CHANTS SACRÉS DE M. GORDIGIAM
lui. La première condition de toute musique est de plaire, me dira-l-il; soit. Mais il doit convenir que la musique religieuse doit plaire par d'autres moyens que la musique profane.
C'est ce qu'a fort bien compris M. Ch. Gounod dans une œuvre hors ligne qui a obtenu les honneurs du bis au concert spirituel du vendredi saint donné par la Société de Sainte-Cécile. Cette œuvre est un Ave veriim pour ténor, avec orchestre et chœur, et je ne crains pas de la qualifier d'admirable, même après VAve vervm de Mozart. Accents nobles et touchants, expression vraie et pathétique, émotion sympathique et pénétrante, parties vocales bien fondues entre elles, instrumentation mystérieuse, sobre d'effets, mais riche d'intentions, toutes les qualités supérieures s'y rencontrent. Pourquoi? parce que le compositeur ne cherche qu'à exprimer fidèlehienl ce qu'il éprouve profondément; parce que, dominé par le sentiment, il domine sa pensée; parce qu'il ne tente pas de substituer sa petite personnalité d'artiste à la grandeur de son sujet; parce que, s'oubliant luimême, il veut être aussi oublié de l'auditeur auquel il s'efforce de communiquer l'idée dans laquelle il est absorbé. Non, certes, que l'artiste, que le musicien abdique; mais cet artiste n'est plus qu'un personnage secondaire; ce n'est plus qu'un instrument, qu'une voix, qu'un écho docile et fidèle du chrétien qui parle et qui prie en lui. Et ne pensez pas qu'il y perde de sa force; il la double, au contraire, par la vertu de cet idéal divin qui subsiste eu lui, qui l'exalte et l'enflamme.
C'est ainsi que M. Ch. Gounod a écrit son Ai>e verum. Est-ce donc là de la vraie musique religieuse ? — Malgré moi, la question m'échappe ; car, sur ce chapitre de la
musique sacrée, comment résister à la tentation, sinon de disserter, du moins de poser la question? Or, toute solution dépend de la manière dont la question est pos îe. Il existe une musique religieuse. Oui, la conscience, le sentiment unanime le proclament. Il existe une musique religieuse, parce qu'il est impossible que Tart qui a un mode pour exprimer les rapports de l'homme à l'homme, les rapports de l'homme avec là naturiB^ ce qui constitue les divers genres que l'on appelle musique dramatique, lyrique ou instrumentale, n'ait pas un mode aussi pour exprimer les rapports de l'homme à Dieu.
Mais cette musique religieuse, quelle est-elle? où estelle? Est-elle dans le Requiem de Mozart ou dans les messes de Cherubini? Mais alors dites-moi la raison qui s'oppose à ce que certaines scènes d'Idoménée^ de la Flûte enchantée, des Deux Journées, d'Éliza et vne foule de morceaux des opéras de Gluck, entre autres la marche religieuse d'Alcestc, d'autres morceaux de la Vestale, de Guillaume Tell, de Moïse, de la Muette, de lioberf-le- Diable, etc., soient rangés dans la même catégorie? Vous me direz que les uns ont été faits pour l'église et les autres jjour le théâtre. Permettez ! les uns ont été écrits sur des textes sacrés, les autres sur des paroles profanes : voilà tout. Ne fant-il, pour se déterminer, que v^riQer l'étiquette du sac? Mais si l'on vous démontre que tel morceau du Requiem, le quatuor qui suit le Tuba mirum, le Benedictns, le Lacrymosa pourraient être échangés contre tel morceau des j\ozze ou de Cosi fan tutte ; si tel fragment du Stabat de Rossini pourrait être remplacé par tel fragment de Matilda di Shabran ou de la Cenerentola, que répondrez-vous?
Écoutons encore Mme de Sévigné. Elle dit ( lettre du
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6 mai 1672), à l'occasion du service funèbre du chancelier Séguier : « Pour la musique, c'est une chose qu'on ne peut expliquer. Baptiste avait fait un dernier effort de toute la musique du roi. Ce beau Miserere y était encore augmenté. Il y a un Libéra où tous les yeux étaient pleins de larmes; je ne crois pas qu'il y ait une autre musique dans le ciel. » — Dans une autre lettre (8 janvier 1674), elle dit, à propos de l'opéra de Cadmus, de Quinault et de Lulli : a. On joue jeudi l'opéra qui est un prodige de beauté. Il y a des endroits de la musique qui m'ont déjà fait pleurer. Je ne suis pas seule à les pouvoir soutenir : l'âme de Mme de La Fayette en est tout alarmée. » Mme de Sévigné pleure à la musique à\i Misère et du Libéra comme elle pleure à la musique de Cadmus. En quoi ces deux émotions diffèrent-elles? Elle ne le dit pas. II est vrai que, pour ce qui est du Libéra, elle ne croit pas <( qu'il y ait une autre musique dans le ciel. » Mais elle est dans une église, elle assiste à une cérémonie lugubre. L'expression de la musique dépend aussi d'une foule de circonstances locnles. Que devient dans tout cela le mot de Lulli ? Je me demande si la plupart des compositeurs de musique dramatique qui ont écrit de la musique religieuse ont tenu grand compte des conditions de l'une et de l'autre; s'ils n'ont pas fait celle-ci comme ils ont fait celle-là, à savoir, non pour Dieu, mais plutôt pour eux-mêmes, pour leur réputation, leur amour-propre, leur fortune; que sais-je! M. Danjou dirait : pour le diable !
Revenant à VAve verum de M. Gounod, si je reprends ma première question : Est-ce là la vraie musique religieuse? je répondrai cette fois et- sans hésiter : Oui! quand bien même on m'objecterait certains fragments
de l'opéra de Sapho, du même M. Gouiiod, ou de toute autre œuvre dramatique. Que conclure de là? Qu'il y a réellement deux musiques : l'une religieuse, l'autre dramatique; que ces deux genres, sans cesser d'être parfaitement distincts l'un de l'autre, rentrent quelquefois l'un dans l'autre, et que la musique dramatique peut devenir religieuse en certains cas, comme en certains cas, beaucoup plus rares, il n'est pas défendu à la musique religieuse de se montrer dramatique.
Qu'on me permette, à ce propos, de citer deux anecdotes, l'une relative à Mozart, l'autre relative à Rameau et à Gluck.
Plusieurs musiciens allemands s'entretenaient un jour devant Mozart du caractère de la musique d'église. Mozart les écouta longtemps, puis il leur dit :
« Vous vous imaginez que c'est perdre son temps et son talent que d'écrire sur les lugubres psaumes de l'église. Il se peut que cela soit ainsi, pour vous autres protestants éclairés, comme vous vous nommez, quand il vous reste quelques idées religieuses dans la tête. Cela se peut; je n'en sais rien; mais pour nous, c'est autre cbose. Vous ne sentez rien en vous quand vous entendez ceci : AgnusDeiqui tollis peccata mimdi, donanohis pacem, et autres choses pareilles. Mais quand on a été conduit comme moi, dès l'enfance, dans le sanctuaire mystique de notre religion; quand là, ne sachant pas encore oîi l'on doit aller, avec ses sensations confuses, mais pressantes, on attend, dans toute la ferveur de son âme, l'heure du service divin, sans trop savoir après tout ce qu'on veut; quand on s'en va après cela plus léger et soulagé, sans trop savoir ce qu'on a eu; quand on a envié le bonheur de ceux qui s'agenouillaient aux accents