IDYLLE
Décembre (871.
Madame, j'ai revu, triste et seul, l'autre jour, Le grand jardin qui fut notre jardin d'amour.
Quel ouragan de haine a soufflé sur les choses 1 Morts le soleil, la foi, l'espoir ; mortes les roses. La terre est rouge au pied des tilleuls dépouillés, Sous l'herbe grasse encor du sang des fusillés ; Et la tourmente avec ses plaintes éternelles Déchaînée, apportant du fond des mers cruelles Le râle des pontons, fait ce parc plein d'effroi Plus morose et plus noir qu'un sépulcre de roi.
O cher temps envolé !... Quand, la grille fermée, Nous allions tous les deux dans l'ombre parfumée. Seuls maîtres des lilas ; le doux silence... Rien Que ma voix qui fredonne un menuet ancien.
Et votre jeune rire égrené sous les arbres... Nous allions, épelant sur la blancheur des marbres Le nom de quelque reine au profil solennel.
Ou choisissant parfois un astre dans le ciel, Et puis très curieux, ramenant de la nue Nos yeux, de retrouver Tétoile devenue Perle dans l'eau parmi les duvets d'argent fin Que les cygnes secouent sur l'onde du bassin...
Et puis nous revenions par une allée ombreuse Où les branches chantaient dans la brise amoureuse^ Attendris, très jaseurs, où^ quelquefois, rêvant Muets sous la tiédeur et les baisers du vent.
« Qui vive ! » nous criait, sentinelle attentive, L'homme de garde au seuil. J'allais à lui — « qui vive !» J'approchais. On voyait s^abaisser le fusil Tout chargé d*aubépine et de lilas d'avril ; Car, en ce floréal, chacun eut la pensée De parer son fusil comme une fiancée.
Hein! SMl avait fait feu... — je vous causais des peurs, Cétait fini de moi, foudroyé par les fleurs... Je déclinais mon nom ; la face de misère De rhomme s'éclairait d'un sourire ; et, légère A mon bras, vous disiez, rieuse à belles dents : c Nous sommes en retard ; les oiseaux dorment dans Les feuilles, au clair de la lune. »
T*en souviens-tu ? Cétait du temps de la Commune.