‹ La musique à l'égliseChapitre 14 sur 75 · PLATON. FÉTIS · texte numérisé non relu

PLATON. FÉTIS

tains systèmes de tonalité dans la musique qui ont un caractère calme et religieux, et qui donnent naissance à des mélodies douces et dépouillées de passion, comme il en est qui ont pour résultat nécessaire l'expression vive et passionnée. A l'audition de la musique d'un peuple, il est donc facile de juger de son état moral, de ses passions, de ses dispositions à un état tranquille ou révolutionnaire, et enfln de la pureté de ses mœurs ou de ses penchants à la mollesse. Quoi qu'on fass€, on ne donnera jamais un caractère véritablement religieux à la musique sans la tonalité austère et sans l'harmonie consonnante du plain-chant; il n'y aura d'expression passionnée et dramatique possible qu'avec une tonalité susceptible de beaucoup de modulations, comme celle de la musique moderne; enfin, il n'y aura d'accents langoureux, tendres, mous, efféminés, qu'avec une échelle divisée en petits intervalles, comme les gammes des habitants de la Perse

et de l'Arabie L'inspection de la musique d'un

peuple peut donc donner une idée assez juste de son état moral, et Platon et les philosophes chinois n'ont pas été à cet égard dans une erreur aussi grande qu'on pourrait le croire '. »

D'après ce qui vient d'être dit sur les rapports des tonalités et des langues, considérées les unes et les autres au double point de vue, soit de la révélation primitive et de la grâce, soit de la déchéance originelle, nous pensons qu'il est possible de donner une définition de la musique

* Résumé, p. Lin.

DÉF.NITIOX DE LA MUSIQL'E. 15

plus complète et plus satisfaisante que celles qu'on lit dans la plupart des méthodes et des traités. Mais il importe de remarquer que toutes ces définitions correspondent à l'un des deux ordres ou des deux caractères dont la transmission n'a jamais été interrompue. Les unes proclament la musique : un langage divin destiné à célébrer les louanges des puissances supérieures; les autres l'appellent : Vart crémouvoir au moyen des combinaisons des sons ' .

« L'art, dit Villoleau, ainsi restreint au matériel des sons, soit pour la composition, soit pour l'exécution, n'a plus paru consister que dans une certaine combinaison et un certain arrangement de sons, seulement pour le plaisir de l'oreille; et de là cette définition insignifiante et banale, autant qu'absurde et puérile : la musique est Vart de combiner les sons d'une manière agréable a l'oreille. C'est à peu près comme si l'on définissait ainsi l'éloquence : l'art de combiner des mots d'une manière AGRÉABLE A l'oreille ; OU bien la peinture : l'art de

combiner les couleurs d'une manière agréable a la \ue

Cette définition vague et barbare est indigne du siècle éclairé' qui l'a produite, et n'est propre qu'à égarer le musicien, en lui faisant envisager son art sous le rapport le plus futile, sous celui d'oîi découlent tous les abus dont on se plaint journellement, etc. ^ »

> Voir toutes les défini lions de la musique accumulées par M. Fétis dans la deuxième édition de la Musique à la portée de tout le monde, ebap. i.

2 Villoteau était sans doute dans une position qui VobUcjeait à ce compliment adressé au dix-liuilième siècle.

' Recherches sur l'analogie de la musique, etc., t. 11, Z" part , eh. m.

16 l'ouïe.

Peut-être aurons-nous réussi à donner une définition de la musique en rapport avec ce que la tradition nous enseigne sur son origine, définition également vraie, également exacte, quel que soit l'élément, divin ou humain qui détermine le mode de sa tonalité et de son expression. Ainsi, nous appuyant sur cette croyance répandue chez les Chinois, que l'invention de la musique devait être attribuée à Sereswati, déesse de la pm^ole ' ; sur cette belle expression de M. de Montlosier, expression que l'auteur de ce travail a fait connaître il y a plusieurs années : la musique est la parole de l'âme sensible, comme la parole est le langage de laine intellectuelle ; sur celte définition de M. l'abbé Gerbet : la musique est une transformation du langage; sur cette autre définition du plus récent de nos théoriciens : la musique est la langue des sons \ nous disons que la musique est un langage donné à l'homme comme auxiliaire de la parole, pour exprimer, au moyen de la succession et de la combinaison des sons, certains ordres de sentiments et de sensations que la parole ne saurait rendre complètement.

