors que Brest en compte vingt-deux.

Si Brest attire à lui les professions les plus élevées dans la hiérarchie sociale, par contre le bourg de Recouvrance a pour lui le plus grand nombre des métiers ayant rapport aux constructions navales ou à la marine : on y trouve la majorité des calfats (133 contre 8 à Brest), des charpentiers (294 contre 54), des perceurs (40 contre 7), des journaliers (208 contre 169), des gardiens de l'arsenal (70 contre 26), des forgerons (51 contre 23), des scieurs de long (24 contre 5), des tonneliers (17 contre 3) et des marins, gabariers, chaloupiers (environ 130 contre 50). Nous avons déjà signalé les 33 tisserands, attirés à Recouvrance par la manufacture de Pontaniou, dont le directeur et le commis habitent le même quartier, alors que Brest n'a que deux fileuses et un tisserand. Une seule anomalie : Brest a plus de cordiers que Recouvrance; mais cela s'explique : la corderie de l'Arsenal est à Brest.

Les métiers exercés à Recouvrance sans l'être à Brest sont peu nombreux; nous en comptons une dizaine, et, à part quatre entrepreneurs et un interprète, ils sont tous des plus humbles : six broyeurs et trois chauffeurs de brai, trois rondiers, un faiseur de chaises et un de cribles, et enfin un lutteur.

Ainsi la répartition de la capitation et celle des métiers s'accordent pour nous montrer dans l'agglomération brestoise deux parties très inégalement riches : Brest et Recouvrance.

A cette différence dans leur état économique, dans la situation sociale de leurs habitants, correspond pour les deux bourgs, au point de vue politique, une inégalité en faveur de Brest. Gomme nous le verrons plus loin, deux maires sur trois doivent être pris parmi les habitants de Brest, et le troisième parmi ceux de Recouvrance. Et cependant, la

population atteint des deux côtés sensiblement le même chiffre.

Nous verrons aussi que, de l'avis des habitants de Brest, ce droit restreint accordé à leurs concitoyens est encore trop étendu ; ils cherchent à en empêcher l'exercice par des moyens plus ou moins loyaux, et, en 1750, le gouverneur de la province doit les rappeler à l'ordre W; ils s'assurent la majorité au sein de l'Assemblée municipale, et s'attirent une protestation signée des marguilliers de Recouvrance (*); enfin, en 1786, dans le projet de nouvelles lettres patentes présenté aux Etats, il n'est plus question de choisir le maire parmi les habitants de Recouvrance ^

Ainsi, dès le début de notre étude, nous pouvons pressentir l'accaparement des fonctions municipales par la partie la plus riche de la bourgeoisie. Et cela, nous pouvons encore le vérifier au moyen des rôles de la capitation : la plupart des contribuables soumis aux taxes les plus élevées portent des noms que nous retrouvons dans les registres des délibérations de la communauté, noms de maires, d'échevins et de conseillers. Ce sont, par exemple : Betbédat, maire en 1750, qui paye 56 livres et a deux servantes; Raby, oncle, négociant, qui a également deux servantes et paye 54 livres; Féburier, marchand de vin en gros, qui a deux servantes et paye 28 livres; Simon Raby, marchand de drap, capité à 15 livres; Guesnet et Martret, tous deux notaires, payent respectivement 28 et 21 livres; tous habitant Brest. Du côté de Recouvrance nous trouvons, inscrits au même rôle de 1750, Jourdain, négociant, taxé à 31 1. 15 s., parent du maire, et qui spécula sur les prises des corsaires; Ghamperault, négociant, taxé à 31 1. 15 s.; Pierre Lemarié, négociant, à 25 1. ,10 s., et François Lemarié, négociant, à 31 1. 10 s.

L'étude détaillée que nous venons de faire du rôle de la capitation pour 1750 nous a permis de connaître la population

(1) Arch. mun. de Brest, BB. 17, fol. 147.

(2) Arch. mun. de Brest, BB. 17, fol. 137-141,

(3) Arch. d'il le-et- Vilaine, C. 3310.

de Brest à l'état statique. Nous avons à voir maintenant comment elle agissait au sein de ses corporations, ce qu'elle produisait, et comment elle s'enrichissait par l'industrie et le commerce.

Etudions d'abord les associations professionnelles, et essayons d'en esquisser la vie. On peut compter à Brest, à l'époque qui nous intéresse, une quarantaine de métiers organisés &).

L'existence de ces corps de métiers n'a d'ailleurs en général laissé que peu de traces écrites : la liquidation des corporations en 1792 nous révèle que neuf d'entre elles seulement étaient pourvues d'une comptabilité régulière. C'étaient : les chirurgiens, les perruquiers, les cordonniers, les tailleurs, les orfèvres, les procureurs, les serruriers, les taillandiers et les marchands. Ces derniers comprenaient les marchands de draps et de soieries, les merciers, les quincailliers et les joailliers (2). Cinq corporations seulement ont laissé aux archives leurs registres (perruquiers, cordonniers, menuisiers, orfèvres et serruriers) të).

