ET AUX MAITRES DE CHAPELLE
A l'occasion d'une messe en musique et d'une messe en PLAIN-CHANT.
La première de ces messes est de la composition de M. Benoist, l'habile professeur d'orgue et d'harmonie au Conservatoire et organiste de la chapelle impériale ; l'autre n'a pas de nom d'auteur : c'est le simple chant de l'Église.
Nous ne voulons pas faire ici de comparaison entre le plain-chant et la musique; on ne compare pas entre elles des choses tout à fait dissemblables et dont la donnée, le point de départ, la conception et la composition durèrent esseotiellement '. Nous dirons seulement que, dans les conditions de ce qu'on appelle (i musique religieuse, » la messe de M. Benoist, exécutée le jour de Noël à Saint-Eustache, est peut-être, de toutes les messes que nous connaissons, celle qui se rapproche le plus de ce style gravement tempéré, sobre d'effet, recueilli, onctueux, doucement expressif, exempt de toute emphase et de toute déclamation, que nous
1 Voir ci-dessus, page 239 et suiv.
avons plusieurs fois essayé de définir et dont nous recherchons avec tant de soin les modèles pour l'édification de nos lecteurs, l'instruction des compositeurs et la dignité du culte catholique.
Cette messe de M. Benoist est écrite dans le style classique et sévère qui a tant d'attraits pour les esprits élevés ; elle est d'une expression toujours digne et convenable. Ce n'est pas l'art religieux sans mélange, à dire vrai; c'est encore l'art séculier, mais qui fait de sincères efforts pour s'épurer lui-même et s'élever à l'expression ineffable des divins mystères.
Pour cela, que faut-il ? Nous l'avons dit bien des fois et nous ne saurions trop le répéter : ne pas se chercher soi-même dans son œuvre, mais faire produire à son œuvre l'expression et l'accent d'un cœur qui adore Dieu et le confesse en esprit et en vérité; rentrer en soi-même , reconnaître sa faiblesse, sa faiblesse môme comme artiste, quelque talent et quelque génie que l'on ait, car quelle langue humaine est digne de louer Celui que les Anges ne contemplent qu'en tremblant? Que faut-il encore ? Abjurer, selon le conseil de l'Apôtre, tous désirs terrestres, abnegantes secularia desideria, et se bien convaincre que les plus belles idées musicales, les plus belles formes, les plus beaux effets, ne sont en eux-mêmes qu'un vain bruit, un simple amusement pour l'oreille , s'ils ne sont animés de ce souffle inspirateur qui fait passer le sentiment, la douleur, la componction, la prière en un mot dans l'âme et sur les lèvres des auditeurs. Ce soufde inspirateur, il faut vouloir l'obtenir, et, pour l'obtenir, il faut déposer toute préoccupation personnelle. Si le chant religieux n'est pas la prière chantée, il n'est rien; or, quand on pense à soi en priant, ce n'est pas
pour se glorifier, mais pour s'humilier. On ne saurait dire l'élévalion que cet abaissement seul donne aux pensées, et c'est au point de vue de la vérité dans l'art, aussi bien qu'au point de vue de la perfection chrétienne, que l'on peu tproclamer la maxime que quiconque s'exaltera sera humilié, et quiconque s'abaissera sera exalté. (( Il faut s'abaisser, se rendre simple, devenir enfant (c'est Fénelon qui parle). C'est là que se trouve la vraie instruction qui est l'intérieure, et non dans les choses qui ont de l'éclat au dehors. » II dit encore : « La petitesse sera votre force dans la faiblesse môme. »
Je ne serais nullement éloigné de soutenir en thèse générale que, en dehors et au-dessus des règles de l'art, que l'artiste religieux doit posséder avant tout, il doit, s'il veut atteindre à toute la perfection possible, se soumettre à ces autres règles d'où dépend, pour le chrétien, la perfection de la vie spirituelle; en d'autres termes, que les règles de la vie spirituelle qui font le chrétien parfait font aussi le parfait artiste.
