LK PLAIN-CHANÏ ATTAQUE ET DEFENDU
fidèles doivent être chatouillées par des chansonnettes mondaines.
— Ce n'est pas, fit observer M. d'A , ce n'est
pas seulement la cause du plain-chant que notre ami a plaidée, c'est encore, monsieur l'abbé , la cause de la religion.
— Vrai ! répondit l'ecclésiastique , je ne suis point éloigné de le penser.
Avril 1860.
Sl'R L'IMPORTANCE Dl' PLAIN-CHANT
f.t de i.'ouligation^ étroite ou sont tous les ecclésiastiques d'en acquérir la connaissance.
Laissons parler aujourd'hui des voix plus (autorisées que la nôtre., Ce sera, ne vous en déplaise, celle du bénédictin Dom Jumilhac , à qui notre littérature musicale doit le savant et profond ouvrage intitulé : La Science et la Pratique du plain-chant (Paris, Bil laine, in-4", 1673). Ce sera encore saint François de Sales, le plus aimable et le plus indulgent des saints. Et vous verrez que ce saint si indulgent et si aimable n'entendait pas raillerie sur la bonne pratique et la bonne exécution du plain-chant. Et si , par hasard , vous alliez vous imaginer que, parce que je cède la parole à des morts, la conversation manquera d'à-propos, vous seriez bientôt détrompés. Vous verrez, au contraire, que ces morts sont dans le vif de la question, et qu'ils ne transigent pas sur l'obligation où sont tous les ecclésiastiques, tous les prélats, tous ceux qui participent au culte du Seigneur, d'étudier le plain-chant, de le faire étudier et de veiller à ce qu'il soit Convenablement exécuté. D'où l'on peut conclure
que, si ces savants et ces saints vivaient de nos jours, ils feraient chorus avec nous, ou plutôt que nous ferions chorus avec eux sur l'état déplorable de l'enseignement du plain-chant dans les grands et petits séminaires, sur les conséquences non moins déplorables qui en résultent par rapport à la dignité du culte dans un nombre infini de paroisses, et sur l'urgence d'une réforme fondamentale et immédiate. Nulle part vous ne verrez ces saints, ces savants, auxquels il convient d'ajouter les canons, les conciles, recommander la musique mondaine comme plus belle, plus pompeuse et plus touchante que les mélodies traditionnelles du chant grégorien. Ceci est d'invention moderne. Et si l'on nous traite d'importun, de brouillon, de trouble-fête, d'intrus, parce que nous aurons soutenu, ni plus ni moins, les principes, les doctrines, les sentiments, les règles promulguées par les papes, les conciles, les canons, les saints Pères, les savants et les saints, nous prendrons la liberté de demander depuis quand ces règles et ces principes sont tombés en désuétude. Et si l'on nous répond, comme on ne manquera pas de le faire, car je défie de trouver un autre argument, que le siècle a marché! ou bien, qu'il faut marcher avec son siècle! ce qui revient exactement au même; ou bien, que le plain-chant est une vieille relique! etc., etc., nous nous contenterons d'observer que l'argument n'est pas neuf, et qu'il faut en rapporter l'honneur à un certaini Sganarelle, un fameux docteur en médecine, qui, s'étant avisé de placer le cœur à droite et le foie à gauche, s'écria : Nous avons changé tout cela !
Il est vrai que Sganarelle avait reçu une bonne volée de coups de bâlou pour le décider à exercer la méde-
SUR l'importance du plain-chant. ' 379
cine contre sa vocation, tandis que ceux qui raisonnent de la sorte, dans la pleine jouissance de leur libre arbitre, ont tout le mérite de l'à-propos.
Voyons Jumilhac. Voici comment il gourmande les ecclésiastiques de son temps, prélats, dignitaires, simples prêtres, simples clercs qui faisaient fi du chant ecclésiastique comme d'une chose indigne d'eux. Nous prions le lecteur de peser tous les mots.