L'histoire des corps de métiers brestois offre peu de traits

(1) Levot nous donne {Hist. de la ville..., t. III, p. 362) le tableau des armoiries des corporations d'après un mémoire lu par M. Delabigne- Villeneuve au Congrès de l'Association bretonne en 1855. Ce tableau permet de constater l'existence de trente-quatre corps d'état à Brest.

Mais, d'autre part, l'examen de la liste électorale de 1750 (Brest, Arch. mun., BB. 21), n° 11) nous montre que certains de ces corps n'étaient pas représentés à l'Assemblée générale des électeurs, sans doute parce qu'ils étaient réduits a trop peu de membres (ou même n'en, comptaient aucun). Cette même liste nous prouve l'existence de certains corps de métier que nous ne trouvons pas dans l'énumération de Levot.

Enfin, par suite soit de défectuosité dans les rôles de la capitation, soit de confusion entre des métiers similaires, quelques-unes de ces professions ne comptent aucun contribuable en 1750, bien que la liste électorale les mentionne- En combinant ces divers documents, nous arrivons à un total d'environ quarante corps de métiers organisés, dont quelques-uns réunissent plusieurs professions. On en trouvera le tableau plus loin, à la fin de ce chapitre.

(2) Arch. mun. de Brest, Mil. 7, n° 26. — Cf. Fleury, Histoire des Corporations de Brest (Bulletin de la Société académique de Brest, t. III, p. 305).

(3) Arch. mun. de Brest, HH. 7, n° 20.

qui la distinguent de celle des corporations en général. D'après le manuscrit de Le Roy de Paulin d\ celles de Brest tenaient tellement à leurs privilèges, sans chercher à perfectionner leurs procédés de travail, qu'elles empêchaient le développement de la population de la ville L'auteur se félicite de leur suppression en 1776; il en constate déjà les heureux effets : augmentation du nombre des habitants et produits plus soignés.

Les corporations semblent d'ailleurs être pour leurs membres autant une charge qu'un moyen de défense : à plusieurs reprises elles ont à lutter contre ceux d'entre eux qui refusent d'assister aux assemblées de leur communauté <2), et nous verrons plus loin que les cordonniers se dérobent quand il leur faut supporter le poids des procès perdus.

L'àpreté des corporations à défendre leurs privilèges, leurs intérêts, surtout matériels, est un des caractères généraux de ces organisations, et elles agissaient en cela à Brest comme partout ailleurs*3). Cependant, elles trouvaient à Brest quelques raisons particulières de lutter contre la concurrence, car, si, d'une part, la situation spéciale de la ville, grand port militaire, était pour tous les artisans et marchands un élément de prospérité, d'autre part elle constituait pour eux un danger économique, en ce que les ouvriers du port, les employés de la marine, les soldats et même les forçats du bagne, faisaient concurrence aux travailleurs de la ville. C'est ce que nous essayerons de dégager dans les pages suivantes, en étudiant d'une façon succincte les principales corporations de Brest <4>.

(1) Le Roy de Paulin, ms. cité, fol. 41.

(2) Par exemple contre trois perruquiers en 175S (Arch. mun. de Brest, HH. 7, n08 13, 14).

(3) Cf. Rébtllon, Recherches sur les anciennes corporations ouvrières et marchandes de la ville de Rennes, p. 78 et suivantes; et Marttn-Saixt- Léon, Histoire des corporations... depuis leurs origines jusqu'à leur suppression.

(4) Les corporations de Brest ont déjà suscité un certain nombre d'études, auxquelles nous avons eu recours pour la rédaction des pages ci-dessous. Ce sont, outre le travail de Fleury, déjà cité :

Dr Corhe, Les anciennes corporations brestoises (Bulletin de la Société

Les orfèvres, qui fournissent à la bourgeoisie de Brest des membres le plus souvent riches, se succèdent presque toujours de père en fils. Us sont peu nombreux, mais ne forment qu'un seul corps avec ceux de Landerneau et de Lesneven. Leur action corporative consiste surtout en luttes et procès contre les commerçants qui vendent des objets précieux : merciers, drapiers, joailliers ; procès très coûteux qui les obligent à un emprunt de 6.000 livres en 1785. Ils ont aussi à lutter contre les chambrelans, compagnons qui travaillent en chambre. Aussi, épuisés par ces luttes, malgré un droit de maîtrise de 150 livres pour les fils de maître, de 300 livres pour les autres postulants, les orfèvres n'avaient-ils en caisse, en 1792, que 2.841 1. 18 s. 7 d., et devaient-ils toujours les 6.000 livres empruntées en 1785.

