‹ La musique à l'égliseChapitre 2 sur 75 · X PREFACE · texte numérisé non relu

X PREFACE

et tels articles? divergences qui tiennent, soit à ce que ces morceaux ont été écrits, les uns à une date, les autres à une date postérieure, soit aux modifications et aux amendements que le temps et l'expérience ont apportés insensiblement dans les jugements de l'auteur. Sur ce point, je me sens à l'aise et comme justifié, grâce à l'observation suivante due à un rare et brillant esprit, à un de nos maîtres en littérature : <( Si dans une vie un peu longue, dit M. Armand de Pontmartin , il n'était pas permis à la maturité de revenir sur les illusions et les exagérations de la jeunesse, si l'on était contraint à cinquante ans de dire de chaque homme et de chaque chose ce que l'on en a dit à vingt-cinq, la carrière des lettres deviendrait tout simplement impossible. Celui de tous les métiers qui aie plus besoin de liberté, d'air et d'espace, ressemblerait à une geôle où l'écrivain serait rivé aux souvenirs de ses débuts comme un captif à sa chaîne '. »

Voilà qui est dit. Je ne me charge donc pas de faire concorder de tout point des jugements, des opinions, des manières de voir qui peuvent se rencontrer dans les pages qui suivent. Ceux qui pensent comme moi sur le plain-chant, la liturgie et la musique, sauront bien ramener à un point commun tous ces fils échappés d'un même écheveau; et quant à ceux qui ne pensent ni ne sentent comme moi, je leur abandonne bien volontiers mes phrases à éplucher en leur

' Les Semaines littéraires. Michel Lévy. 1861. Page 234.

PRÉFACE. Xi

laissant toute liberté de relever les divergences dont il a été parlé plus haut, et même, si le cœur leur en dit, de les transformer en contradictions. Ces messieurs auront beau jeu en ce qui touche l'accompagnement du plain-chant, sujet sur lequel j'ai professé deux opinions différentes, mais, heureusement pour moi, il se trouve que j'en ai prévenu.

Ce qu'aucun contradicteur ne m'enlèvera, je l'espère, c'est la satisfaction de pouvoir dire que ce volume, tel qu'il est, qui aurait pu être plus étendu et qui l'est trop peut-être, malgré le nombre d'articles que je m'applaudis d'avoir éliminés, découle dans toutes ses parties d'une doctrine une, vraie, complète, solidement liée dans tout son ensemble, qui rend raison des divers phénomènes de l'art, de ses bases constitutives comme de son origine, de sa double destination comme de sa double tendance et des mille nuances de son expression. Je ne dirai pas que cette doctrine est exposée à telle ou telle page; elle respire dans tout l'ouvrage; elle pénètre plus ou moins le fond et la contexture de chaque article. Tout esprit attentif, éclairé des simples lumières du bon sens et du sens chrétien , saura bien la dégager et , au besoin, en rassembler les éléments épars. Ou peut combattre ou rejeter cette doctrine, on ne saurait la méconnaître. Je la crois entièrement conforme à la tradition que rÉghse nous conserve et nous maintient sur le chant liturgique et la musique sacrée. Eh bien ! cette doctrine, je sais à quel point elle tend chaque jour à s'affaiblir, à s'émousser dans les esprits,

XII PREFACK.

à la faveur de ce scepticisme qui souffle de toutes parts et qui peu à peu courbe tous les esprits sous son joug énervant. On ne « pense plus ferme, )> comme on disait autrefois ; on ne rallie plus ses pensées et les objets de ses pensées sous l'étendard d'un principe fécond, universellement reconnu ; on les isole , on les éparpille. Oui, en fait d'art, la foi nous abandonne, et avec la foi le sens moral dans l'art, et avec le sens moral le sens du beau. La vérité n'est plus que ce qui flatte les sens, ce qui remue tout le sensible^ comme parle Bossuet. Parce qu'une philosophie audacieuse a nié la distinction du bien et du mal, peu s'en faut que nous n'en venions à nier dans l'art la distinction du vrai et du faux. L'intelligence a perdu sa voie, et la raison son ressort, car, hors de la foi, l'une et l'autre sont sans loi. Le chrétien, le catholique, et quelquefois le prêtre lui-même, en dehors du cercle des vérités révélées et de la croyance obligatoire, s'est laissé gagner à cette torpeur universelle. Politique, littérature, histoire, beaux arts, tout cela flotte dans un chaos mouvant d'idées, au gré de l'impression indi\'iduelle, comme choses indifférentes et arbitraires. On se venge ainsi de la soumission absolue exigée en matière dogmatique. Les liens qui unissent aux vérités fondamentales de la religion les divers objets des connaissances humaines, comme les Hens qui unissent ces derniers entre eux, sont relâchés, sinon brisés ; et, de relâchements en relâchements, quoi d'étonnant à ce que, pour ce qui est de la musique et du chant, l'on

