LÉGENDES
ainsi que leurs musiciens, et que, d'ailleurs, la musique était parmi eux l'objet d'un mépris tel, que Salluste, parlant d'une dame romaine, a pu lui reprocher, comme une indécence, de savoir danser et chanter : saltat^e et psallere elegantiiis quàm necesse est probœ.
Faut-il voir là une contradiction apparente ou réelle ? Nous devons penser qu'elle n'est qu'apparente , si entre ces deux opinions opposées vient se placer un fait, fait important et curieux, dont les historiens de l'art n'ont pas soupçonné l'existence, et dont la dé« couverte, dans tous les cas, est due à des hommes entièrement étrangers à la musique. Or, ce fait existe. Le voici : c'est qu'il y a eu réellement une époque où les Romains possédaient tous les éléments d'une musique indigène, c'est-à-dire des chants nationaux et populaires, en rapport avec la constitution harmonique de leur langue, lesquels éléments n'ont pu atteindre leur développement pour des causes que nous allons faire connaître. Il nous semble d'autant plus à propos, dans l'intérêt de l'histoire complète de l'art, de mettre les érudits sur la voie des recherches à faire à ce sujet, que, de nos jours même, on est parvenu à rétablir dans son entier le système musical de divers peuples septentrionaux d'après des indices et des documents beaucoup moins graves.
En quoi consistait la musique à l'époque où l'empire romain , miné par tant de germes de dissolution qui ne tardèrent pas à éclater, résistait néanmoins encore extérieurement au mal qui le dévorait intérieurement, et luttait, autant par la force d'inertie que par des accès de violence, contre l'invasion des barbares qui l'attaquaient et le pressaient de toutes parts? Le système mu-
sical des Grecs n'existait plus, du moins en Occident. Les musiciens, les artistes de la Grèce avaient été définitivement chassés de Rome. Le chant d'église n'était pas encore constitué. Mais les chrétiens, tantôt formés en associations pour mettre en commun leurs émotions et leurs prières, tantôt entassés dans les cachots et les catacombes, faisaient entendre de pieux cantiques; mais quelques-unes des nations, des tribus et des hordes barbares qui venaient à leur tour se ruer contre la vieille puissance dominatrice aux abois, les Germains et les Huns , par exemple , avaient leurs chants d'indépendance, de guerre et de mort; mais à Rome môme et dans l'antique Latium , des traditions nationales, perpétuées au sein des familles, transmises d'âge en âge , racontées par les vieillards aux enfants, conservaient le souvenir des superstitions gigantesques qui avaient éclairé le berceau du peuple-roi. Eh bien, ce long période de pêle-mêle effroyable, de convulsions et d'horribles déchirements, où le monde à l'agonie semblait devoir s'engloutir dans un chaos universel , cette époque était encore un berceau, le berceau de la civilisation, de l'art et de la musique modernes.
Interrogeons d'abord les traditions nationales sur les chants populaires des Romains que nous supposons avoir été conservés dans les derniers temps de l'empire et qui ont contribué, je n'en saurais douter, à former le chant de l'Église latine. Mais quand il n'en serait pas rigoureusement ainsi, ce sujet n'en serait pas moins digne de tout notre intérêt, à raison du silence que gardent à cet égard tous les historiens de la musique. Dans tous les cas, il est important qu'une semblable la-