Je suppose que l'artiste lisant le psaume Miserere soit frappé comme chrétien de ces paroles : Et spiritu princiPALi confirma me, — forlifiez-moi de votre esprit supérieur, — et que , par un retour vers son art , il sente la nécessité de s'exprimer au moyen d'idées musicales qui n'inspirent à ses auditeurs que des pensées hautes et non de celles qui les inclinent vers la terre; soyez sûr dès lorsqu'il repoussera toutes les tournures, toutes les formules, toutes les inflexions et les ornements qui rappelleraient trop la phraséologie de l'art mondain et théâtral. J'en dirai autant de ces autres paroles : Cor contritum et Immiliatum, Deiis, non despicies^ — Seigneur, vous ne rejetterez pas un cœur contrit et humilié. —
Quelques notes plaintives, se dira-t-il, quelques soupirs prolongeas et répétés exprimeront cent foi» mieux l'humilité et le repentir que la recherche de modulations et la combinaison de formes laborieuses qui exprimeraient une idée toute contraire. L'artiste lira dans un autre psaume : Elegi abjectiis esse in domo Dei mei, magis quam habitare in taùernaculis peccatorum, — j'ai préféré être caché et comme oublié dans la maison de Dieu, plutôt que d'habiter sous les tentes des pécheurs. — Par conséquent, se dira encore l'artiste, je me garderai bien d'emboucher la trompette et de sonner des fanfares dans ce temple où je suis le dernier des derniers, et où il doit ôtre interdit à mon art d'apporter le luxe et le bruyant éclat des chants par lesquels les puissants du monde célèbrent leurs vaines joies.
Il n'y a pas un psaume, pas une prière de la liturgie qui ne renferme quelques paroles, quelques préceptes, dont l'artiste religieux ne puisse tirer un enseignement pratique.
Et remarquez que tout cela ne s'oppose en aucune manière à l'emploi des ressources et des procédés de l'art tel qu'il est humainement constitué; tout peut être dit selon l'esprit de ce que l'on veut représenter ; il n'y a qu'à ne point confondre ce qui a une destination purement mondaine avec ce qui doit être affecté à une destination religieuse.
Je voudrais que, dans les compositions religieuses, il y eût une qualité sans laquelle les morceaux les mieux faits ne sont jamais qu'un pur jeu d'esprit ; cette qualité est ce qu'on appelle le cœur. Combien de fois n'entendons-nous pas dire, à l'audition d'un morceau quelconque, vocal ou instrumental : cette musique est correcte,
régulière, ingénieusement écrite, mais il n'y a pas de cela! — Et l'on porte la main sur la poitrine, ce qui signifie : il n'y a pas de cœur ! u Que l'esprit cherche moins et que le cœur se livre davantage; » c'est toujours Fénelon qui enseigne. Toutefois entendons-nous : il y a cœur et cœur, si je puis ainsi parier : il y a le cœur qui bat et qui soupire pour les choses de la terre ; il y a le cœur qui palpite et quibat pour les choses du ciel. Sursum corda! Le cœur en haut! C'est ce cœur en haut qui donne tant d'élan^ tant de foi et d'accent aux chants de ce pauvre et éloquent missionnaire qui savait à peine les sept notes de la gamme , le père Bridaine. C'est aussi ce cœur en haut qui a inspiré tant de chants d'église, ces Jérémies, ces litanies, dus à d'obscurs maîtres de chapelle qui ne se sont jamais inquiétés de savoir si leurs noms survivraient à leurs œuvres, et qui faisaient naturellement passer dans celles-ci cette simplicité de foi, cette dévotion naïve et cette affectueuse piété qui remplissaient leur âme, si bien que ces mêmes œuvres nous semblent aujourd'hui cent fois plus touchantes que les conceptions les plus arlislement élaborées, et que nous ne craignons pas de les proposer pour modèles à la science contemporaine.
