L IMPUISSANT
« Je saurai châtier ton audace effrontée ; Tu plieras : vois — là-bas — ce grand saule pleureur En proie à l'ouragan, et tordant sa maigreur, Ainsi que dans l'enfer une âme tourmentée !
« Comme lui, tu seras misérable : je veux
Que mon souffle embaumé passe dans tes cheveux :
En ton esprit naîtront d'admirables Poèmes...
« En vain tu lèveras la tête pour chanter : Tandis que dans ta gorge ils viendront avorter, On verra seulement frémir tes lèvres blêmes ! »
Pour avoir outragé la Muse et l'Art sacré, Le vil moqueur, depuis ce jour, est dévoré Par l'incurable mal d'une ardeur impuissante Il s'efforce à chanter, de sa voix languissante,
La Nature féconde et l'immense Univers.
Il veut nous inonder des splendeurs qu'il voit luire; Mais son ivresse — hélas ! — il ne peut la traduire, Et son rêve doré s'écroule dans ses vers.
Octobre 1881.
Tour un, dont le cœur est mort
DANS l'azur de satin tendrement éclairé, Dans l'azur ruisselant de notes cristallines , Où chante, radieux, — où frissonne, enfiévré. L'universel amour des jeunesses câlines;
Se berçant au flot vert de la ramée, un nid De rossignols des bois — urne de mélodie — Verse un gazouillement qui roule, à l'infini, Ses vibrations d'or, sur la brise attiédie.
Hait mois s'écouleront ; le chêne sera nu :
Au lieu du doux berceau qui tressaille et qui chante,
On verra grelotter, l'hiver étant venu,
La carcasse du nid, délabrée et penchante ;
Et lorsque, l'an prochain, le bois reverdira, Fidèle au souvenir de ses amours dernières, Nulle oiselle, au logis d'antan, ne reviendra Déposer le fardeau des noces printaniéres...
En avril, l'an passé, sur un être chéri Ta tendresse s'est toute en un flot épanchée : En ton cœur sec, inerte, et désormais flétri, L'amour, mon pauvre cher, n'a fait qu'une nichée !
Juillet 1883.
4 u t r efo i s !
A Gustave de '^qiiefeiiil.
PREMIÈRES feuilles d'or, de ses derniers coups d'aile Quand Septembre, en fuyant, vous soulevait du sol, Puis s'envolait au loin, emportant dans son vol Les vacances et Thirondelle,
Le Collège pour nous ouvrait son porche noir. Ses corridors obscurs à la dalle sonore, Ses pupitres tachés que je revois encore, Et son lugubre et long dortoir.
éO LA MUSE NOIRE
O Septembre! avec toi périssaient nos chimères; La Liberté, qui fait oublier la Rancœur ; Avec toi, les Essors vertigineux du cœur Vers des paradis éphémères.
Comme, dans la forêt, quand l'hiver est très dur. L'oiseau tombé de l'arbre, et que la bise assiège, S'évanouit, drapé dans un linceul de neige. Lui jadis drapé dans l'azur :
A la fin des congés, telle notre pauvre âme, S'affaissant dans le ciel d'un rêve constellé, Retombait sur le sol stérile et désolé,
Où ne flambait plus une flamme.
On nous cloîtrait : nos cœurs s'élançaient vers le Bleu, A travers les barreaux de nos cachots livides : D'amour, d'indépendance et de grand air avides, Ils ouvraient leurs ailes de feu !
Pâles Religieux, entre vos mains rigides On avait déposé nos corps et nos esprits, — Et pour nous garantir, ô lutteurs aguerris. C'est vous qui forgiez des égides.
autrefois! 6i
Une Régie immuable, ainsi qu'en un étau, Nous serrait; il fallait toujours vivre à l'attache : L'Ordre net et précis nous clouait à la tâche Comme un criminel au poteau.
Après la liberté superbe des vacances, Le Dogmatisme dur, la Régularité Prosternaient sous le joug notre front hébété Où germaient des regrets immenses !
Quand nos yeux succombaient à l'assoupissement D'un cerveau maladif comprimé par l'étude. Nos beaux Songes, bercés par notre lassitude. Ondulaient dans le firmament.
C'était le seul instant où nous fussions tranquilles, Et la cloche, souvent, nous réveillait parmi De merveilleux châteaux, construits plus qu'à demi Par l'effort de nos mains débiles.
Notre Rêve laissait un grand vide en fuyant. Dans la réalité nous battions des deux ailes. Et, de nos souvenirs rassemblant les parcelles, Nous pleurions en nous habillant :
Tristes, nous évoquions la minute suprême Où nos parents, prenant des airs improvisés, N'en inondaient pas moins de pleurs et de baisers Notre joue et notre front blême.
Tel tu versais alors, beau Soleil automnal, Avant de disparaître, aux feuilles bigarrées, Tes adieux chaleureux, tes caresses dorées. Dans un embrassement final...
Heures sombres, pourquoi me semblez-vous vermeilles. Maintenant que je suis sorti de ma prison. Et que je puis voler vers tout bel horizon. Comme à toute fleur, les abeilles?
Je ne sais ; mais en moi vit votre souvenir. Charmant^ illuminé de splendeurs sidérales, Tandis que le présent a des moments bien pâles, Et que j'ignore l'avenir !...
autrefois! 63
Premières feuilles d'or, quand partait l'hirondelle. Tels étaient les pensers que j'égrenais ce soir, Premières feuilles d'or, que Septembre fait choir En donnant son dernier coup d'aile !
30 Septembre 1882.
Mater T)olorosa
tA Théodore KAiihanel.
QUAND, le troisième jour, Jésus ressuscita, Sa mère agenouillée et de pleurs ruisselante. Le cœur plus en lambeaux qu'au soir du Golgotha, Se courba devant Dieu comme une frêle plante, Quand, le troisième jour, Jésus ressuscita :
dG LA MUSE NOIRE
— « Entre toutes, Seigneur, puisque tu m'as choisie Pour faire homme ton Verbe et lui donner ma chair,
— Si bien que tout ton ciel devant moi s'extasie! — Pour la rédemption du peuple qui t'est cher, Entre toutes. Seigneur, puisque tu m'as choisie;
« Puisque c'était, mon Dieu, ta sainte volonté Que le cruel instinct de la plèbe hagarde Clouât au vil poteau le Christ ensanglanté; (De murmurer jamais que ta grâce me garde, Puisque c'était bien là ta sainte volonté);
ce Pourquoi ne m'as-tu pas ravi mon cœur de mère? Qu'importe que mon fils fût Dieu? Moi je l'aimais! Blasphémé-je, en disant que ma peine est amére?... Des femmes d'Israël je suis la reine, — mais Pourquoi ne m'as-tu pas ravi mon cœur de mère ?