UN AIR
Un rayon de soleil a baisé la ruine, Et le mur délabré sourit et s'illumine; Comme des papillons, sortent de toutes parts Les souvenirs joyeux dans les débris épars; Tandis qu'au ciel bleu-clair coifte d'une auréole, L'essaim des corbeaux noirs, en croassant, s'envole !
Décembre 1882.
Comme on redevient gai
DANS un caveau bien noir, au flanc d'une falaise, J'avais caché ma Peine et mon Ressentiment, Pour que, dans le silence et dans l'isolement, Ils pussent sangloter et rugir tout à l'aise;
Et j'avais, très joyeux d'humeur, — ne vous déplaise ! - Bondi, sous un azur hmpide obstinément, Par les jardins en fleurs et le bosquet charmant Où le bouleau s'argente, où verdit le mélèze.
Il8 HEURES DE SOLEIL
Quand le soir, (ayant tard regagné la maison), Je songeai — soudain l'œil humide — à la prison Où j'avais, le matin, verrouillé ma Torture,
Ma foi! je m'aperçus qu'en un saut endiablé, Sans doute — car ma poche était sans déchirure - Du sinistre caveau j'avais perdu la clé.
Juillet 1883.
L' Impure
A Théodore de ^Banville.
RÉciPiTÉE en proie au gouffre de l'enfer. Toute nue, inondant l'ombre de splendeur blanche, L'Impure aux cheveux bruns et bouclés, à la hanche D'ivoire, aux seins de marbre, aux grands yeux gris de fer
S'affaisse, évanouie, aux pieds de Lucifer, Comme une éblouissante et charnelle avalanche. Or, le Damné féroce et lubrique se penche Sur ce corps somptueux à sa luxure offert :
Oh ! pâmer en mordant méchamment cette gorge Où déjà son œil darde une lueur de forge ! Oh! faire bien râler cette superbe enfant!...
Sûre de son pouvoir, la Beauté Souveraine
Fixe sur Lucifer un regard triomphant,
Et Lucifer, qui bave et rampe, crie : — O Reine !
Avril i88î.
En ^ut07n
,A Zenon Fi ère.
JE ne rêvais jadis que d'amours flamboyantes, De fastueux sophas de pourpre et d'or brodés, Que d'effluves d'encens dans les boudoirs, où des Vénus à l'œil mourant se pâment, souriantes.
Cependant que le lustre à gerbes ondoyantes Donne des tons de lys aux visages fardés, J'aurais connu la mer des plaisirs insondés Où nagent des houris froides, mais patientes.
Je m'enchante, en ce jour, d'un espoir plus banal.
Et j'ai répudié mes anciennes folies :
Je rêve un amour pur, sous un ciel automnal
Versant le blême flot de ses mélancolies.
Et cherche, dans la mousse et les feuilles pâlies,
Des lits où consommer un hymen virginal.
Juillet 1885.
Le Consolateur
,.4 François Coppée.
TABAC, consolateur de celui qu'a meurtri Le public dédaigneux ou la femme parjure, On hume en ton brouillard l'oubli de toute cure; On aspire ton âme, — et le cœur est guéri !
Que de rêves, en ton atmosphère, ont fleuri! Quand je fume, — à travers ma vitre, la Nature Me paraît un éden fait pour la créature Par Dieu, dont la bonté sur nos fronts a souri.
Puis mon esprit, s'aidant de tes spirales bleues, S'envole, par delà des millions de lieues, Vers l'étoile où Pangloss eût été bon devin,
Vers la terre idéale où les Péris sont nées. Où tout langage est doux, tout visage divin. Où la fleur vit des mois, et l'amour des années!
Juillet 1885.
Renouveau
^ 'B.-^. "Baron.
LE concert virginal des cœurs énamourés, Tout vibrants de chaleur et de lumière tendre, Ne vaut pas les soupirs que l'amour fait entendre Dans l'orgue solennel des vieux cœurs délabrés.
Vous qu'un tardif rayon de soleil a dorés, O viveurs qui jadis n'avez aimé qu'étendre Vos Désirs sur le lit des Astartés à vendre, Viveurs aux souvenirs de remords encombrés.
Que l'Ange printanier vous effleure des ailes ! Que l'Esprit lumineux fasse de vos prunelles Les miroirs de la pure et sainte volupté :
En vos seins palpitants vous découvrez encore
Le trésor enfoui de la Naïveté ;
Et vous chantez — comme une alouette — à l'aurore!