<( Ce recueil pourra aider à garentir les personnes intelligentes d'une erreur dont la pluspart semblent avoir esté jusques à présent prévenus en faisant paroistre une espèce de méptns pour cette science (la science du plainchant), n'est udiant point sa théorie, et n'usant de sa pi'atique qu'avec beaucoup de négligence , lorsque leur caractère ou la qualité de leurs bénéfices ou dignitez ecclésiastiques les engagent à s'en acquitter; comme si c'estoit déroger à leur haute suffisance et à leur bel esprit , ou à la grandeur de leur naissance ou de leurs dignitez que de s'appliquer à la connoissance et à la pratique de cette science. Ils pourront donc voir icy que ces sortes dé sentiments ne sont que des illusions, et que tout au contraire ce sont ces mesmes qualitez d'esprit et de science, de dignité et de prelature ecclésiastique, qui les obligent plus étj'oi tentent à se perfectionner dans le chant; parce que, comme ce sont eux qui doivent le maintenir dans son intégriié et dans sa perfection , et en retrancher non-seulement les abus, mais aussi la moindre altération qui s'y puisse glisser, ce sont pareillement eux qui, suivant le sentiment des Théologiens, et mesmes de Platon et d'Aristote, y doivent estre le mieux versez, parce qu'autrement ils ne pourront estre bons juges d'une chose dont ils n'ont ny la connoissance, ny l'expérience; et beaucoup moins
pourvoir aux défauts qui s'y commettent et les corriger. » Ici, D. Jumilhac énumère un certain nombre de personnages illustres qui ont propagé l'étude de cette science du plain-chant, « si auguste, qu'elle seule approche de plus près nos saints autels que ne font les autres arts ou sciences. »
« De soite, poursuit-il, qu'il y a sujet de croire qu'après tous ces exemples ils (les personnes intelligentes auxquelles il s'adresse) n'auront aucune peine d'entrer dans ces sentiments, et d'imiter la conduite de si grands et si saints personnages, et qu'ils ne négligeront pas d'appliquer leur esprit et leurs soins à une chose à laquelle la condition de leur estât ecclésiastique ou religieux, et le rang ou la dignité qu'ils y tiennent les oblige si étroitement^ , et qui fait non-seulement la principale et la plus importante, mais aussi la plus ordinaire et la plus continuelle de leurs occupations. Par oh il est visible qu'ils ne peuvent négliger un devoir si important sans blesser LEUR CONSCIENCE ^ , et sans s'engager dans une des
' H;pc orgo discipliiKi tani noliilis esl laiiique ulilis ut (jui eà carueril ecclesia?licuni oUieiuin congrue iinplere non possil. {liabonus Mourus. De lustit. cleric, lil). III, cap. xxjv.)
- ...Undeoninos lenenlur scire connminiter ea qusesunl fidei... singuli aulen) ea, qu.'e ad eoruni statuni vel olliciiun pertinent... Manilesliim est auleni, quod quicumciue negligit habere, vel facere, peccal peccato oniissionis. lliule proptcr negligenliam ignolantia eorum quae ali(juid scire lenetur, est peccaïuni. (S. Thoni. I, II, (inœst. 7(i. — Art. 2.)
— Peccark eos qui canere nescienles, lam notaliililer maie canunt id ad quod tenentur, ut aliis excitent risuni, perlurl)ationeni , vel f'astidiuni , distrahendo eoruni mentes al» allenlione dehita. Ex (|U0 suhinferlur eos esse obligalos ad minus tantani sibi cantus notitiani parare, ut canere valcant id ad ([uod tenentur... Ncquc eos excusai juvenilis, vel scnilis œlus': tum quia nulla
SUR l'iMPOUTANCE I)L IM.AIN-CHANT. 381
grandes misères de la vie, qui est de faire profession d'un art ou d'une science, et de s'y exercer journellenient sans y foire aucun progrès et sans en acquérir jamais la perfection. »
Voilà ce que D. Jumilhac dit dans sa préface sur l'obligation c de conscience » où est tout ecclésiastique ou religieux d'étudier le plain-chant. Dans le chapitre IX de la Première Partie, il revient encore sur ce sujet. «Comme les ecclésiastiques, dit-il, font une profession plus particulière du chant de l'Église et qu'il fait la principale et la plus ordinaire occupation de toute leur vie, il leur importe extrêmement de bien sçavoir les règles et les préceptes d'une chose dont l'ignorance ne leur seroit pas moins honteuse que scandaleuse et dommageable. » Et il leur cite ce texte du cardinal Bona : « Je rougis de voir un si grand nombre de gens d'église s'occuper du chant pendant toute leur vie, tandis qu'ils ignorent ce môme chant, ce qui est vraiment honteux! Pudet me pluresque ecclesiasticos viros totius vitœ cursu in
sera est setas ad discenduui ; luni quia nemo débet suscipeie munus, quonesciat fungi; et si susceperit, ïenetl'r per conscien- TiAM dcponere omis, aiit discere id , sine (luo non polest eo, ut par est, fungi; etc. [Navarrus, in Enchiridio de oratïone et hor'is canonicis, cap. xvi, n. 50.)