TREFACi;. XIII

en vienne à trouver naturel, à admettre comme bon et utile que l'Église chante sur le mode du théâtre, et qu'en fin de compte le diable batte la mesure dans le sanctuaire?

Mais voilà qu'une voix se fait entendre. Est-ce la voix d'un ecclésiastique? Non, c'est celle d'un laïque, et pour ma part, j'en suis fier. C'est celle d'un esprit chrétien et convaincu; et je ne saurais dire avec quel sentiment de reconnaissance et d'admiration je transcris la page qu'on va Hre.

« La musique religieuse et véritablement liturgique ne saurait être subordonnée à d'aussi incertaines fluctuations. Elle doit être impersonnelle pour être populaire. Elle doit s'adresser à tous, répondre aux facultés physiques et morales de tous et se maintenir constamment au-dessus du caprice de la mode et du goût changeant des hommes.

« Quels que soient les privilèges qu'on accorde aux arts, aux coutumes des peuples, aux dévotions particulières, à l'organisation et au goût de chacun , il ne faut pas cependant jouer sm" les mots. On ne prie pas en dansant , on ne prie pas en excitant le jeu de ses nerfs par un rhythme vif, on ne prie pas en proférant des sons inarticulés, on ne prie pas en exécutant des roulades mélodieuses, ni en formant les accords compliqués d'une harmonie à deux chœurs et à huit parties. En faisant ces choses fort innocentes en elles-mêmes, souvent belles, utiles et louables, vous faites de la musique, mais vous ne priez pas. Prier, c'est savoir à qui l'on s'adresse et ce qu'on demande; c'est aussi mettre en usage les moyens efficaces pour obtenir. C'est par conséquent pour un chrétien s'adresser à Dieu le Père, à Dieu le Fils, à Dieu le Saint- Esprit, à la sainte Vierge et aux saints, en employant, s'il

XIV PKEFACK.

s'agit de la prière publique, les formules dont se sert l'Église catholique, et leurs modes d'expression autorisés par la tradition, recommandés par le chef de l'Église, les conciles et les évoques. Quand on s'écarte de cette voie, il ne s'agit plus des formes hiératiques de l'art chrétien; on entre dans un cercle qui va toujours en s'agrandissant au gré du caprice et de la fantaisie.

« L'emploi constant de la musique moderne dans les églises interdit aux fidèles toute participation au chant sacré et les entretient dans une sorte d'inaction contemplative, analogue à celle des habitués du théâtre. Il en résulte pour eux une ignorance profonde des chants et par suite des textes mêmes des offices divins. Quand il n'y aurait que cette raison et ces résultats, ils devraient suffire pour qu'on usât avec une grande modération de la musique moderne \

Les opuscules qui suivent ont été réunis sous quatre chefs principaux : Philosophie, Histoire, Critique, Littérature et variétés musicales ^. Je ferai une seule observation sur la première subdi\ision : Philoso-

1 Histoire générale de la Musique religieuse, par M. Félix Clément. Un vol. in-8°. Chez Adrien Leclère. 1861. Préface, pp. x et XI. Je regrette de n'a\nir pu jusqu'à ce jour rendre compte de ce bel ouvrage. J'eusse été heureux de comprendre cette analyse au nombre des ariicles qui composent ce volume.

2 Je dois prévenir ici que, par une erreur de typographie, le mot HISTOIRE a été omis en tète des articles qui rentrent sous cette subdivision, et qu'il faut le supposer placé immédiatement avant l'article : Légendes et Chants patriotiques des Romains. Par une omission semblable, le titre du livre de M. de Coussemaker : Histoire de l'Harmonie au moyen âge, manque au sommaire de l'article suivant, p. 52, dont le titre général est : Histoire et Archéologie musicales. Ces deux erreurs ont été rectifiées à la Table des matières, que le lecteur devra consulter pour l'ensemble et les détails de l'ouvrage.

Page 1