A mériles et à talents égaux, l'artiste chrétien aura donc toujours l'avantage sur l'artiste qui ne l'est pas. Un acte de foi est mille fois plus fécond que les plus savantes combinaisons d'un esprit qui ne relève que de lui-même. Et cet acte de foi, il u'est pas aussi rare qu'on le pense. En combien d'occasions ne l'ai-je pas surpris chez des artistes indifférents, incroyants même, qui l'ont fait sans s'en douter, dans leur propre cœur, à l'insu de leur raisou ou malgré elle ! Tant il est vrai qu'il
n'y a pas d'homme qui ne soit un mystère pour ses semblables et un plus grand mystère pour lui-même s'il sait se regarder. Oui, je me plais à le dire , cet acte de foi, je l'ai surpris chez des artistes extérieurement éloignés de toute croyance, de toute pratique, dans certains moments oii, se jouant, pour ainsi dire, dans le lointain de leur imagination, avec les souvenirs de leur pieuse enfance, avec tout ce qu'aujourd'hui, dans l'orgueil de leurs pensées, ils appellent leurs naïves superstitions, ils se sont laissé reprendre aux premières émotions du berceau, de la prière faite sur les genoux de la mère , des devoirs religieux accomplis sous la douce et austère tutelle de l'aïeule; c'est dans ces moments qu'ils ont trouvé des accents d'une candeur, d'une piété, d'une suavité délicieuses. Et que m'importe, h moi, si leur esprit nie ces croyances que leur cœur affirme, puisque leur cœur dément leur raison? a Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point, » a dit Pascal. Est-ce que le cœur n'a pas la meilleure part dans les choses de ce monde? N'est-ce pas par le cœur que l'on sent, que l'on aime, que l'on vit? N'est-ce pas, en dérmilive, le cœur qui a raison contre la raison?
Écoutez donc, artistes, la voix de vos cœurs dans un religieux silence, et laissez dire la raison. Recueillez en vous ce qu'il y a de meilleur, vos sentiments les plus purs, les plus ingénus , les plus enfantins. Voulez-vous être sublimes? redevenez enfants. Pratiquez le détachement de vous-mêmes, la pauvreté d'esprit. « Cette pauvreté intérieure doit être notre unique trésor, » dit le maître de la vie spirituelle que j'ai déjà cité; «les savants mêmes ne savent plus rien lorsqu'ils ne sont plus de petits enlanls entre les bras de leur mère. >^ Travaillez
donc en vue de Dieu, et priez-le de travailler avec vous, et vous ferez des chefs-d'œuvre '. Ne vous laissez donc pas aller à la tentation de plaire à l'orgueil du siècle ; tâchez de plaire aux simples, aux droits, à ceux qui cherchent à plaire à Dieu ; car, comme dit magnifiquement le grand Corneille :
Cet orgueilleux savoir, ces pompeux sentiments Ne sont aux yeux de Dieu que de vains ornements ; Il ne s'abaisse point a des âmes si hautes.
Revenons à la messe de M. Benoist. C'est parce que l'auteur a cherché à s'effacer lui-même en présence de Dieu qui réside sur l'autel , à « abaisser, » pour ainsi parler, chez lui le musicien au niveau du chrétien, qu'il a écrit une messe aussi remarquable par le choix, la convenance et la grâce des idées, que par l'enchaînement de ces mômes idées et la beauté des modulations. Celte absence de toute recherche ambitieuse se voit dans l'instrumentation que l'artiste a disposée bien moin§ pour l'effet dramatique que pour la couleur religieuse, en se bornant h un trio d'instruments à cordes : violons, altos et basses (sans seconds violons, leur sonorité se confondant, dans une église, avec celle des premiers, et nuisant, par conséquent , à la clarté des dessins), trio d'instruments à cordes soutenu de l'orgue et, par inter-
1 En écrivant, au mois de janvier 1860, cet article dans la Maîtrise, je ne me doutais pas que je ne faisais que traduire ou paraphraser le concile d'Aix-la-Cliapelle : » Taies ad... canlandum et psallendum in ecclcsiâ consliluantur, qui non superbe sed hu- MIL1TER débitas Deo laudes persolvant, ...et doctes deinulceant et minus doctos erudiant : plusque velint in.... cantu populi œdificalionem , quam popularem vanissimam adulationesu Apud D. Jumilliac; Notes et autliorilez de la partie I, ch. ix.