— Oclava causa qua nonnuUl se excusant à canlando in choro, et in processionii)us,licet non à recitandis boris, est ignoranlia cantus, aut vocis ad id aptae defectus, aut prœlatio, qua nobilitate, scientia, et gradu aliis pra;cellunl. Qu;e tamen causa non est justa : luni quia qui callet cantuni aut aHijuid aliud suo officio exercendo necessaiium, non débet illud suscipere, et si suscipit, tenetur requisita illi discere; quod si nequeat, vel noiit addiscere, privandus est hiijus modi ofjicio vel bemficlo : uli recte déterminât Albertus; et proliari polest per ea, quœ alibi fusius scripsi, etc.; tum quod precstuiUki dignitatis non excusai à cantu
canhi versari; ipsum vero cantum, Quod turpe est, ignorare. » (Gard. Bona. De divina psalmodia, cap. xvii, § 3.)
Passant ensuite k la dignité du plain-chant , auquel il donne le pas sur les cérémonies du culte, D. Jumilhac s'exprime ainsi qu'il suit :
« L'Église a toujours eu un soin particulier du Chant comme d'une chose gui est la plus considérable et la plus importante dans le culte extérieur. D'oîi vient que ceux qui d'ancienneté ont esté préposez à la conduite du chant et des cérémonies, ont plustot pris la qualité de Chantre que celle de Ceremonmve, pour marquer par là
quinimo ad euni mngis obliyaf ; uli tieclar:ilum fuit in slalulis Gallicanis supra relalis : tuni quia nobililas paruni momenli habel ad exeusandum quenipiam ab oneiibus spiritualis niuneris, ut mull;i jura insinuant. (Xararrus, eodeni liljio, cap. xi, n. 41 et 42.)
— Miseruni nanique est cnjuslibet arlis ac studii disciplinain (|uem piiiin prolileri, et ad perfeclionem ejus minime pervenire. {Cassianus, collai. 4.)
— Miserabiles aulem cantores, oantorumque discipuli , qui etiani si per cenlum annos (luotidic canlent, nun(|uain salteoi perfecte unam paivulani canlabunl Anliplionam. (Guido Arelinus, in Prologo prosmco Auliplionarii, cap. i.)