Cette corporation, par suite de la situation aisée de ses membres, tenait aussi tout particulièrement à ses droits honorifiques. C'est ce qui ressort de l'histoire d'une contestation qui s'éleva entre les orfèvres et le corps municipal, en 1772, lors de la visite du duc de Chartres à Brest. Les orfèvres voulaient porter le dais qui devait abriter le duc, parce que ceux de Paris jouissaient d'une prérogative analogue. L'un d'eux, Féburier, en informe le maire Le Normand, qui leur fait savoir, la veille seulement de la cérémonie, et à dix heures du soir, que quatre échevins porteront le dais. Le lendemain, de bon matin, Féburier se rend à la mairie, y trouve quelques membres de la communauté, proteste, et obtient le dais pour les orfèvres. Mais, au moment de se mettre en marche, sur le perron de l'église Saint-Louis, les quatre orfèvres porteurs sont injuriés par les valets de ville, qui leur enlèvent le dais et le remettent à quatre échevins.

archéologique du Finistère : 1894, p. 268, Les Orfèvres. — 1894, p. 377, Perruquiers, barbiers, baigneurs, étuvistes. — 1897, p. 3, Chirurgiens et apothicaires. — 1898, p. 30, Maçons, charpentiers et couvreurs. — 1898, p. 272, Charpentiers et calfats de marine.

Deloùrmel, L'imprimerie à Brest, les Malassis (Bulletin de la Soc. acad. de Brest, 1903, p. 35).

Nous avons ajouté à ces travaux le résultat de nos recherches dans les Archives mun. de Brest et dans les Archives d'Ille-et-Viiaine.

L'affaire, d'ailleurs, n'eut pas d'autre suite, le duc de Chai très ayant refusé l'honneur qu'on voulait ainsi lui rendre (*)■.

La corporation des orfèvres était presque la seule qui s'occupât d'autre chose que de défendre ses intérêts matériels. Les autres, qui consacraient toutes leurs forces à cette défense, avaient d'ailleurs fort à faire. Il leur fallait, par exemple, lutter contre ceux auxquels le roi accordait, moyennant finance, des maîtrises nouvelles. Ainsi, en 1767, la corporation des menuisiers se saisit de quatre brevets obtenus de cette façon, refuse longtemps de les rendre, et n'admet enfin les quatre intéressés que contre un payement de 30 livres par chacun (2).

D'ailleurs, nous l'avons dit, le port de guerre, le bagne, créent des concurrents redoutables pour les artisans brestois : les cordonniers ont fort à craindre la concurrence des forçats. Bien que, par le règlement de police de 1754 <31 (art. 25), pour <( aider les artisans à supporter comme ils le font toutes les charges de la ville », on défende « à tous les habitants, de quelque qualité et condition qu'ils puissent être, d'acheter au bagne aucune espèce de marchandise que ce soit, à peine de six livres d'amende et de confiscation des marchandises qui pourront être saisies hors du dit bagne » ; bien que (art. 26) on fasse « pareilles défenses à tous habitants de se charger d'aucunes marchandises appartenant aux dits forçats pour les revendre en ville », les abus n'en continuent pas moins an préjudice des cordonniers.

Ceux-ci recourent alors à la violence, ils attaquent dans la rue les forçats porteurs de chaussures fabriquées au bagne et leur livrent un combat acharné M. Ils adressent ensuite

(1) Cf. Levot, t. 111, p. 140, et Archives mun. de Brest, BB. 22, fol. 14-5,

(2) Flkury, op. cit., p. 6. — Cf. pour cette question : Bébillon, op. cit., p. 66, et Martin-Saint-Léox, op. cit., p. 513.

(3) Publié par le Dr Corhe, Bulletin de la Soc. archèol. du Finistère, 18D4, p. 88; Arch. du Finistère, B. 2370, fol. 25 et suivants.

(4) Fleurv, op. cit., p. 9.

une plainte à l'intendant de la marine, niais celui-ci prend h1 parti des forçats qui continueni leur commerce (1).

(1) La rédaction de cel ouvrage était depuis quelque temps terminée, lorsque nous axons découvert dans les archives du bagne, déposées a l'Arsenal de Brest, des documents non classés coneernant la concurrence que faisaient les forçats aux ouvriers de la ville. L'intendant de Bretagne Le Bref, sur- l'ordre du comte de Saint-Florentin qui n'approuve pas les art. 25 et 26 du règlement de police, demande à l'intendant de la marine Hocquart, Le î décembre 1 75 i , de lui fournir un rapport détaillé sur la question. 1! ajoute que les art. 25 et 26 « pourraient n'être pas conformes au droit et à l'usage établis par rapport aux forçats, et sur lesquels les officiers de police auraient dû avant toutes choses s'assurer des intentions du roi ».

L'intendant Hocquart fait répondre par un long mémoire dont voici l'analyse succincte :

Les forçats no doivent pas obéir aux officiers de police, << n'étant en aucune façon sous leur discipline, mais bien entièrement sous celle de l'Intendant de la Marine ». Les rédacteurs du règlement de 1754 n'ont voulu écouter' aucune observation, bien que Hocquart leur en ait présenté avant l'affichage de leur œuvre.

Les forçats avaient à Marseille, avant leur transfert à Brest, le droit de travailler. Il existe un arrêt du Conseil d'Etal de 1703, contre les barbiers de Marseille, qui leur reconnaît ce droit.

