‹ La musique à l'égliseChapitre 35 sur 75 · CHANTS SACRÉS DE M. GORDIGIANI · texte numérisé non relu

CHANTS SACRÉS DE M. GORDIGIANI

touchants de l'Agnus Bei, et qui recevaient la communion en chantant avec une douce joie Benedictus qui venit in nomine Domini ; pour ceux-là, c'est autre chose. Oui, sans doute, tout cela se perd et s'oublie à travers le monde et la vie, mais (pour moi du moins il en est ainsi) un jour, quand on reprend ces paroles qu'on a entendues mille fois pour les mettre en musique, tout cela se réveille, se dresse devant vous, et vous remue l'âme. »

Vous remue l'âme! c'est cela ! ayez l'âme émue au pied des autels et tout est dit.

Passons à la seconde anecdote. Je l'emprunte au livret intitulé : Les Spectacles de Paris, pour l'année 4784 : « M. Gluck, qui estime beaucoup le génie de Rameau, parlait avec grand éloge du chœur de Castor : Que tout gémisse, etc. Quelqu'un, qui croyait le flatter, lui dit : Quelle différence de ce chœur avec celui du sacrifice du troisième acte de vo^relpliigénie en Aulide ! celui-ci nous transporte dans un temple, celui de Ranieaii est de la musique d'église... — Ft ce qu'il doit être, reprit M. ,Gluck; l'un n'est qu'une cérémonie religieuse, l'autre est un véritable enterrement : le corps est présent. C'est l'expression de M. Gluck. Il semble que le compositeur qui sent ces nuances a vu dans la musique dramatique ce que personne n'y cherchait avant lui. »

Au surplus, la question de la musique religieuse n'est pas de celles qui se tranchent ainsi par oui et par non, d'un trait de plume. Au lieu de se perdre dans des distinctions et des subtilités qui en détinitive ne mènent à rien, il faut reconnaître que la musique religieuse n'est pas ce que la font les définitions et les théories des savants et des professeurs d'esthétique^ lesquels, parlant

chacun d'un point de vu^ particulier, ne s'entendent pas entre eux, mais bien ce que la fait l'état des esprits. Ne pourrait-on pas dire qu'aux époques de foi, dans les siècles oîi le dogme courbe toutes les intelligences sous son joug, la musique religieuse doit reposer sur la tonalité grégorienne, et ne saurait participer en rien de cette autre tonalité à laquelle l'élément humain et le sentiment dramatique ont donné naissance? Mais dans les siècles où le sentiment religieux se réduit à un vague instinct, à une religiosité flottante, ne voyonsnous pas que les théories absolues sont toujours démenties par le fait, et n'est-on pas forcé alors de se réfugier dans un genre conventionnel, un style mixte, où les divers systèmes viennent s'atténuer et perdre ce qu'ils ont de trop rigide ou de trop arrêté? C'est un mal, mais qu'y faire?

Mais voilà qu'en me laissant aller à parler de VAve verum de M. Gounod et aux pensées qu'il suggère, j'ai oublié de signaler son interprète, M. Masset , qu'il faut louer, moins encore pour sa belle voix que pour n'avoir pas tenté, ainsi que je le disais tout à l'heure de M. Gounod lui-même, de substituer sa personnalité de virtuose à la pensée qu'il met en lumière. C'est en s'oubliant luimême, en s'effaçanl devant l'œuvre dont l'exécution lui est conûée, qu'un artiste montre qu'il a un sentiment élevé de l'art, et qu'il sait préférer les suffrages éclairés des gens délicats aux applaudissements bruyants de la foule.

Mai 1852.

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