Donnons la traduction de ces derniers textes :
« Cf,ux-la pÈr.HKNT, qui, ne sachant pas le chant, chantent si mal ce qu'ils doivent chanter, qu'ils excitent les assistants à rire, les troublent ou leur causent du dégoût en détournant leur esprit de l'attention que réclame la prière. Il suit de là qu'ils sont au moins tenus d'acquérir une telle connaissance du chant, qu'ils puissent clianter les morceaux qu'ils sont obliges déchanter... Ils ne peuvent, à cet égard, s'excuser sur leur jeunesse ou leur vieillesse. Comme il n'est jamais trop tard pour apprendre, nul ne doit se charger d'une fonction qu'il ne saurait remplir; et, s'il a pris celte charge, il est tenu, en conscience, de s'en DÉMETTRE, 011 bien d'apprendre la chose sans laquelle il ne peut la remplir convenablement »
SUR l'importance du PLAIN-CHANT. 383
que l'application au Chant estait la principale partie de LEUR DEVOIR ET DE LEUR CHARGE. Ce n'est pas qu'il ne faille faire beaucoup d'estat des cérémonies... Il faut les pratiquer avec toute l'exactitude possible; mais il faut reconnoitre que le chant est encore plus considérable, en ce qu'il est plus commun et plus fréquent, plus exposé à la connoissance de ceux qui sont dans l'Église, et plus capable d'exciter dans leurs cœurs de saintes affections. Car on chante quasi toujours dans la
célébration de l'office divin De plus, le chant est
entendu de chacun, et si l'on y commet des mauque-
— « La huitième raison que quelques-uns allèguent pour se dispenser de chanter au chœur, non toutefois de la récitation des Heures, c'est qu'ils ne connaissent pas le chant, ou qu'ils n'ont pas de voix, ou bien qu'ils sont trop supérieurs par leur noblesse, par leur science ou leur dignité. Mais ce motif n'est jias valable, parce que celui qui ignore le chant ou toute autre chose nécessaire à V exercice de sa fonction ne doit point accepter cette fonction; et, s'il s'en charge, il est tenu d'apprendre ce qu'on a droit d'exiger de lui, ou bien, s''il ne peut ou s'il ne veut l'apprendre, il doit être privé de sa Jonction ou de son bénéfice, selon le judicieux sentiment d'Albert. Son évidence peut être prouvée par les raisons que j'ai longuement développées ailleurs, soit parce que la dignité, loin de dispenser du chant , en fait une obligation plus stricte, comme l'attestent les statuts de l'Église de France, cidessus cités; soit parce que la noblesse du rang est insuffisante à dispenser qui que ce soit des devoirs qu'impose une fonction spirituelle, ainsi que le donnent à entendre beaucoup de raisons tirées du droit. »
— « 11 est déplorable de voir un homme faire profession d'un art ou d'une science, et ne pas s'occuper d'en atteindre la perfection. »
— « Quelle pitié qu'il y ait des chantres et des disciples de chantres qui , chantassent-ils chaque jour durant cent ans, ne parviendraient jamais à chanter comme il faut une petite an-
*tienne! »
raents d'ignorance, de précipitation, de pesanteur, de négligence, d'affectation, de discord, et autres semblables, chacun s'en aperçoit : l'on en est mal édifié Enfin le chant a bien plus de pouvoir que les cérémonies pour s'insinuer dans les cœurs, et y faire naistre de pieux sentiments, ainsi que S. Augustin témoigne, dans ses Confessions, qu'il l'avoit éprouvé luy mesme... Par où il est facile de juger de quelle conséquence est le Chant, et combien il à est souhaitter que ceux qui y sont employez, y apportent la diligence, l'attention et l'exactitude requise, afin que les fidelles ne soient pas privez du fruit et de l'utilité qu'ils en peuvent tirer. Pour cet effet, il faut se donner la peine d'apprendre les préceptes et la véritable pratique du Chant, car l'on ne peut pas les observer sans les sçavoir, et l'on ne doit en cecy jamais se fier ni au seul chant naturel, ni à la seule imitation, parce que l'un et l'autre est trompeur; et ceux qui se conduisent ainsi, sans se rendreattentifsaux règles, sont comme des aveugles qui marchent sans guide [quasi cceci sine ductore procedere , dit Gui d'Arezzo), et ils commettent une infinité de manquements dont ils ne s'aperçoivent pas; ils s'en forment ensuite une mauvaise habitude qui corrompt l'harmonie et la douceur du chant, et qui par