Le règlement des chiourmes du K avril 1700 prescrit de faire apprendre un métier à tous les forçats.

Sur 2.200 forçais présents au bagne, un petit nombre seulement exercent les mêmes métiers que les ouvriers de ville. Pour chacun de ces métiers, Hocquart examine quel préjudice les forçats peuvent porter aux artisans libres.

L'unique perruquier s'occupe » à. coiffer et raser les bas officiers du bagne et les 150 pertuisaniers du bagne qui forment la troupe commise à la garde des forçats » tous gens qui sont venus de Marseille avec la chiourme et qui ne sont pas de Brest. D'ailleurs les perruquiers de Brest occupent des forçats « à tresser des cheveux et à faire des coiffes de perruques, profitant ainsi du double avantage d'avoir ces ouvrages à bon marché et de vendre toujours les leurs au même prix ».

Les forgerons de Brest ont trop de travail et ne peuvent se plaindre des deux forçats forgerons.

Un seul forçai chirurgien fait tout au plus des saignées.

Le forçat graveur n'a pas de travail, car sa qualité de forçat « n'excitant point la confiance, peu de personnes osent lui porter des* matières d'or et d'argent à graver ».

Les neuf tailleurs travaillent surtout pour le roi, ils ont fait des robes de chambre pour l'hôpital de la marine à un tiers meilleur marché que les tailleurs civils. Ceux-ci bénéficient par contre de l'habillement de 2.000 à 2.400 forçats et de nombreux marins.

Les six forçats menuisiers ne font que de petits travaux, le plus souvent pour le service du roi, sans entreprendre de boiseries de maisons.

Seuls les cordonniers, concède Hocquart, peuvent se plaindre, car il y

Mais, comme nous l'avons vu à propos des orfèvres, les procès sont ruineux, et les cordonniers en engagent trop souvent, et les perdent lorsqu'ils se livrent à des saisies illégales. Aussi, les finances de la corporation, déjà en mauvais état, ne peuvent, en 1759, supporter la perte de procès dont le coût total s'élève à 9.869 livres. La corporation, qui a dû déjà abandonner au curé de Saint-Louis son autel de Saint-Crépin en payement de nombreuses messes, voudrait se créer des ressources en levant cinq sous par semaine sur tous ses membres : maîtres, veuves, compagnons et apprentis. Devant le refus général, elle sacrifie le dernier reste de sa splendeur et vend sa bannière à la paroisse de Ploumoguer; elle n'en retire d'ailleurs que 270 livres. Le Parlement régularise enfin la levée de cinq sous, et la corporation peut se libérer en treize ans (*).

Les perruquiers, barbiers, baigneurs et étuvistes consacrent aussi la plus grande partie de leurs ressources à la défense de leurs intérêts. D'ailleurs ils souffrent des mêmes abus que

a 90 forçats de ce métier. Mais par de longs calculs, au cours desquels il admet, que chaque forçat use 5 paires de souliers par an, et chaque homme de leur garde 10 paires, il essaye de prouver que les forçats peuvent confectionner par an 26.100 paires de souliers par an, dont 21.000 paires sont utilisées au bagne même, 3.000 paires achetées par les cordonniers de la ville, et seulement 2.100 paires par le public, ce qui est peu important. Ces calculs nous semblent, fort tendancieux.

Enlin, le mémoire énumère les avantages que procure le bagne au roi et aux Breslois : les forçats à la fatigue auxquels on donne à chacun pour 2 s. (î d. de vin remplacent des journaliers à 14 s. par jour, d'où un gain annuel de 200.000 livres. — De plus les 300 employés du bagne dépensent à Brest 40.000 livres; l'habillement des 2.200 forçats coûte ôO.OOO livres dont les deux tiers passent dans les provinces de Languedoc et de Normandie d'où on tire les étoffes, mais dont un tiers reste dans la ville et la province pour les toiles et la façon. Les secours en argent reçus par les forçats font bien 22.000 livres « c'est une contribution de tous les endroits du royaume pour ee pays-ci ». — Les habitants gagnent beaucoup sur ce qu'ils vendent fort cher aux forçats et sur les ouvrages qu'ils leur achètent bon marché. Enfin les forçats qui ont un métier payent ceux qui les remplacent à la fatigue, et ceux-ci peuvent alors ajouter de la soupe grasse et de la viande à l'ordinaire composé « d'un pain gris pesant 30 onces, de deux tiers de pinte de vin et huit onces de fèves cuites assaisonnées d'huile. »

(1) Fi.eury, op. cit., p. 22.

les cordonniers; les ouvriers du port se rasent entre eux,, pendant leurs heures de repos, et les soldats vont coiffer à domicile. La corporation sait d'ailleurs tirer parti de son privilège concernant les bains, et, pour en établir en 1776, un particulier doit lui promettre quatre-vingt-dix livres par an, jusqu'à ce qu'il ait pu acquérir une maîtrise de baigneur étuviste (i)'.