valles, (le deux harpes. De là un style tempéré et pénétrant, une expression douce et calme. C'est ce qu'a fort bien fait remarquer M. Edouard Batiste, qui a rendu compte, dans le Ménestrel, de cette messe de M. Benoist. « Dans la nouvelle messe si suave, si bien écrite pour les voix et pour l'orchestre, où chaque modulation, chaque finesse harmonique arrive si juste et si à propos que l'on croirait l'œuvre écrite par Haydn, il n'y a pas une longueur, et l'assistant peut suivre le saint sacrifice de la messe sans le voir entravé par l'ignorance ou le savoir inopportun du compositeur. » J'ajoute que l'exécution de cette messe n'a rien laissé à désirer pour la précision, l'ensemble, l'observation des nuances. M. Périer, dont la voix de ténor a du charme et de l'onction , M. Guyot, dont la voix de basse est pleine et sonore, ont parfaitement rendu les soli, et M. Hurand, maître de chapelle de Saint-Eustache, et M. Hénon, organiste du chœur, ont droit aux plus grands éloges pour l'habileté et l'expérience qu'ils ont déployées, l'un en dirigeant, l'autre en accompagnant cette belle composition.
Je regrette de m'ôtre laissé entraîner si loin, et d'avoir si peu de temps et d'espace à consacrer à la seconde messe dont je voulais parler, une messe en pîain-chant que j'ai entendue dernièrement dans l'église Saint-Jacques-du-Haut-Pas ; car ces belles messes en musique, môme ces messes de Paleslrina, d'Oilando Lasso, des grands maîtres de la grande école romaine, si religieuses, si sublimes, tout cela, il faut bien le dire, c'est du luxe, c'est du superflu. L'âme du service divin, de l'office usuel et populaire , à la portée des grandes cathédrales et des églises de campagne, c'est leplaiu-chant, léchant
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ambrosien, grégorien, si méprisé aujourd'liui. Combien d'églises recherchent le superflu et non pas le nécessaire! Combien prétendent exécuter une messe de Cherubini, à grands chœurs et à grand orchestre, et n'ont pas de quoi chanter une messe des semi-doubles! De l'accessoire on a fait le principal. Aussi l'on se plaint d'être pauvre ! on demande, selon l'importance des paroisses, ce que l'on y peut réaliser en fait d'exécutions musicales, quand on n'a que huit mille, dix mille, douze ou quinze mille francs à dépenser par an. Oui, faisons cette réflexion en passant, la musique est chère, bien plus chère que le plain-chant. Le plain-chant est une économie, et c'est une des raisons peut-être pour lesquelles il est dédaigné. Allons donc ! est-ce qu'une chose peut être belle quand elle coûte si peu? — Fort bien, messieurs, vous préférez la musique? eh bien! vous la payerez.
Voilà ce que c'est que d'avoir perdu le goût du chant ecclésiastique! Hélas! nous n'en comprenons plus le sens, et la manière dont il est exécuté en est la preuve désolante. Quelle lourde et assommante psalmodie ! Quel affreux et ridicule amalgame de paroles estropiées, de mugissements inhumains, de sons féroces , de mélopée sépulcrale, sans accents, sans rhylhme, sans mélodie, sans cadence! «Une série de grosses notes poussées à pleine poitrine, sans distinction de temps forts et de temps faibles, est, j'en conviens, ce qu'il y a de plus barbare au monde ; mais ce n'est pas là le chant d'éplise, n a dit don Prosper Guéranger dans son approbation de la Méthode raisonnée du plain-chant , par M. l'abbé Gontier. Voilà le chant de l'Église, ce chant prôné, admiré par tant de saints, de pontifes, de docteurs, de rois, de tout
ce qu'il y a de plus haut dans TÉglise et dans le monde ; voilà le chant grégorien tel qu'il est presque universellement pratiqué aujourd'hui. A coup sûr, « ce n'est pas là le chant de l'Eglise. » Ne vous étonnez plus si peu à peu on réduit à rien son rôle dans l'office pour faire à la musique la place la plus large; ne vous étonnez plus si le prêtre qui ne connaît pas ce chaut, qui ne l'a pas étudié au séminaire, le qualifie de psalmodie maussade et brutale , et réserve toutes ses admirations aux fioritures langoureuses, aux délicatesses apprêtées de l'art mondain.