YI

Juslifions celte définition. La musique est le seul art dont l'expression se transmet à notre âme par le sens de Voiâe : Voviie , le sens par excellence, celui par le moyen duquel nous viennent, avec la parole, l'intelligence et la foi, et dont le nom se confond, selon l'observation profonde de M. de Bonald, avec le nom de la plus noble faculté de notre être, Ventendemcnt. a II semble, »

* Résume, |). XLl.

^ Voir lu Musique simplifiée, par M. Dusset.

l'olïe. 17

<lit à ce sujet l'écrivain sur la musique le plus grave elle plus élevé de notre époque, « il semble que l'ouïe est à l'égard des autres sens ce que l'homme esta l'égard des animaux, c'est-à-dire que l'homme ne paraît avoir été dénué en naissant de tout ce qui protège les animaux et les met en état de se défendre des injures de l'air et de pourvoir par eux-mêmes à leur propre conservation, que parce qu'étant destiné par son intelligence à s'élever à une plus grande perfection , il avait aussi besoin d'exercer sa raison et d'acquérir cette expérience qui lui est nécessaire pour jouir de la puissance et des droits qui lui ont été donnés sur tous les autres êtres; de môme, l'ouïe ne semble avoir été privée des moyens qui aident les autres sens ', ainsi que du secours de ceux-ci dans bien des cas, que parce qu'étant particulièrement destinée à transmettre l'expression des sentiments qui sont manifestés par la voix, elle avait besoin d'acquérir aussi, par un exercice fréquent, un tact beaucoup plus délicat et plus subtil, pour pouvoir saisir facilement toutes les modifications infinies des sons, et les transmettre fidèlement h l'àme ^. »

Mais si l'ouïe est le moyen de transmission par lequel le langage musical pénètre jusqu'à notre âme, la musique a la voix pour organe. La voix, cet élément divin,

' L'auleur, diins le parat^raphe précédent, vient de remarquer avec le docteur Roger de Montpellier (voir son Traité des effets de la musique sur le corps humain, 1"^" part., ch. ni) que l'ouïe doit en quelque sorte faire sa propre éducation sans le secours des autres sens, tandis que ceux-ci se rectifient les uns par les autres • la vue par l'ouïe, par le toucher, etc.

^ Recherches sur l'analogie de la musique avec les arts qui ont •pour objet l'imitation du langage; préf., p. nv, Iniprim. royale, 1807, 2 vol. in-8", par G.-A. Villoteau.

18 LA YOJX. DEFIMilON MATÉRIALISTE.

OÙ brille un rayon de l'essence immatérielle; la voix, cet instrument de l'âme, est aussi le premier instrument de musique, et ce principe subsiste jusque dans la musique instrumentale , puisque les corps sonores qu'elle emploie , les instruments à vent surtout, et, parmi ceux-ci, particulièrement, le plus grand et le plus majestueux, l'orgue, ne peuvent être comptés au nombre des instruments de musique qu'à la condition d'être faits à l'imitation de la voix bumaine. Voilà, à n'en pas douter, la raison pour laquelle la musique est réputée le premier et le plus noble des arts après la parole, et pour laquelle u chez tous les peuples cet art est le seul qui ait une origine céleste ^ »

Toutefois, il était difficile que la plupart des théoriciens modernes, imbus des idées du xviii* siècle , entrevissent les rapports étroits de la question de l'origine de la musique et de celle de l'origine de la parole. 11 est tout simple dès lors qu'ils n'aient pas vu que les tonalités n'étaient autre chose que des espèces de langues musicales , distinctes entre elles, mais toutes remontant à une souche commune, en un mot, des modifications différentes d'une tonalité primitive, d'un mode initial. Chaque tonalité a dû dès lors leur apparaître comme un art isolé, essentiellement autre, indépendant. Ces idées fondamentales écartées, ils ont dû réduire la musique au pur phénomène physique, aux agents matériels de l'art, les sons et leurs diverses combinaisons, et définir la musique : l'art d'émouvoir par la combinaison des sons '. »

1 Résumé philosophique deV histoire de la musique, par M. Fé-

lis, p. LXIV.

' La musique mise à la portée de tout le monde, par M. Félis, cb. I, p. 1.

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