Tout cela ne fit pas la fortune de la corporation qui, en 1792, devait 172 livres et n'avait rien en caisse M.

Mêmes préoccupations chez les menuisiers, qui se surveillent entre eux afin d'obliger tous les membres de la corporation à ,se soumettre au règlement®. Il leur faut aussi lutter contre le travail fait en fraude par les ouvriers de l'arsenal au profit des fonctionnaires de la marine, ou contre celui que les fripiers font exécuter chez eux, pour leur permettre d'ajouter des ouvrages neufs aux vieux meubles qu'ils ont à vendre (*).

Les chirurgiens sont unis aux apothicaires pour la défense d'intérêts communs. D'ailleurs, à eux aussi, la situation maritime de Brest crée des difficultés particulières; outre la lutte contre les empiriques, que l'on rencontre partout, les praticiens civils ont à soutenir la concurrence des chirurgiens de la marine militaire et de l'école de médecine navale, qui se réservent les malades les plus riches. Leur clientèle est encore diminuée par les chirurgiens de la marine marchande, qui, entre deux voyages, sont souvent fort recherchés W.

La corporation des chirurgiens et apothicaires, comme celle des orfèvres, s'élève au-dessus des considérations purement matérielles et recherche les honneurs. D'ailleurs, on n'a pas attendu à Brest les lettres patentes du 10 août 1756, ordonnant « que les chirurgiens soient compris clans le nombre des notables bourgeois des villes », puisque l'un d'eux fut maire

(1) D-- Corre, op. cit., p. 380.

(2) Arch. m un. de Brest, HH. 7, n° 2G.

(3) Arch. mun. de Brest, HH. 7, n°* 10 (1778), 20 (1780), 21 (17864787).

(4) Arch. mun. de Brest, HH. 7, n° 23.

(5) Dr Corre, op. cit., p. 3&

en 1657. A de tels notables ne peut convenir le service de simple soldat dans la milice. C'est ce que nous apprend une réclamation adressée en 1786 au duc de Penthièvre par le sieur Deschamps, maître en chirurgie à Brest. Il demande à être exempté de la milice, en se réclamant des lettrespatentes ci-dessus, et en s'appuyant sur ce que les exigences de sa clientèle, tant à la ville qu'à la campagne, ne lui permettent pas d'être assidu au service. M. de Bertrand retourne cette lettre au corps municipal, le 14 juillet 1786, en le priant d'examiner la requête du sieur Deschamps (*). Le 22 du même mois, le corps municipal procède à la nomination des officiers de la milice bourgeoise, nomme le chirurgien au grade de capitaine de la 2e compagnie du 1er bataillon, côté de Brest, et déclare que le sieur Deschamps, ainsi « distingué de la classe dans laquelle il croit être confondu... ne peut valablement se plaindre W ». Le nouveau capitaine fut sans doute de cet avis, car il ne se plaignit plus.

Si les archives de la milice nous font connaître quelques traits de l'existence des chirurgiens, celles de la police nous révèlent une partie de la vie des boulangers. L'importance du rôle joué par ces artisans dans l'alimentation de la ville a nécessité de fréquentes réglementations, dont nous citerons quelques exemples.

Un arrêt du Parlement en date du 5 décembre 1714 déclare que, pour mettre fin à de continuels abus, la taxe du pain sera régulièrement affichée. Pour cela, les différents prix auxquels le pain peut être vendu seront gravés sur une plaque de cuivre; en face de chaque prix, un trou sera percé dans la plaque, et, dans le trou correspondant au prix fixé, en concordance avec celui du blé, on mettra une cheville; pour que celle-ci ne puisse être frauduleusement déplacée, elle sera cadenassée, et les juges de police devront la vérifier, au besoin la changer de place, chaque semaine. De plus, les boulangers devront avoir tous des « poids bien allivrés »

(1) Arch. mun. de Brest, EE. 20 bis.

(2) Arch. mun. de Brest, BB. 25, fol. 95.

pour peser leur pain à la requête des acheteurs ou des officiers de police, sous peine de vingt livres d'amende et de confiscation du pain au profit de l'hôpital général M. Un règlement de police l'ait à Brest, le 26 septembre 1735, se conforme à cet arrêt. Il ordonne que Ton mettra une plaque de cuivre portant le prix du pain à Brest, et une à Recouvrance. De plus, chaque boulanger fera déclaration au greffe de son intention de faire commerce de boulangerie, et y déposera sa marque particulière, qu'il apposera sur chaque pain. Les boulangers forains qui iront au marché ou dans des boutiques de la rue Keravel devront également apporter des pains marqués (s)-.

Une autre corporation, celle des imprimeurs, qui, pas plus que les deux précédentes, ne nous a transmis ses archives, se révèle cependant par les nombreuses œuvres sorties des pressés de ses membres.

