‹ La musique à l'égliseChapitre 52 sur 75 · LA MESSE DE UOSSINI · texte numérisé non relu

LA MESSE DE UOSSINI

veilles profanes^ il se figure qu'il suffit de donner à celles-ci une nouvelle destination pour leur faire perdre le cachet de leur destination première ; et s'il ne repousse, comme il le dit lui-môme, ni « les mélodies suaves, » ni « les chants passionnés, » c'est qu'à ses yeux Dieu et les choses saintes peuvent être l'objet d'une véritable passion. En peut-on dire autant de Castil-Blaze, qui savait mieux que personne ce que c'est que le style du théâtre , qui avait été élevé par un père très-versé dans la musique d'église et habile organiste, qui lui-même avait composé quelques morceaux religieux, parmi lesquels on distingue un 0 crux, ave, remarquable par la convenance de l'expression? Non que je veuille insinuer que Caslil-Blaze fût un esprit antireligieux. Certes, il n'avait pas le moins du monde l'intention de se jouer des choses saintes et d'insulter Dieu dans son temple. Lorsqu'il a arrangé, découpé, tailladé sa Messe de Bosshii, il était de bonne foi aussi ; mais c'est la bonne foi d'un dilettante dont toutes les jouissances musicales se concentrent dans un seul théâtre, le théâtre italien, et qui s'est dit : Aux yeux du musicien, l'église également est un théâtre, et, théâtre pour théâtre, ce qui m'a paru délicieux, ravissant, adorable sur l'un, ne peut manquer de me paraître adorable, ravissant et délicieux sur l'autre.

De pareils écarts sont, à coup sûr, bien déplorables ; mais ils pourraient être fort instructifs. Ils montrent jusqu'oïl l'on peut aller lorsqu'on croit pouvoir se livrer à l'interprétation du sens religieux, en dehors des prescriptions de l'Église et des exemples des grands maîtres du sanctuaire.

Le malheur est qu'une partie du clergé, du jeune clergé

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surtout, donne dans cette interprétation sans limites et sans contrôle, et cela avec une imprévoyance que cette fraction du clergé regrettera amèrement un jour. Il est impossible, en effet, que le mouvement aveugle auquel cette fraction obéit en ce moment ne cède aux idées saines et raisonnables qui doivent reprendre tôt ou tard le dessus, et qui se produiront avec l'irrésistible puissance de ce qu'on appelle la force des cboses.

Qui ne voit que la question de la musique chrétienne et celle de l'architecture chrétienne sont identiquement les mêmes ? La question de l'art chrétien est une, comme toutes les grandes questions. Une des branches subit d'abord la transformation ; l'autre branche résiste ; mais à son tour la sève vivifiante la pénètre et la féconde. C'est une affaire de temps. Ainsi procède le mouvement général. Dans la grande voie de la civilisation, tout marche, mais non du môme pas. Tel ordre d'idées précède les autres et leur fraye la route. Le clergé des deux derniers siècles avait laissé le christianisme, sinon s'éteindre, du moins s'affaiblir dans le culte. En même temps qu'il permettait à une arch>tecture et à une sculpture fleuries d'incruster leurs enjolivements à l'extérieur et à l'intérieur de nos basiliques, il souffrait que ces mômes basiliques retentissent de chants moins graves, de mélodies qui semblaient par leur riante allure dépouiller le dogme chrétien d'une partie de son austérité. Sous un de ces rapports au moins, le mal a disparu. Est-il, je le demande, aujourd'hui un seul curé, un seul desservant de village qui, ayant une vieille église, si modeste qu'elle soit, ne soit disposé, même au prix de sacrifices personnels, à la restaurer, à l'orner d'une manière conforme à son style primilif? En citerait-on

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un seul qui aurait l'idée bizarre d'associer le style moderne au style roman ou ogival? Comment concevoir après cela que le même homme , qui aura donné des preuves de goût en fait d'architecture et d'archéologie, tombe, pour ce qui concerne le chant et la musique, dans la faute qu'il a si sagement évitée en archéologie et en architecture, soit en surchargeant les chants grégoriens d'une harmonie empruntéeà la théorie moderne, qui en dénature l'essence et en défigure l'expression, soit, comme quelques-uns le voudraient aujourd'hui, en bannissant de nos vieilles basiliques ces vieilles canlilènes qui y avaient pris naissance, pour les remplacer par ces accents et ces orchestres qui semblent un écho des théâtres et des spectacles forains ?

Et cette révolution est déjà faite parce qu'elle est faite dans les idées, et que ce qui est fait dans les idées est à la veille de se produire dans les faits. Les gens du monde, les lettrés, les personnes même, ainsi que je l'ai dit, les plus étrangères à la pratique et aux habitudes du culte, sont pour beaucoup dans ce résultat, car, encore une fois, leur connaissance, sinon de l'art mondain, du moins de la nature de sentiments dont cet art est l'expression, guide leur jugement et les préserve de certaines appréciations erronées. Or les gens du monde, au nom du goût, les conciles et les saints pères au nom de la piété, tiennent le même langage. Sans remonter à J.-J. Rousseau, qui a écrit ces paroles : «II faut n'avoir, je ne dis pas aucune piété, mais aucun goût, pour préférer, dans les éghses, la musique au plain-chant, n j'invoquerai le témoignage de celui de nos feuilletonistes musiciens, aussi habile appréciateur, du reste, qu'il est écrivain- élégant et pur, qui représente justement cette

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classe de gens du monde spirituels et lettrés, plus sensibles sans doute aux séductions de l'art profane qu'aux beautés austères de l'art religieux, mais qu'un sentiment éclairé des convenances avertit que chaque chose a son lieu, son temps, son caractère et son expression.

(( Il s'agit, dit M. de Rovray (Fiorentino), de ne point chanter dans les églises des airs d'opéra, de ne point souiller le temple ni de distraire les fidèles par des mélodies qui seraient à peine tolérées dans les écoles de danse ou dans les jardins publics, de ne pas jouer sur les orgues saintes des quadrilles et des polkas.

« On ne croirait pas d'abord que ce mélange absurde et choquant du sacré et du profane ait jamais existé. Mais aujourd'hui môme, et malgré tout ce qu'on a fait pour arrêter ce scandale, on trouve encore des organistes incorrigibles qui ne se refusent pas le plaisir d'improviser des variations mondaines ou triviales aux moments les plus solennels... 11 faut au moins qu'on choisisse des morceaux convenables, et que l'humble et touchante prière des âmes simples et pieuses ne soit pas étouffée par le bruit strident des cliivres, des cymbales et des grosses caisses. »

Qui ne se rappelle la vigoureuse sortie de M. John Lemoinne contre certains chrétiens de nos jours qui, par un arrangement des plus ingénieux, ont trouvé le moyen de déguiser le spectacle en concert spirituel et de faire du sermon un correctif du bal? M. John Lemoinne invoque contre ces chrétiens mitigés la terrible éloquence du père Brydayne. Il cite le fameux exorde de Saint-Sulpice ; il y joint quelques traits de sa façon qui retentissent comme le coup de fouet après le coup de tonnerre ; mais il ne dit pas que le père Bry-

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