De toutes les paroisses oii les véritables traditions du chant grégorien se sont plus ou moins conservées, et le nombre en est bien petit, la paroisse de Saint-Jacquesdu-Haul-Pas doit être placée en première ligne. Il y a là un maître de chapelle dont il faut proclamer le nom à haute voix, M. DhibautS qui s'est dit: Non, le plainchant n'est pas cette lourde enfilade de grosses notes, heurtées, martelées, grommelées par des voix caverneuses; le plain-chant, c'est l'alliance la plus naturelle de la parole et du chant; c'est une parole, c'est une mélodie, parole et mélodie rhythmée, modulée, cadencée. « Le plain-chant, comme dit l'abbé Gontier, c'est la « langue vulgaire de l'Église , l'idiome musical du « peuple; son rhylhme est celui de la prose; sa pro- « sodie, l'accentuation de la prose ; sa tonalité, la tona- (( lilé du peuple, n Voilà ce que s'est dit M. Dhibaut, et il a formé des chantres qui chantent le plain-chant de manière à le faire aimer, de manière à ce que son expression soit celle de la [rrière ; ils le chantent non pas
' Aiijourd'liui niaîlrc de cliapelle à Sainl-Tlionias-d'Aquin.
en mesure, mais avec mesure, avec sentiment, avec accent; et le peuple chante avec les chantres. C'est une récitation naturelle, coulante, mélodique, flexible. Je ne parle pas de l'organiste accompagnateur. Il mêle malheureusement l'harmonie moderne à la tonalité ecclésiastique ; mais toutes les réformes ne peuvent se faire du même coup. Quant au plain-chant, l'exécution de Saint-Jacques-du-Haut-Pas est susceptible sans contredit de nouveaux perfectionnements, mais c'est la plus satisfaisante que j'aie entendue. On ne saurait trop encourager, trop louer les efforts de M. Dhibaut; il a donné un grand exemple. Que tous les maîtres de chapelle, que tous les ecclésiastiques qui nient le plainchant, aillent entendre leplain-chant exécuté par M. Dhibaut, et, après avoir nié, ils affirmeront. En faisant cela, M. Dhibaut a fait une œuvre plus méritoire et plus catholique que s'il avait écrit le Requiem de Mozart, voire la messe du pape Marcel. Il a restitué le plain-chant à son église, à une seule , mais d'autres suivront. Fasse le ciel qu'il achève sa tâche! Et il l'achèvera, car il a l'intelligence et la volonté.
Janvier 1860.
Parlons aujourd'hui de deux Sanctus Dens, Smictusfortis, etc., pour l'adoration de la Croix et les vendredis de Carême. Ces deux morceaux sont bien faciles, si ce n'est pour le style, du moins pour l'intonation, parce qu'ils sont simples comme la plus simple prière du plus simple fidèle; ils sont bien beaux aussi. Je ne crois pas que la Maîtrise ait publié rien de plus pieux, de plus onctueux et de plus touchant. Je n'excepte pas môme les admirables morceaux de Palestrina et de Vitloria. Sous le rapport de l'expression , nos deux Sayictus égalent tout ce qu'on peut imaginer de plus parfait. Si beaux que je les trouve, je ne les trouve pourtant pas beaux également, quoique souvent je sois tenté de dire que le plus beau est le dernier que je viens d'entendre. Oui, h tôte reposée, et pour ainsi dire en les considérant h distance, je sais bien celui que je préfère, que je trouve plus un, plus uni, plus austère, de cette austérité qui môle la suavité à la profondeur. Je ne dirai pas néanmoins ma préférence, tant je suis loin de vouloir imposer mon goût à qui que ce soit^.
* Ces deux morceaux ont élc publiés dans la Maîtrise du 13 février 1860.
Pourquoi ces deux Sanctus produisent-ils sur nous, et ont-ils produit sur les maîtres et les gens de goût auxquels nous les avons montrés, une de ces impressions que l'on n'oublie pas? Est-ce parce qu'on y reconnaît, pour ainsi dire, l'empreinte d'un vaste génie musical? Est-ce que, dans leur facture, ils révèlent la touche habile et savante d'un artiste créateur? Est-ce parce qu'on y admire une grande richesse de modulalions? Nullement. Il n'y a aucune raison de dire que les auteurs qui nous les ont laissés, et dont les noms nous sont inconnus, fussent de grands musiciens. Ce sont néanmoins des chefs-d'œuvre, parce qu'on y sent un cœur abîmé de douleur à la vue de Jésus-Christ crucifié; parce qu'on y sent une âme tellement absorbée dans la contemplation du divin mystère, qu'elle exhale sa prière et sa plainte sans souci de la forme extérieure; parce qu'elle est toute à ses larmes, au sentiment de repentir et d'anéantissement dont elle est pénétrée : Posait me desolotam, tota die mœrore confectam.
