PLAIN-CHANT
multitude de petits intervalles; 2° ces tonalités comportent, par cela même, une infinité de modes; 3° ces tonalités sont inharmoniques, c'est-à-dire qu'elles excluent l'élément de l'harmonie h cause de ces mêmes intervalles de tiers et de quarts de ton, et parce qu'elles trouvent, dans leur alliance étroite avec la parole, leur harmonie essentielle. Or, cette infinité de modes, et, dans chaque mode, cette infinité d'accents, d'inflexions, de nuances, sont autant de moyens propres à l'expression des passions chez des peuples efféminés, sensuels et voluptueux, comme ceux de l'Orient, et ceci, ce n'est pas nous qui le disons, c'est M, Fétis.
Mais, pour chercher dans les tonalités familières aux habitudes de notre oreille des caractères analogues aux deux caractères principaux que l'analyse des langues nous a fournis, voyons les systèmes musicaux des nations européennes qui ont reçu le bienfait du christianisme.
Sous le christianisme, la musique se détache de la parole et vit de sa force propre. C'est dans un sol nouveau et fécond que la plante puise la sève nécessaire pour se développer dans son énergie essentielle. Néanmoins, le plain-chant a retenu l'idée antique de l'alliance de la musique et de la parole, car il n'est, dans la .pratique, que la récitation naturelle et mélodique, accentuée et rhythmée des textes sacrés. Mais considéré plus profondément, il est une tonalité dont la constitution donne lieu à la production de ces éléments qui, dans le langage et particulièrement dans la langue hébraïque, expriment l'être dans la plénitude de sa puissance illimitée, dans sa permanence et sa stabilité. Cet élément est celui du repos. Fondé sur une échelle de
10 ÉCIiELI.ES. REPOS. TONALITÉ MODERNE.
sons situés à des intervalles distants les uns des autres et dune perception nette et facile, échelle qui, par l'interposition de ces mêmes intervalles successivement pris pour point de départ de huit gammes diverses, engendre huit modes de caractères différents, le plainchant procède de telle sorte que la gravité se mêle à la liberté de l'allure et à la souplesse du rliylhme, et que son mouvement, c'est-à-dire le mode de succession qui lui est commun avec les arts de la parole, se combine chez lui avec l'idée du repos et avec l'image du calme.
Bien que mélodique dans son institution, le plainchant, considéré dans sa constitution tonale, ne répugne nullement à l'harmonie 5 et c'est par l'élément de la con-. sonnance que cette expression du repos se traduit harmoniquement. Car la consonnance est un accord qui ne se résout sur aucun autre, qui n'est point, pour me servir d'une expression consacrée, appellotif d'un autre accord, et qui ne laisse rien à désirer dans la plénitude de sa résonnance.
Cette tonalité du plain-chant n'est pas, au point de vue de l'art, aussi stérile que le supposent certains esprits dédaigneux, puisqu'elle a donné naissance à la tonalité moderne. La formation de cette dernière a été, en effet, un véritable enfantement. Elle est née de l'effort, de la crise des deux éléments extrêmes de la tonalité du plain-chant, c'est-à-dire de l'union violente de deux intervalles de l'échelle que la théorie avait déclarés inalliables et entre lesquels elle avait prononcé un divorce éternel. Au point de vue de l'art seul, on ne peut contester que la formation de la tonalité moderne ne soit un progrès immense. Sur quel élément repose cette dernière? Sur la dissonance, sur la
DISSONANCE. THANSITION. DRAME. MODULATION. MESUUE. 11
modulation, surla transition, comme dill'école, qui expriment la division, la variété, le conflit; qui se prêtent à l'expression de tous les états de l'âme, aux mille modifications des sentiments et des passions de la lutte desquels naît l'action dramatique. Et cela est si vrai, que l'invention du drame musical, dans les temps modernes, date de la création de l'harmonie dissonante naturelle ^, c'est-àdire de l'origine de notre tonalité. Mais qui ne sent que, dans une langue musicale ainsi constituée, la modulation, cet élément qui exprime toutes les modifications de l'âme humaine, ne peut pas être séparée de la mesure, qui exprime les modifications de la durée, non plus que des images de l'instrumentation, de ces effets et de ces contrastes de sonorités qui expriment les modifications de l'espace? Qui ne sent que le genre que nous venons de caractériser est la musique au point de vue des sens et de la chair, celle qui dérive de l'élément humain , de la dissonance, tandis que celle qui a pour principe l'élément du repos et de la consonnance ne connaît ni modulation, ni mesure, ni artifice d'instrumentation, ni nuance d'exécution matérielle? Dans cette dernière, le temps ne se divise et ne s'apprécie que d'une manière égale, ahstraite et absolue \ C'est le symbole, l'aspiration, l'intuition, la contemplation , la vision de l'infini, qui embrassent la durée et l'espace tout entiers; c'est, en un mot, la musique plagie, le plain-chant. Cette musique, et celle composée d'après la tonalité des modes ecclésiastiques, se rapportent donc à un ordre surnaturel,
' Résumé philosophique de T histoire de la musique, par M. Fétis, pp. ccxvii- ccxxii.
* Résumé, p. cLxxvi..