Juillet 1883.
Concordia
^A Maurice 'Ba
HIER, balbutiant le langage des dieux, J'étais comme un lutteur qui fléchit dans l'arène. Tu daignas me parler, ô Muse souveraine. D'un rais de ton œil clair illuminant mes yeux :
— « Ne renie — oh ! jamais ! — en tes vers orgueilleux, Le culte de la Forme impeccable et sereine Et de la Rime d'or, dont la voix de sirène Sait charmer par l'attrait des sons mélodieux.
c( La Pensée est piteuse en un Verbe sordide ; Mais, quand le pur Concept et la Forme splendide Consomment un hymen où leur beauté mûrit,
« — Comme un marbre où l'artiste a figé son extase,
L'Idée épanouit son ampleur, et sourit
Dans l'éblouissement sculptural de la phrase. »
Août i88?.
g5ifê>f<ae>^y^a>!^§«ja
TsLivea. — Casta. — Serena
^A ,Adnm 'Bonhoure.
O buveurs d'opium, de haschisch et d'absinthe, Qui, vivants, savourez les déUces du ciel, — Vous frayez rarement avec la Muse sainte. Lévites raffinés de l'Artificiel !
Et vous, pâles prélats des temples d'infamie, Vous avez épiiisé les délires des sens : Si vous chantez, pourtant, votre lèvre blêmie Ne sait balbutier que de fades accents !
Comment n'êtes-vous pas les Princes de la Rime, O vous tous qui buvez, dans la coupe des vins Défendus, le vertige extatique du Crime ? Comment n'êtes-vous pas les Poètes divins?
N'avez-vous point fouillé les arcanes suprêmes De la Perdition et de la Volupté ?
Que ne nous chantez-vous les intenses poèmes Des désirs furieux, en leur acuité ?
Peut-être que la Muse, étant chaste et sereine, Se refuse à descendre en vos réduits obscurs : Elle a peur de salir, à la mousse des murs, Les plis immaculés de sa robe qui traîne.
Septembre 1883.
Le ^ain
(aquarelle;
«-/^ ^ndré Lemoyne.
AU ciel d'août, le soleil flamboie, Torride, implacable, accablant.
L'herbe est de crin, le ciel de soie.
Le chemin poudreux est tout blanc.
Quatre ou cinq filles du village, (Derrière les saules discrets Qui bordent l'étang,) — tout en nage.
Ont déjà fini leurs apprêts :
Elles se livrent, en costume Très primitif, au frais baiser De l'Onde. L'Onde a la coutume De ne pas se scandaliser.
Dans les flots bleus leurs corps bondissent Sans mystère. — Elles jasent dru, Et leurs belles chairs resplendissent Sous le soleil ardent et cru.
Deux garçons, qui passent, leur crient : « Holà! ne nous gênons plus, quoi! »
Et les demoiselles, qui rient Bien fort, se les montrent du doigt.
Mais quelle panique soudaine Les agite d'un long frisson?
Par le sentier de la fontaine Voici venir l'abbé Besson.
Il récite son bréviaire; Il passe près du groupe nu...
Mon Dieu! prolongez sa prière! — ... Il est passé, mais n'a rien vu.
Mars i88^
Idylle paysanne
(aquarelle)
A Léon Valade.
L'air est tiède; l'Avril fleurit, Et la petite paysanne, La fille du fermier, Suzanne, Mène ses moutons, — et sourit;
Car elle voit venir vers elle Le jeune berger d'Avricourt Qui, dés longtemps, lui fait la cour En l'appelant : mademoiselle.
Don Juan rustique dans le pré S'avance, la paupière humide, Frissonnant, sifflotant, timide.
Le visage tout empourpré;
Et, dans sa candeur enfantine, Pour prouver son constant amour.
D'un geste brutal et très lourd, Il cueille une rose églantine.
Il la met au corsage rond
De la naïve créature
Qui, le cœur battant sous la bure,
Pour un baiser donne son front;
Puis il conte — le bon apôtre — Pourquoi sa joue est en couleur, Et qu'il n'a cueilli cette fleur Qu'espérant en cueillir une autre.
Mars l88î.
L' Ivrogne
oi ]ean %ichepin.
