LANGE ET LÉ MUSICIEN
psallam et mente. Urhan chante pour l'amour et la gloire de Dieu. La musique, c'est son langage; c'est la seule parole qui puisse convenir à l'élan de son âme.
Or donc, pour en venir au fait que je veux vous raconter, Urhan était allé prier et chanter seul dans le bois de Boulogne. Déjà, il avait entrepris d'écrire une mélodie sur la poésie de Rehoul, boulanger à Nîmes, intitulée : l'Ange et l'Enfant. Mais ici nous devons transcrire le récit extraordinaire déjà imprimé dans quelques feuilles :
((Il se promenait, dit M. Ernest Legouvé, dans le fond du bois de Boulogne, seul, dans une petite allée : l'esprit sombre et abatlu, dans une de ces dispositions de langueur enûn où l'on se demande : suis-je bien le même qui hier vivait et pensait si ardemment? Tout à coup, il entend dans l'air un son qui le fait tressaillir, il lève la tête; à ce son en succède un autre; une mélodie commence; il lui semble qu'une voix chante les paroles de l'ange et de l'enfimt sur un autre air que le sien. Il prête l'oreille; cet air était bien plus simple et bien plus touchant; la mélodie se développe; il distingue uon-seulement l'air, mais l'accompagnement, l'accompagnement avec harpe éolienne. Surpris ainsi en pleine et amère tristesse par une inspiration céleste, sa tête s'exalte jusqu'au délire, et alors il entend une voix qui lui dit : Mon ami, écrivez ce que je vous ai chanté. Il revient, il écrit, il ajoute quelques notes inentendues à ce chant, il le complète par deux autres morceaux, etil pose en tête ce titre significatif : Auditions^ ! n
• Voir l'écrit intitulé : Auditions de Chrétien Vrfian, exlrait de la Gazette de France du 21 novembre 1855. On peut consulter le numéro de la Gazette. Nous pensons, du reste, que plusieurs
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Cette composition, ou plutôt cette reV/o^'ion musicale, ne tarde pas on effet à être publiée sous ce titre; elle porte aussi la date du jour où elle eut lieu dans le bois de Boulogne avec les paroles de l'Auge : Mon ami, écrivez ce que je vous ai chanté. Mais écoutons encore M. Ernest Legouvé :
• « Pour Urhan, il n'y a que deux choses dans le monde, Dieu et la musique; c'est une noble et sainte vie que la sienne! Oui, il a entendu! je le crois! je le crois, parce qu'il est homme de vérité et de talent, et cette audition est une inspiration; je le crois, parce qu'il est homme de bien, et cette audition est une récompense; je le crois, enfin, parce qu'il l'a dit. Il est beau d'avoir une vie ainsi faite, que la seule affirmation de notre parole donne autorité à des choses qui sont hors de croyance.
«Dès qu'il eut écrit l'audition, il pensa que c'était un devoir de la publier; car, selon lui, toute bonne œuvre est une bonne action. Urhan porta donc cette œuvre à l'éditeur; mais comme il lui répugnait de vendre ce chant de l'Ange, de vendre ce qui n était pas de lui ni à lui, il mit en pratique la ravissante phrase de l'Évangile : « Donnez gratuitement ce qui vous a été « donné gratuitement : » et il dit au marchand : « Voici (( ce que j'ai fait, et comment je l'ai fait : je veux que le (( produit en soit distribué aux pauvres. » Mais le marchand (M. Ilichault; il est vraiment pour quelque chose dans cette œuvre), frappé de la composition et de l'intention de l'auteur, lui répond qu'il graverait l'ouvrage,
exemplaires de VExlrail se trouvent encore chez, M. Ricbault, marchand de musique cl éditeur des OEuvres de M. Urban. (^Note de 18ÔG.)
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mais h ses frais, et qu'il voulait 6lr3 de moitié dans cette aumône. Enfin, pour compléler tout cela, ce morceau a été exécuté, pour la première fois, à la Sainte- Cécile, dans l'église de Saint-Vincent-de-Paul, le 22 novembre, n
Voilà le récit de M. E. Legouvé , et lorsque nous avons demandé à Urhan ce qu'il fallait penser de ce récit, il nous a répondu par ces trois mots : u C'est la vérité. »
Le succès de celle composition , la curiosilé qu'elle excita dans le public, l'intérêt qui s'attache autant à la personne d'Urhan qu'aux productions qui sortent de sa plume, le déterminèrent à donner, dans les salons de M. Petzold, une séance de musique religieuse, dans laquelle cette œuvre fut exécutée, et dont le produit fut consacré à l'œuvre de Saint-Vincent-de-Paul. La séance s'ouvrit par les deux quintettes d'Urhan , dans lesquels une rêverie sévère, extatique, ascétique, des accents tour à tour terribles et calmes, font éprouvera l'auditeur les impressions les plus diverses. On y entendit ensuite deux morceaux de Schubert; l'un est son beau septuor avec timbales; l'autre est l'andante d'un quatuor posthume, et dont le motif est une des plus belles mélodies du compositeur allemand : la Jeune Fille et la Mort.
Urhan s'assit au piano pour exécuter ses lettres. Que ceci ne vous étonne pas : je vous ai déjà dit que la musique est le langage d'Urhan ; il ne faut donc point être surpris s'il écrit des lettres en musique. La première est intitulée r Absence. En effet, l'idée qui se présente d'abord à l'ami qui écrit à son ami est celle de la séparation. La seconde est intitulée : Souvenir d'un temps meilleur;
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la troisième, Ot^age; la quatrième, Désir du ciel; le ciel est le rendez-vous de tous les amis qui s'aiment dans le Seigneur. Sauf la troisième, ces lettres sont des modèles d'expression, de fraîcheur et de sentiment. Quant h l'Orage, il me semble un contre-sens, parce que le compositeur a peint un orage naturel, tandis qu'évidemment c'était un orage de l'àme qu'il avait en vue.
Urhan accompagna lui-même les Auditions. Une jeune femme chanta la mélodie de l'Ange avec une pureté et un accent vraiment angéliques. Ce morceau , audacieux de simplicité, comme on Ta dit, respire un parfum du ciel. L'accompagnement est, pour ainsi dire, une vibration aérienne. Urhan joua sur le piano deux autres morceaux qu'il a ajoutés à la mélodie de l'Ange; ce sont les notes inentendues dont parle M. E. Legouvé. Ces deux morceaux sont gracieux sans doute. Mais Urhan, je le lui demande à lui-même, n'aurait-il pas dû s'en tenir à Vinspiixitionpremicie? et le langage de l'homme ne doit-il pas paraître un peu froid après que l'ange a parlé?
Mars 1836.