conséquent en énerve toute la force. Car
(Écoutez tien, vous tous, prêtres séculiers et réguliers, organistes, maîtres de chapelle, instituteurs qui prétendez que le plain-chant a fait son temps, qu'il faut lui substituer une musique orchestrale, théâtrale, triomphale, en harmonie, dites-vous, avec les progrès et les lumières du siècle; écoutez bien ce qu'ajoute Jumilhac, qui, à l'époque où il écrivait, n'avait pas prévu un débordement du profane dans les temples, pareil à ce-"
SUR l'importance du plain-chant. 385
lui dont nous sommes les tristes et malheureux témoins ! )
« Car, si la maxime des plus sages philosophes est véritable, que le seul changement d'un genre ou d'une espèce de chant en un autre genre ou espèce, quoy que légitime, cause insensiblement de l'altération et de la corruption dans les mœurs, quel desordre n'apporte pas
DANS LES mœurs ET DANS LA PIETÉ LE CHANT QUI EST ALTERE ET CORROMPU PAR LE MAUVAIS USAGE ET PAR LA MAUVAISE
cousTUME ! C'est donc un des principaux sujets pour lequel les divins cantiques de l'Église ne produisent point ces excellents effets dont l'on a cy-dessus parlé, et partant il est du devoir de ceux qui sont occupez en ce ministère angelique de se bien instruire de la science et de la pratique du Chant, et d'en observer soigneusement les moindres règles, afin de se 7'endre capables de recevoir euxmesmes, et de donner aussi au peuple de la dévotion et de ^édification en chantant ou recitant comme il faut les Divins Offices. C'est ce que leur recommande le Concile d'Aix la Chapelle tenu l'an 816, par les soins et en présence de Louis le Débonnaire, en ces termes : Que l'on établisse dans r Eglise des personnes pour lire, chanter et psalmodier, qui rendent à Dieu les louanges qui luy sont deues, non avec superbe, mais avec humilité; qui, par la douceur de leur lecture et de leur chant, charment les doctes, et instruisent les moins doctes, et qui, en chantant ou en
lisant, AYENT A COEUR L'ÉDIFICATION DU PEUPLE, NON LA TRES VAINE OPINION DONT IL POURROIT LES FLATTER. Que si l'on
rencontre quelques uns qui ne puissent pas le faire avec science, qu'ils se fassent instruire par les maistres, et lorsqu'ils seront bien instruits, qu'ils s'estudient d'accomplir ces choses, afin que ceux qui les entendent soient édifiez. »
Il faut mettre sous les yeux du lecteur les paroles mêmes du Concile d'Aix-la-Chapelle :
« Taies ad legendum, cantandum et psallendum iu Ecclesia constituanlur, qui non superbe, sed humiliter débitas Deo laudes persolvanf, et suavitate lectionis ac melodife, et doctes demulceant, et minus doctos erudiant; plusque velint in lectione vel cantu populi œdificationem , quam popularem vanissimam abulatio- NEM. Qni vero hœc docte peragere nequeimt, erndiantur prius à magistris ; et instructi hœc adimplere studeant, ut audientes œdifcent. » [Concilium Aquisgranense, lib. I, ean. 433).»
Après avoir lu ce passage, le lecteur voudra bien reconnaître que nous sommes peut-être dans le vrai lorsque, nous adressant aux jeunes compositeurs qui veulent s'essayer dans le genre religieux, nous leur recommandons sans cesse de ne pas chercher leur gloire en eux-mêmes, de dompter « la superbe, » de se pénétrer tellement des sentiments d'humilité, de douleur, de repentir qu'il s'agit d'exprimer, qu'ils s'oublient en tant qu'artistes, c'est-à-dire qu'ils ne cherchent en aucune manière à mériter les suffrages des habiles, mais plutôt à parler au cœur des simples et des petits. Cette « désappropriation » personnelle, qui fait le véritable chrétien, fait aussi le véritable artiste, à savoir l'interprète éloquent des textes sacrés.