L'imprimerie avait à Brest une importance assez considérable, par suite de la publication de nombreux travaux concernant la marine : tables de navigation, registres, formules de congés et de passeports, livres de signaux. A ces ouvrages venaient s'ajouter de nombreux livres de dévotion en français et en breton (3). Les familles Derrien et Malassis, appartenant à cette corporation, comptaient parmi les plus notables de la ville, et celte dernière a constitué une véritable dynastie d'imprimeurs. Originaires de Normandie, apparentés à des imprimeurs du même nom installés à Rouen, à Alençon et à Nantes, les Malassis de Brest étaient venus en cette ville vers 1680 M. L'un d'eux, Romain-Nicolas

(1) Arch. mun. de Brest, IIII. 3, n° 1 bis.

(2) Arch. mun. de Brest, HH. 3, n° 2. — Voir- aussi Arch. d'Ille-et- Vilaine, C. 1447, l'état des boulangers à Brest : Il n'y a ni maîtres, ni maîtrise. Ce sont des femmes qui font le métier de boulanger, elles n'ont ni feu ni lieu. Quand elles ont quelque argent, elles achètent du blé et le boulangent. Elles n'ont pour la plupart pas seulement le moyen d'avoir des balances.

(3) Bourde de la Rogerif, Irnent. sommaire des Arch. <hi Finistère, série B, t. III. Introduction, p. ccxxv.

(4) Delourmel, L'imprimerie à Brest, tes Malassis, p. 6-8.

Malassis, né en 1714, fut garde-scel de la communauté (1748), premier conseiller (1753), directeur de l'hôpital et procureursyndic (1756). Il remplissait ces fonctions lors de la terrible épidémie qui éclata à Brest en 1757-58, et dont il fut l'une des premières victimes M. Son fils, Romain-Nicolas, lui succéda et, en 1763, fut nommé conseiller de ville et capitaine de la milice bourgeoise. Il abandonna ces fonctions en 1770, à cause des obligations que lui imposait le brevet d'imprimeur de la marine. Entré de nouveau au corps municipal de Brest en 1790, député à l'Assemblée législative, maire de Brest en 1792, il occupa, comme son père, une des premières places parmi les notables de la ville (*). D'ailleurs, attaché en même temps à ses intérêts, il s'opposa de toutes ses forces à l'érection de la librairie Derrien en imprimerie, en 1768. Malgré le subdélégué, qui appuyait auprès de l'intendant la demande de Derrien, en fournissant de bonnes raisons, Malassis soutint qu'il suffisait pour le port et la ville, et obtint gain de cause <3).

Nous avons passé en revue jusqu'ici des organisations comprenant les gens de même profession. Il nous reste à voir ce que fut la corporation des marchands, l'association la plus puissante que nous rencontrions à Brest W. Cette corporation, qui se composait des marchands de draps, des marchands de soie, des merciers, des quincailliers et des joailliers réunis, avait été fondée en 1712, i< tant pour le service divin qui se célébrait dans l'église paroissiale, à l'honneur de Dieu et de saint Louis, que pour ce qui dépendait de leurs états et professions ». Elle avait pour patron saint Louis et prenait rang dans les processions avant tous les arts mécaniques. Elle n'admettait dans son sein que des catholiques, ayant prêté serment devant elle et devant le lieutenant

(1) Delourmel, L'imprimerie à Bresl* les Malassis, p. 22, et Arch. mun. de Brest. BB. 18, 19, 20 passim.

(2) Delourmel, L'imprimerie à Brest, les Malassis, p. 35.

(3) Delourmel, op. cit., p. 26, d'après Arch. d'Ille-et-Vilaine, C. 1465.

(4) Cf. Rébili.on, op. cit., p. 91, pour l'étude de la même organisation à Rennes.

général de police d'observer les règlements, et payant quatre-vingts livres de droits de réception. Le but de cette association était à la fois religieux et économique, mais cette seconde préoccupation semble l'avoir de beaucoup emporté sur la première. Elle entama bientôt la lutte contre les concurrents de ses membres, interdit aux tapissiers de vendre des étoffes pour ameublement, aux 1 ingères de vendre de la toile, aux brodeurs de faire le commerce du velours et du satin. En même temps elle faisait donner à ses prévôts le droit de visite chez tous les commerçants, le droit de vérifier les mesures et poids, et celui d'opérer des saisies avec le concours d'un huissier ■(*).

Enfin, en 1763, elle demande la création d'un bureau des marchands, pour maintenir ses statuts et prévenir les abus qui se produisent dans le commerce*2). Mais le corps municipal, consulté, redoute les entraves que cette nouvelle institution pourrait apporter au commerce, et restreint quelque peu son rôle : le bureau des marchands éloignera avec raison les forains et colporteurs, qui viennent chercher de l'argent à Brest sans contribuer à la capifation, mais il ne pourra enlever aux épiciers leur ancien droit de vendre de la laine à filer, des soufflets, des cordages, du fer, etc.; les particuliers auront le droit de vendre, s'ils en éprouvent le besoin, la toile faite pour leur usage personnel, sans la faire marquer au bureau, à moins que la marque ne soit gratuite. De plus, la communauté se réserve le droit de surveiller le bureau (3>.