L'homme qui vous accoste avec un œil hagard Dans la rue, et trébuche à chaque pas qu'il tente, Et fait flotter dans Tair sa chanson haletante, Et dans l'infini bleu fait flotter son regard,
Cet homme, on le conspue; on l'appelle : gueulard. On fuit, plein de dégoût, sa loyauté chantante. On affecte l'horreur. — O tourbe chevrotante. Sache qu'il est très fier et très grand, ce soûlard !
Car en vain Touragan, tordant les arbres blêmes, Vomirait contre lui des torrents d'anathèmes, Et la voix du tonnerre éclaterait en vain :
L'ivrogne lancerait aux cieux son allégresse, Et le Firmament noir, gagné par son ivresse. Redirait avec lui le cantique du vin !
Janvier 1881.
Tositivisme
iA ï\Caurîce 'Barris,
C'en est fait. — Le Lyrisme échevelé se meurt. La Science hautaine, au scalpel impeccable, Tient en ses froides mains le Cœur, inextricable Organe, d'où le Mal suinte comme une humeur.
La sublime Folie interdite au rimeur, — Tel un rêve malsain qui le hante et l'accable, — Fait surgir à ses yeux son fantôme implacable Qui le poursuit de sa babillarde rumeur.
En vain : le Positif a triomphé du Songe.
Même Erato, rebelle aux splendeurs du mensonge,
Combine savamment ses chants les plus osés.
A disséquer le cœur de l'homme elle s'amuse, Et ce soin prosaïque où se complaît la Muse N'a pas empoisonné le miel de ses baisers.
Février 188?.
i>Tè.»;v^f
Scepticisme illogiqu
^ Sully Tnidhonimc.
SCEPTICISME, jardin où fleurit cette fleur Si douce à mon regard et si chère à mon cœur, Cette fleur de velours qu'on nomme Tolérance, Et qui, je crois, naquit sur le sol de la France; O jardin fréquenté non de l'épais bourgeois, Mais du sage au sourire indulgent et narquois. Je t'aime, et veux bâtir sous tes vertes ramées, Car tes hôtes sont doux, et tes portes fermées A la foule. — Tes fruits sont exquis; cependant De m'en rassasier suis-je pas imprudent?
Scepticisme, je t'aime, et si, je te redoute. Car je veux une digue où s'arrête le Doute : Plutôt que renier mon culte pour le Beau, Je le jure, — et plutôt qu'éteindre le flambeau Qui brûle sur l'autel où l'Amitié rayonne. J'aimerais mieux jeter ma joyeuse couronne Au vent, — et, laissant là les parfums, les splendeurs, Amoureux de la nuit et de ses profondeurs, Le cœur noirci de haine et la face de bistre, M' enfoncer dans un bois ténébreux et sinistre, Dans un bois fréquenté des Remords et des loups, Où fleurirait un Dogme inflexible et jaloux.
Novembre 1882.
La Thilosophie des Chats
,A Henri Beauclair
NON, je ne vous hais point, Rafales de l'automne, Vents tristes, qui chantez votre hymne monotone Entre la poutre et le plancher, Feuilles qui vous tordez en de lugubres danses, Ni toi, dernier soupir des frêles existences Que l'hiver va bientôt trancher.
Mourant Automne au ciel tout gris, je t'aime encore, Puisqu'à l'heure glacée où rien ne peut éclore. Tu rends au fover ses feux clairs,
Et ramènes toujours, prés de l'âtre rustique, Les chats mystérieux, à tête énigmatique,
Aux grands yeux câlins, doux et fiers.
L'été, hors du logis, parmi les tiédes herbes,
Les chats ont gambadé, vautrant leurs corps superbes.
Et, pendant la nuit, sur les toits, Dans l'ombre qui convient à leurs grands bonds lubriques, Ils vous ont fait flamber, Prunelles électriques,
En miaulant leur savant patois.
Sous le squelette noir des branches dépouillées, Vous tombez sur le sol, feuilles mortes mouillées,
Sans avoir joué même un peu, Sans avoir, dans un gai rayon de soleil jaune, — De l'astre moribond pauvre et suprême aumône, —
Valsé votre valse d'adieu !
Il fait humide et froid, — et les chats, et les chattes, Magiciens hier, qui battaient de leurs pattes
Le zinc et l'ardoise des toits.
Ces nocturnes rôdeurs, ces sorciers, ces sorcières. Accroupis près de l'âtre et fermant les paupières,
Ont l'air parfaitement bourgeois.