Mais revenons au plain-chant, et voyons maintenant ce que saint François de Sales et son successeur sur le siège épiscopal de Genève, avaient ordonné touchant l'étude, l'enseignement et la pratique de cette partie du culte. J'ouvre un petit livre intitulé : Constitutions et instructions synodales de saint François de Sales, mises
SUR l'importance du plain-chant. 387
en ordre et augmentées par Monseigneur Jean d'Aranton d'Alex, son successeur dans le même évêché (Lyon, Jean- Baptiste de Ville, 1672, in-12), et j'y vois, au chapitre ii du titre I, où il est traité des conditions à remplir par les élèves qui veulent entrer au séminaire, que « tous les prétendans se présenteront devant Nous (l'Évêque) et les examinateurs synodaux...., afin que Ton puisse passer outre à l'examen qui se fera sur la Grammaire, les quatre parties de la Philosophie et les principaux traités de Théologie ; ap7'ès quoy on fera chanter les postulans, pour connoistre s'ils ont aptitude à chanter et la voix propre pour apprendre le plain-chant. » (Pag. 3 et 4.) Voilà pour les séminaires. L'élude du chant y était d'une telle importance, que le postulant était soumis à un examen sur le chant, avant son admission. Passons au titre III, où il est question de VOffice divin en public. Le premier chapitre est intitulé : Du Chant. J'en extrais mot pour mot les articles 1", 3, 4 et 5 :
(( Nous exhortons tous les Ecclésiastiques qui nous sont soumis d'apporter toute la révérence possible au chœur quand ils y viennent pour chanter l'Office divin, en sorte que Dieu en soit glorifié et le peuple édifié, et à ces fins Nous leur enjoignons d'observer inviolablement les choses suivantes :
[En marge de cet alinéa, on lit : Magna abusio habere os in choro et cor in foro. Bern.)
1. Tous les curez auront soin d'avoir, aux dépens de qui il appartiendra, les livres nécessaires pour chanter au chœur, comme Graduels, Antiphonaires et autres, sous peine de dix livres d'amende applicables à œuvres pies; leur enjoignons en outre et à lews Vicair^esde se faire instruire au Chant Grégorien dans on brief deloy, et à nos
Archiprestres de nous averti?' de ceux qui n'y auront satisfait, sous la même jmne.
{En marge : Constitut. syn. provin. Mediol. de ratione div. off. )
3. On n'obmettra point les Graduels, Traicts et Versets de la Messe, et on ne chantera des Motets composez de poroles profanes, non plus que certains noëls ridicules faits en langue vulgaire et sur des airs séculiers, que l'on a accoutumé d'adjouster à la fin des pseaumes que l'on chante aux festes de Noël dans quelques parroisses de nostre Diocèse.
{En marge : Concil. Laod., can. 59.)
4. Pour suivre JA pensée du IV Concile de Carthage, qui ordonne aux Ecclésiastiques de croii^e ce qu'ils chantent et de prouver par leurs bonnes œuvres ce qu'ils croyent, ils marqueront par leur modestie et par leur recueillement qu'ils croyent de chanter les louanges de Dieu dans vu lieu saint, qu'il honnore particulièrement de sa présence; ils observeront régulièrement certaines pauses à la fin et au milieu des Versets, prononçant gravement, et distinctement toutes les paroles sens qv'vn chœur anticipe sur Vautre.
{En marge : Vide, ut, quod ore cantas, corde credas, et quod corde credis, operibus comprobas. Concil. Cart., IV, can. 10.)
5. On aura soin que ceux qui jouent de l'orgue ou qui chantent en musique pendant l'Office divin ne joiïent et ne chantent jamais que des choses graves, qui puissent élever les esprits des fidèles à Dieu, et non pas les remplir de mauvaises pensées et chatouiller les oreilles comme font les Comédiens sur les théâtres.