Le bureau des marchands ainsi demandé ne fut établi qu'en 1771. Les commerçants devaient y faire visiter toutes les marchandises de draperies, soieries, mercerie, joaillerie, quincaillerie, épicerie, droguerie et autres, même si elles étaient à Brest en transit seulement. C'était donc une institution importante, et la corporation des marchands, qui l'avait organisée, vit sa puissance considérablement augmentée.

(1) Fleury, op. cit., p. 34.

(2) Ft.kurv, op. cit., p. 38.

(3) Arch. mun. de Brest, BB. 21, fol. 6.

A côté de cette corporation, qui poursuivait un double but, économique et religieux, il nous suffira de mentionner brièvement une riche confrérie, la Congrégation des artisans réunis de Brest, qui avait une destination exclusivement religieuse. Créée par les Jésuites, dont elle se sépara en 1718 pour se mettre sous le patronage des évoques de Léon, elle possédait une chapelle à Rëcouvrance et une -à Brest, celle de Notre-Dame de Miséricorde, à laquelle attenait un cimetière exclusivement réservé aux membres de la confrérie W.

De même, la Confrérie de Saint-Elme, des calfats, avait à Rëcouvrance, clans l'église Saint-Sauveur, une chapelle « avec un tableau représentant saint Elme au-dessus de l'autel (2).

En somme, les corporations brestoises avaient surtout pour but de défendre les intérêts matériels de leurs membres, intérêts qui avaient, à Brest, particulièrement à souffrir de la concurrence faite aux travailleurs civils par les forçats ou les employés de la marine, désireux d'augmenter leurs ressources. Seuls, semble-t-il, les orfèvres, à cause de leur richesse, et les chirurgiens, à cause de leur culture, sont attachés à la conservation de leurs privilèges honorifiques <3). D'ailleurs, en dehors de la concurrence exercée en fraude, les corps de métiers n'ont presque rien à craindre : leurs privilèges sont suspendus, il est vrai, pendant la durée des foires mensuelles et dés marchés hebdomadaires, mais cette durée est limitée à quelques heures, et les transactions ne peuvent avoir lieu que dans quelques endroits de la ville — rues Keravel et Saint-Louis, place de la Médisance, — ce qui restreint l'importance de la concurrence que les marchands forains peuvent exercer contre ceux de la ville.

Cl) Ft.eury, op. cit., p. 40.

(2) Dr Corre, op. cit., Bull. Soc. arch. du Finistère, année 1898, p. 297. ' (3) Cette défense semble d'ailleurs mal conduite. D'après l'état des métiers en 1776, les cloutiers, les chandeliers, cordonniers et marchands forains « se ruinent en mauvais procès »; les tailleurs, menuisiers et taillandiers « ont fait tant de procès où ils ont succombé, qu'ils n'ont pas le sol en réserve ». (Arch. d'Ille-et-Vilaine, C. 1451).

Il existe à Brest un assez grand nombre de métiers non organisés. Sur ceux-là nous n'avons guère que les renseignements statistiques fournis par les rôles de la capitation. Pour plus de commodité nous les avons rangés, dans notre tableau des métiers de Brest, en plusieurs catégories : construction et réparation de bateaux, marins, métiers divers, métiers féminins. A la catégorie des métiers occupés aux constructions navales il faudrait rattacher les charpentiers et les forgerons qui appartiennent à des corporations, mais il nous est impossible de savoir quelle proportion des ouvriers de ces deux métiers travaillait aux bateaux. D'ailleurs, nous ne sommes pas plus renseignés sur le nombre de ces ouvriers appartenant d'une part à la marine marchande, et, d'autre part, à la marine militaire. Nous sommes obligés de confesser la même ignorance en ce qui concerne les marins, dont un bon nombre sont capités à d'autres titres (D.

Il y avait des ateliers de construction et de radoub dans l'avant-port, la partie inférieure du cours de la Penfeld. Ils étaient presque tous du côté de Recouvrance. Dans l'un d'eux, la Fosse, situé près de la chapelle Notre-Dame, le « maître calfat juré recevait les navires à visiter, à réparer, à radouber ». Sur la grève de La Ninon, un chantier construisait jusqu'à des frégates <2).

Si nous examinons les métiers divers qui ne nous paraissent pas organisés, nous reconnaissons que plusieurs d'entre eilx pouvaient être rattachés à des métiers similaires que nous

(1) Ils sont assez souvent aubergistes. Leur femme Ment l'auberge en leur absence.

(2) Dr Corre, op. cil., Bull. Soc. arch. du Finistère, année 181)8, p. 284. D'après des notes d'armements et de radoubs, le Dr Corre a établi que les ouvriers employés sur ces chantiers avaient au milieu du XVIIIe siècle, un salaire de 2G à 30 sous (exceptionnellement jusqu'à 40 sous). Embarqués, les charpentiers ont des salaires très variables : 15, 27, 33, 47 livres par mois, et même jusqu'à 72 livres, plus une part des prises, sur les navires armés en course. Ce salaire élevé s'explique par le rôle important du charpentier à bord.

avons comptés au nombre des corporations ft). Nous remarquons, en outre, que la plupart de ces métiers occupent dans la hiérarchie sociale les rangs inférieurs &\ et que les portefaix, porte-chaises et journaliers sans profession déterminée sont de beaucoup les plus nombreux. Les journaliers sont sans doute, si nous nous en rapportons à ce qui se passe aujourd'hui, des paysans attirés par la grande ville, et réduits au rôle misérable de manœuvres.