De pareils accents, où en trouver de semblables, d'aussi vrais, d'aussi simples, d'aussi profonds? Dans les maîtres. Oui . je le reconnais : Beethoven, le plus grand, le plus sublime de tous, en a de semblables en cent endroits de ses œuvres. Ouvrez son f;imeux quatuor en ut dièse mineur. Là, entre le scherzo en me et le finale, dont le début est si énergique et si emporté, est placé un court adagio en sol dièse mineur dans lequel ce grand génie humilie son front dans la poussière, et pleure et prie sur le mode de nos deux Sanctus. C'est la même corde intime, le même cri du cœur, le même sanglot; cet adagio arrachait des larmes à notre grand violoniste Baillot, dont l'âme était si chrétienne et si tendre.
Un jour qu'il jouait ce quatuor, il fut obligé de s'interrompre, vaincu par l'émotion. Ouvrez l'adagio du dixième quatuor (en mi bémol) , à cette phrase mineure dont l'accent est plein d'une douloureuse tendresse et dont le retour est si poignant ; prenez le chant des altos dans l'andante de la symphonie en la, l'adagio de la symphonie avec chœurs, et vingt autres morceaux des quatuors, trios, sonates, de l'immortel symphoniste, et vous vous convaincrez que ce grand Beethoven, que des critiques contemporains se sontplu à représenter comme en révolte contre toute croyance et comme le génie du doute et de la négation, a été, de tous les musiciens célèbres (je mets hors de comparaison les maîtres de l'école catholique romaine) celui qui semble avoir retrouvé la voix des lamentations de Jérémie, l'accent prophétique d'Isaïe, et les accords de la harpe de David. Oui, ce style simple, cet accent de nos deux iSanc^i/s se rencontre chez Beethoven; il est vrai, sous des formes d'art merveilleuses et splendides. Mais que me font à moi, pauvre fidèle, ces formes d'art? Cela est bon pour l'œuvre humaine que la foule ne comprend pas toujours. A l'église, au pied de la croix, l'accent seul me suffit. Quand je chante ces Sanctus, je me sens plus pieux ; je suis ému jusqu'au fond de mon être, et mes auditeurs se sentent plus pieux aussi, parce que l'àme de celui qui les chanta le premier retentit comme un écho dans la mienne et dans celle de ceux qui m'écoutent. C'est ici le cas de dire, en empruntant les expressions du concile d'Aix-la-Chapelle , que ces chants parlent au cœur du savant comme au cœur de l'ignorant, des habiles et des simples, parce que leurs auteurs, loin de rechercher les vaines approbations de la mul-
tilude {popularem vanissimam adulationem ) , se sont oubliés- eux-mêmes.
Je connaissais ces deux Sanctus depuis mon enfance. 3e les avais entendu chanter bien des fois dans ma chère église de Cavaillon. Ces dernières vacances, je me suis bien promis de les tirer de l'oubli. J'ai eu recours à une excellente et respectable parente , autrefois bonne musicienne, qui m'a dicté l'un; j'ai demandé l'autre à un bon vieillard, ancien maçon, qui avait jadis une charmante voix de ténor. Une fois ces deux morceaux réinstallés dans ma mémoire, l'harmonie est venue d'ellemême, naturelle, je crois, convenable et pure. Mes bons amis et maîtres, MM. Meyerbeer, Benoist, V. Alkan, Ch. Gounod et de Vaucorbeil ont bien voulu en juger ainsi.
D'où viennent ces deux Sanctus ? Onl-ih été composés par un prêtre ou un organiste de l'église de Cavaillon? Ou bien encore viennent-ils de celte Maîtrise d'Avignon, qui a jeté un si grand éclat au temps des Papes et dans les deux siècles suivants? Je ne saurais le dire, mais qu'importe? Chantons ces Sanctiis avec les sentiments de foi et de componction dont étaient animés ceux qui les ont composés, eux qui n'ont pas recherché la gloire d'un vainnoTO;, et qui ont dû se dire, comme les Machabées : Moriamur in simplicitate nostrà !
Février 1860.