SUR l'importance du PLAIN-CHANT. 389
{En marge : Concil. Senon. anno 1527. Concil. Aquisgran., I, can. 137.) »
Telles sont les règles établies par ces deux dignes évoques, saint François de Sales et M. d'Aranton. Et comme, en définitive, il s'agit ici de préserver le sanctuaire de tout contact de l'art profane, citons, en terminant, Bossuet qui, dans ses Maximes et réflexions sur la comédie, a démasqué impitoyablement ces deux grandes plaies de la nature humaine, la concupiscence des yeux et celle des oreilles, jusque dans les spectacles publics et particuliers les plus innocents en apparence. Que n'eùt-il pas dit en entendant résonner dans nos temples les accords les plus mondains et les plus efféminés! Écoutez d'abord ce qu'il dit des airs de Lulli : « Ses airs, tant répétez dans le monde, ne servent qu'à insinuer les passions les plus décevantes, en les rendant les plus agréables et les plus vives qu'on peut par le charme d'une musique qui ne demeure si facilement imprimée dans la mémoire qu'à cause qu'elle prend d'abord l'oreille et le cœur. » (P. 7 de l'édition originale, 1694.) Plus loin, il transcrit le canon « mémorable » du troisième concile de Tours, «d'où il a été transféré, dans les Capilulaires de nos rois : » « Toutes les choses où se trouvent les attraits des yeux et des oreilles, par oh l'on croit que la vigueur de Vâme puisse être amollie, comme on le peut ressentir dons certaines sortes de musique et autres choses semblables, doivent être évitées par les ministres de Dieu ; parce que p ir tous ces attraits des oreilles et des yeux, une multitude de vices, turba vitiorum, a coustume d' entrer daus rame. » Ce canon s'adresse, comme on le voit, aux ecclésiastiques, <( aux ministres du Seigneur. » Celle
« mollesse daus les chants qui alfoiblit insensible-
ment la vigueur de l'âme, » voyez comme Bossuet l'analyse ! Le grand évêque ne sait pas la musique. La musique est mille fois au-dessous de son génie; mais son génie lui fait deviner tout ce qu'il ne sait pas. Cette mollesse dans les chants, en quoi consiste-t-elie?
« Ce n'est rien, pour ainsi dire, en particulier; et s'il y falloit remarquer précisément ce qui est mauvais, souvent on auroit peine à le faire. C'est le tour qui est dangereux; c'est qu'on y trouve d'imperceptibles insinuations, des sentiments foibles et vicieux; qu'on y donne un secret apas à cette intime disposition qui ramollit i'ame et ouvre le cœur à tout le sensible; on ne sçait pas bien ce qu'on veut, mais enfin on veut vivre de la vie des sens... Cette disposition est mauvaise dans tous les hommes ; l'attention qu'on doit avoir à s'en préserver ne regarde pas seulement les Ecclésiastiques, et l'Église instruit tous les chrétiens en leurs personnes. » (Pag. 53-S4.)
Eh bien, « ce tour dangereux, » ces « insinuations, » ces ramollissements, « tout ce sensible, » ont pénétré dans nos temples avec la musique théâtrale. On ne saurait mieux exprimer cette phraséologie languissante, ces modulations langoureuses et fades, ces inflexions prétentieuses, ces rhythmes vulgaires et sautillants qui sont si fort goûtés aujourd'hui d'une partie du clergé. Le mal n'était pas aussi grand, sans doute, au temps de Bossuet. Aujourd'hui c'est l'excès; alors c'était l'abus. Cet abus, Bossuet ne l'a pas « condamné; » mais il s'en «est plaint» amèrement, et dans quel langage ! Écoutez encore :
« Saint Augustin met en doute s'il faut laisser dans les églises un chant harmonieux, ou s'il vaut mieux
SUR l'importance du plain-chant. 391
s'attacher à la sévère discipline de saint Athanase et de l'Église d'Alexandrie, dont la gravité souffroit à peine dans le chant ou plutost dans la récitation des pseaumes de foibles inflexions, tant on craignoit, dans l'Église, de laisser afloiblir la vigueur de l'ame par la douceur du chant! Je-ne rapporte pas cet exemple pour blasmer le parti qu'on a pris depuis, quoy que bien tard, d'introduire les grandes musiques dans les églises pour ranimer les fidèles tombez en langueur, ou relever à leurs yeux la magnificence du culte de Dieu, quand leur froideur a eu besoin de ce secours. Je ne veux donc point condamner cette pratique nouvelle par la simplicité de l'ancien chant, ni mesme par la gravité de celuy qui fait encore le fond du service divin. Je me plains quon ait si fort oublié ces saintes délicatesses des Pères, et que l'on pousse si loin les délices de la musique, que, loin de les craindre dans les cantiques de Sion, on cherche à se délecter de celles dont Babylone anime les siens. » (Pag. 76-77.)
il suffit. Nous ne voulons pas savoir ce que Bossuet dirait aujourd'hui. Constatons qu'à ses yeux il y avait deux choses : « les chants de Babylone, » la musique, et les « Cantiques de Sion, » le plain-chant. Ft nunc intelligite . . .
Février 1860.