‹ La muse noireChapitre 8 sur 26 · LES SPECTRES · texte numérisé non relu

LES SPECTRES

Peut-être marchons-nous sans crainte Parmi de dangereux Esprits, Sans entendre leurs méchants cris, Sans frissonner à leur étreinte,

Et subissons-nous le baiser De quelque effroyable vampire, Dont viennent les lèvres de cire Sur nos deux lèvres se poser.

Qui sait? Dans les nuits d'insomnie Où nos crânes semblent vidés Et nos visages inondés De la pâleur d'une agonie,

Peut-être un fantôme vainqueur A-t-il sur nous collé sa bouche, Et, se vautrant sur notre couche, Sucé le sang de notre cœur ?

Avril i88î.

Fantaisie Césarienne

SUR le triclinium de pourpre orientale L'Empereur des Romains indolemment s'étale, Absorbé tout entier dans son mortel ennui. Rien ne lui sourit plus : ni la toute-puissance, Ni le vaste Univers servile qui l'encense, Le front prosterné devant lui ;

Ni les splendeurs ni les flamboîments des orgies ; Ni les chants triomphaux ; ni les coupes lougies Par les vins savoureux qui ruissellent dans l'or; Ni la vierge ignorante et pure, qu'il déprave Aux regards des parents; ni le très jeune esclave, Ce fruit qui n'est pas mûr encor !

11 a tout épuisé : les Plaisirs et les Crimes; Il a bu, souriant, les cris de ses victimes. — Sans pouvoir assouvir sa bestialité, Il a souillé son lit d'accouplements atroces, Attisant toujours plus, dans ses amours féroces, Le feu de sa lubricité.

L'Empereur est plongé dans l'ennui. — Comment faire Pour découvrir un jeu qui puisse encor lui plaire? A le créer — hélas! — l'esprit est impuissant!... Ourdissant en son cœur des trames ténébreuses. Le tyran fait rouler, dans leurs orbites creuses, Ses deux yeux injectés de sang.

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