DOCTRINE DE LA SENSATION
Aussi conclut-il par ces paroles : « Il n'y a point d'art absolu résultant d'une base unique, universelle ; cette base
est variable comme les phénomènes de la sensibilité
Je reviens souvent sur cette doctrine parce qu'elle est nouvelle et qu'elle est vraisemblablement destinée à éprouver bien des contradictions. L'éclectisme en matière d'art est plus difficile à établir qu'en toute autre chose ^ » Assurément cette doctrine est nouvelle, mais de la part de qui éprouve-t-elle les premières contradictions? de la part de M. Fétis qui, ici encore, vient démentir, l'histoire en main, ce qu'il avance dogmatiquement. Nous ne reproduirons pas toutes les analogies de fait entre les divers systèmes musicaux que l'auteur a signalés dans son livre, et notamment au chapitre qui traite de la musique des peuples septentrionaux. Nous dirons seulement que, dans la Préface du même ouvrage, il se félicite du bonheur qu'il a eu de découvrir la base éternelle, non-seulement de la-musique qui est à notre usage, mais de toute musique possible^. Lequel des deux faut-il croire ici? de M. Fétis disant dans le Résumé que la base de la musique est variable, ou de M. Fétis disant dans la Préface que la musique repose sur une base éternelle? Oui, il y a divers systèmes de musique, des tonalités différentes, issues d'une première tonalité, mais il n'y a qu'une musique comme il y a diverses langues et un seul langage.
S'appuyant sur une base variable, marchant au hasard dans son aveuglement éclectique, et ne s'apercevant pas qu'il renverse d'une main ce qu'il édifie de l'autre,
' Résumé, p. cxxxii, cxxxiii.
^ Ibid., p. XXIX.
NÉGATION DE l'aRT. 29
M. Fétis est contraint d'articuler une négation sur chacun des points dont la réunion forme la doctrine universelle relative à la musique. Lorsqu'il se laisse guider par l'histoire, la logique des faits le conduit à la vérité philosophique; mais, à son approche, les tendances de son esprit se réveillent et l'entraînent dans la voie opposée.
Par tout ce qui précède l'on voit que la définition de la musique donnée par l'école matérialiste se rapporte parfaitement à l'ensemble de son système : C'est un art de sensations, comme dit Framery; peu importe de savoir son origine. « Ce qui intéresse, continue M. Fétis, c'est de savoir ce qu'elle est (la musique) dès qu'elle mérite le nom d'art '. » Mais encore une fois, que l'on dise à quelle époque et de quelle manière elle s'est élevée au rang des arts! Peu importe encore, et l'auteur se met aussitôt en devoir d'exposer sa théorie, se préparant à lever tous les doutes, à tout expliquer"^. Tout expliquer.'' Vraiment, il commence bien !
Mais voyons jusqu'à quel point M. Fétis a le droit û.' expliquer et de lever les doutes. Et d'abord, a-t-il celui de définir la musique? Ce droit? Mais M. Fétis se l'enlève à lui-même : « Que la musique nous émeuve, dit-il, et c'est assez. — Mais sur quel sujet? — Peu m'importe. — Par quels moyens? — Je V ignore; je dis plus, je ne m'en inquiète guère^. » Toujours le même argument: Peu m'importe! Ainsi M. Fétis ne s'inquiète guère de savoir quelle est la nature et l'essence de la musique. Alors, comment ose-t-il la définir?
* La musique à la portée de tout le monde, p. 6. « llid., p. 7.
•'' Ib'id., p. 5o8.