LA PETITE MENDIANTE
Quand ta chair sera mûre, alors tu la vendras! Couchée entre l'Ivresse et le Cynisme infâme, Tu riras le gros rire, — et, dans d'ignobles draps, Tu pleureras aussi les gros pleurs, pauvre femme!...
Ainsi je méditais, oubliant de poser Dans sa petite main suppliante une obole, Sur son firont déhcat et naïf un baiser, Dans sa craintive oreille une douce parole.
Pan n'est pas mort, c'est vrai. — Mais entend-il nos cris ? Sans se douter que l'homme est là, qui se lamente. Il garde sa grandeur et garde son mépris, Et jette au vent sa voix formidable ou charmante.
— Plutôt que de chanter la gloire du Soleil, Les imposantes voix de la Grande Nature, (Inhumaine Beauté, mère impassible et dure). Et la splendeur du ciel flamboyant et vermeil ;
Plutôt que de chanter l'Univers — masse inerte; — Plutôt que de chanter ce qui n'a pas de cœur: La forêt sans écho pour l'humaine douleur, Et la montagne bleue, et la campagne verte;
Chantons les Passions et leur brûlant éclair; Chantons l'homme-forçat et la femme-victime ; L'Amour qui lave tout; le Dévoûment sublime; La Misère qui crie et grelotte en plein air !
Devant l'immense Pan radieux et sonore, Haletant, ébloui, je n'avais qu'admiré; Devant la pauvre enfant sans guide, j'ai pleuré. Et des pleurs valent bien « les larmes de l'Aurore ! x
Août 1882.
Les T>Loyés
LA trompette a sonné Theure du Jugement. Tous les morts endormis au ventre de la terre S'éveillent; vers le ciel lugubre et solitaire Ils tournent leur œil vide avec effarement.
Et les pâles noyés, silencieusement, De l'océan grondeur, qu'une Voix a fait taire, Émergent, — et sur eux plane le grand mystère Du Bonheur infini, — de l'éternel Tourment.
40 LA MQSE NOIRE
Vers les lieux inconnus où TOn rend la justice,
— Pour que l'un soit heureux et que l'autre pâtisse —
L'Ange les portera de son vol calme et lent.
Et tous, en attendant — les Bons, les Anathémes — Tendent leurs bras maigris, et crispent leurs doigts blêmes A quelque vieille épave, au gré des flots roulant.
Juin 1883.
Les Spectres
^ (Maurice %olUnat.
TOI qui sais lire dans le vide Où tes grands yeux hallucinés Se fixent, — comme fascinés Par une vision livide ; —
Toi dont l'imagination Peuple r Univers de fantômes ; Toi qui vas, scrutant les symptômes De ta morbide affection ;
Homme subtil, dont la Névrose Convulsé l'esprit inquiet.
Rarement tu flaires l'œillet, Rarement tu cueilles la rose.
La Jusquiame — sombre fleur — C'est là ce que ta main cultive, Sur quelque fantastique rive Où sont des arbres qui font peur.
Ton cœur, poète, est un abîme Où tourbillonnent le Remord, Et l'âpre Passion qui mord, Et le Spleen au sanglot sublime.
J'aime le miroir infernal
Où les choses — que nos yeux ternes,
Comme à la lueur de lanternes.
Ne voient que sous un jour banal —
Prennent des teintes insensées Sous ton regard sombre et puissant ; Où tu fais voir couleur de sang Des fleurs qui nous semblaient rosées.
Rebelle à la Réalité, Peut-être que notre œil débile Ne sait pas distinguer les mille Spectres dont le monde est hanté ;