‹ La muse noireChapitre 24 sur 26 · ÉPITRE A BOILEAU I · texte numérisé non relu

ÉPITRE A BOILEAU I

De l'àme qui rechigne aux passions fécondes;

La Pitié, c'est la mer des voluptés profondes !

Que diraient les grands Bois à l'homme dégoûté,

S'ils demeuraient plongés dans l'immobilité ?

Si la Brise, à travers leur branchage qui ploie

Chuchotant mollement, ne portait à la joie?

Nous que berce, sous leur ramure qui jaunit.

Un sentiment de paix et de calme infini,

Ah! nous le sentons bien, que nous sommes les frères

De ces arbres en proie aux bises funéraires;

Comme eux, nous résistons aux grands tourbillons fous.

Car l'hiver est le même et pour eux et pour nous.

Et, pareil à leur front, notre front se dépouille.

Le rossignol, perché sur leurs branches, gazouille

Un cantique embaumé de tendresse et d'ardeur,

Comme l'Amour, — oiseau perché sur notre cœur!

Tu ne l'as pas compris. Despréaux; c'est ton crime. Le Sentiment absent, que m'importe la Rime? Voici notre esthétique, à nous : savoir pleurer ! La harpe de l'Esprit a pu chez toi vibrer. Mais la harpe du Cœur, ô Maître, était muette... Et c'est pourquoi jamais tu n'as été poète!

Septembre t88i.

apothéose

tji Emmanuel des Essarts.

E front dans les deux mains, et sanglotant de rage, Le Poète sentit défaillir son courage :

— « Oh ! dût de mon gosier jaillir un flot de sang, Je voudrais que mon cri retentît si puissant, Qu'immuable, à travers tout ce qui change ou passe, Il se perpétuât dans le Temps et l'Espace, Et roulât, comme uq fleuve, au sein du firmament, Sa large onde sonore, intarissablement;

Et que l'oreille fût à l'ouïr condamnée

Comme l'arbre à verdir, puis jaunir, chaque année,

Ou l'œil à contempler la splendeur du soleil!...

Mais mon cri — si vibrant fût-il — serait pareil

Au tonnerre lointain expirant dans la nue ;

Mon œuvre, dans mille ans, ne serait plus connue;

Mon nom disparaîtrait lui-même, ayant sombré

Dans rOubli, comme en mer un brick désemparé.

Car la Gloire est fragile ; elle ment au Génie :

Ce que consacre un Siècle, un autre le renie;

Ce qui, pour nous, est neuf, ne sera plus demain

Qu'un vieux thème banal, aux yeux du genre humain.

Les Goûts changent souvent; la Mémoire est bornée,

Et des livres nouveaux surgissent chaque année :

Sur l'œuvre du Passé l'œuvre de l'Avenir

S'accumule, — et jamais le soir ne doit brunir.

Où meure de l'Esprit la force créatrice.

Où du Talent fécond la source se tarisse.

Vil atome éphémère à l'Océan jeté.

Je ne puis faire rien pour l'immortalité.

Tel par son dévoûment, tel autre par son crime,

Celui-ci par l'effort de son pinceau sublime,

Celui-là par son vers magique et souverain.

Et cet autre par son ciseau qui mord l'airain.

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