Parmi les femmes exerçant un métier, et auxquelles il faudrait ajouter un certain nombre d'aubergistes, de fripières ou de veuves continuant la profession de leur mari, et que nous n'avons pas distinguées des hommes, les professions dominantes sont celles de blanchisseuse, de lingère et de marchande de denrées. La plupart du temps les chambres garnies sont tenues par des femmes de marins. Les matrones sont sous la dépendance des médecins et des chirurgiens, qui vérifient leur instruction et les surveillent dans l'exercice de leurs fonctions.

Les autres métiers féminins étaient sans importance.

Un élément ouvrier bien plus nombreux venait s'ajouter à tous ceux que nous avons étudiés, celui des ouvriers employés à l'arsenal, aux fortifications, aux travaux de toute sorte entrepris par la marine.

Nous n'avons pas le dessein d'entreprendre les études que l'on pourrait consacrer à ces diverses catégories de travailleurs (3). Il nous suffira de dire que Brest fut, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, le théâtre de travaux fort importants, et que par suite le nombre des ouvriers que ces travaux occu-

(1) Par exemple, les brasseurs étaient sans doute unis aux marchands de vin, les cuisiniers aux traiteurs., les charcutiers aux bouchers, les ferblantiers aux chaudronniers, les savetiers aux cordonniers : ceci n'est qu'une supposition que nous ne pouvons appuyer d'aucun document.

(2) Ce sont les charretiers, colporteurs, faiseurs de chaises et de cribles, un rémouleur et un lutteur.

(3) Levot a consacré le second volume de son Histoire de la ville et du port de Brest à l'histoire du port militaire. On trouve sur ce sujet de nombreux renseignements dispersés dans diverses histoires de la marine française, notamment dans les ouvrages de Lacour-Gayet concernant notre marine sous Louis XV et sous Louis XVI.

pèrent fut considérable W. La plupart d'entre eux ne figuraient naturellement pas, à cause de leur pauvreté, sur les rôles de la capitation. D'ailleurs, une bonne partie habitait en dehors de Brest, à Saint-Pierre-Quilbignon, Lambézellec, où les charges imposées par le fisc étaient moins lourdes que dans la grande ville. Ils contribuaient pour beaucoup à la prospérité du commerce auquel ils fournissaient de nombreux clients. En particulier, en augmentant dans des proportions anormales le nombre des consommateurs pauvres, achetant leur vin « à pot et à pinte », ils faisaient la fortune des marchands de vin. Mais, si leur importance économique fut considérable, ils n'ont eu aucune influence politique et n'ont participé en rien à la vie municipale f2).

L'étude que nous avons faite des métiers brestois nous a déjà fait deviner l'absence d'industrie à Brest en dehors de la construction et de la réparation des navires. On n'y rencontre même pas certaines industries fréquentes en Bretagne. Nous avons bien signalé l'existence de la manufacture royale des toiles de Pontaniou; mais, ayant pour objet le tissage des toiles à voiles, elle n'est qu'une annexe de l'arsenal.

(1) Cf. Lacour-Gayet, La marine militaire de la France sous Louis XV : p. 101, on obtient, en 1738, 700.000 livres pour les travaux de Brest; p. 418, vers 1770, Choquet de Lindu remplace, dans l'arsenal, tous les vieux bâtiments de Colbert par de solides édifices en granit; — et Lacour-Gayet, La marine militaire de la France sous Louis XVI : p. 8, intensité de la vie maritime a Brest vers 1780; p. 24 et 584, nombreuses constructions de navires de guerre; p. 502, on a 30 vaisseaux à flot et 4 en chantier, et sans doute autant et plus de frégates, corvettes, flûtes et gabares.

D'après V « Espion anglais » (VIII, p. 187), cité par le Dr Corre (Bull. Soc. archéol. du Finistère, 1808, p. 280), l'arsenal employait vers 1784 environ 7.300 ouvriers. A priori, ce chiffre semble excessif.

(2) A titre de comparaison avec les salaires des charpentiers de la marine marchande, cités plus haut (p. 18), nous donnons les renseignements suivants, d'après les papiers d'une famille brestoise, qui nous ont été communiqués. Il s'agit d'un charpentier de la marine militaire. Entre ses embarquements il est employé dans l'arsenal. En 1781, il est novice à 7 1. 10 s. par mois. En 1786, il devient matelot-charpentier à 14 1.; en 1791, il passe à 24 1.; en 1703 à 33 1., et en 1704 devient aide-charpentier à 36 1.

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