OR MANCEAUX, IMPRIMEUR-ÉDITEUR
lUXELLES, LIBRAIRIE HENRI MANCEAUX.
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LA IIIISIQUE A MONS:
Car toujours dans nos murs, toujours parmi les nôtres Le culte des beaux-arts a trouvé des apôtres. Toujours dans sa splendeur leur astre nous a lui. C'était Lassus alors, c'est Fétis aujourd'hui.
Ad. Mathieu.
Mons a produit des noms glorieux dans les annales de l'art musical : Roland de Lassus' , Philippe du Mont^, François-Joseph Fétis ^. De savants biographes ont fait Connaître le génie et les œuvres de ces célébrités. La notice qui va suivre a pour but de retracer succinctement l'histoire de la musique dans la ville même qui s'honore d'avoir vu naître des sommités de l'art.
Au moyen âge, la musique religieuse était la musique par excellence. L'école de chant grégorien créée à Cambrai sous Charlemagne avait exercé dans notre contrée une heureuse influence que les invasions normandes ne parvinrent pas à détruire entièrement.
On peut inférer d'un passage de la chronique de Gislebert que, dans ces temps reculés, l'église du chapitre de Sainte- Waudru avait une école où l'on enseignait le plain-chant aux demoiselles nobles qui se destinaient à entrer dans ce chapitre *.
Un fait important prouve la valeur que les chanoinesses attachaient à leurs chants religieux. Elles firent mettre en plain-chant, dans la première moitié du XI^ siècle, par Olbert, abbé de Gembloux, les offices de sainte Waudru et de saint Véron, tels qu'ils se chantaient ci-devant dans notre ancienne collégiale ^.
Le cardinal Jacques de Vitry, qui écrivit, au commencement du XIII^ siècle, les annales des églises orientale et occidentale, mentionne aussi l'excellence du chant dans les églises des chapitres nobles de Mons, de Maubeuge, de Nivelles et d'Andenne. « Dans ces églises, dit- « il, il y a, outre les chanoinesses, des chanoines qui, « aux jours de fêtes solennelles, chantent de l'autre « côté du chœur, avec les dites demoiselles, et s'étudient « à répondre à leurs concerts mélodieux ^ »
Une école latine, placée sous le patronage du chapitre de Sainte-Waudru, avait pour but de former des clercs
instruits. C'était la grande école au Surplis. La direction en était confiée à l'écolâtre de Saint-Germain. Les élèves remplissaient les fonctions d'enfants de chœur des églises de Sainte-Waudru et de Saint-Germain ; après quoi, si on leur reconnaissait de l'aptitude, ils étaient dirigés vers les études supérieures pour embrasser plus tard la carrière ecclésiastique. Il va sans dire que l'enseignement méthodique du plain-chant marchait de pair avec les études littéraires, dans un tel établissement, fondé, antérieurement au Xll^ siècle, sur le modèle de ces écoles monastiques que Charlemagne avait fait annexer à toutes les cathédrales et aux principales églises de son empire'.
Il n'est pas possible de découvrir la date de l'introduction dans nos églises, de ce sublime instrument qui accompagne si bien les chants religieux, en un mot de l'orgue.
Toutefois on rencontre dans les plus anciens comptes du chapitre de Sainte-Waudru, remontant à l'année 1342^, la mention des gages du « clerc qui sonna les orghôncs », et du a maître qui rappareilla les orghènes ». Il est permis de croire que longtemps auparavant, cet instrument merveilleux avait été importé dans notre basilique et même dans d'autres églises de Mons.
Le plain-chant domina longtemps dans nos églises, à l'exclusion de la musique proprement dite, qui ne paraît y avoir pénétré, avec éclat, qu'au xv*^ siècle. Avant de
parler de cette belle époque de l'art, voyons ce qu'il était, à Mons, dans les temps antérieurs, en dehors des temples et des monastères.
La cour des comtes de Hainaut eut ses trouvères et ses ménestrels. Les premiers étaient, comme on sait, les chantres des exploits guerriers et à la fois des triomphes de l'amour : certains de leurs poèmes se récitaient et les autres se chantaient avec accompagnement de vièle^ ou dero/d'°. Le nom d'un trouvère montois, Raoul de Bresy, est parvenu jusqu'à nous^*.
Quant aux ménestrels, c'étaient de véritables artistes, connaissant la musique vocale et instrumentale, sachant par cœur une foule de lais ou chansons de gestes, et possédant l'art de jouer de plusieurs instruments. A ces talents ils en joignaient parfois d'autres encore, et c'est ce qui a fait dire qu'ils étaient, pour leur temps, des hommes universels.
Dans chaque contrée, les ménestrels élisaient un roi, qui avait pour attributions de maintenir la bonne harmonie entre eux et de diriger leurs études. Le roi des ménestrels de Hainaut et ses compagnons tenaient leurs écoles à Mons, durant le carême : on en trouve la mention à partir de l'année 1406*-. Ce roi était attaché à la cour du comte de Hainaut. De 1408 à 1412, Jehan Partans était investi de ces fonctions. En 1416, Piétrekin les remplissait. Le comte Guillaume I\^ de Bavière avait à sa cour un ménestrel, du nom de Jean Hanelet, qui, en
1424, s'intitulait aussi roi des méneslreux don pays de //r7//////aîi''\ et Jacqueline de Bavière avait à la sienne un harpiste (harpeur) qui s'appelait Johannes, et qui pourrait bien être Jean Hanelet'*.
Les ménestrels firent naître le goût de la musiquenonsculement dans la haute société, mais même chez le peuple. C'est ù eux qu'il faut attribuer particulièrement les plus anciens chants populaires. Comme instrumentistes, ils se faisaient entendre aux tournois, aux noces, aux processions et dans les églises.
La mention de ménestrels, de joueurs de trompette (trompeurs) et de cornemuse existe dans les premiers comptes du chapitre de Sainte-Waudru, de 1342 et années suivantes. On voit par ces comptes qu'il y avait des ménestrels à cheval à la procession de Mons et qu'ils jouaient du chalumeau et de la buccine (buisine).
Les trompettes et les ménestrels figuraient également à la tête des milices bourgeoises, aux jours où elles prenaient les armes.
Nos compagnies militaires dites serments avaient, de toute ancienneté, une marche guerrière sur laquelle ont été notées les paroles du Doudou, ce chant national dont l'audition réjouit nos cœurs autant qu'il réchauffe notre patriotisme'^.
Au xv'' siècle, l'art musical commençait à être tout à fait en honneur dans notre ville. Plusieurs instruïïients
y étaient cultivés: la trompette, le clairon, le tambourin, le hautbois, le fifre, le flageol, la harpe, le luth surtout. D'autre part, les chansons religieuses ou profanes y étaient fort en vogue, dans les réjouissances publiques et à la fin des repas. Les chantres d'église, renommés pour la pureté de leur voix, étaient ordinairement mis en réquisition, pour rehausser l'éclat de ces fêtes.
La musique n'était pas omise dans les drames liturgiques et dans les représentations dramatiques dites mystères ou moralités. Son rôle était d'une certaine importance aux joyeuses-entrées des souverains*'"'.
Dans les églises, à l'époque où me voici parvenu, le plain-chant était généralement chanté avec contre-point. L'enseignement du déchant était donné dans les écoles. Vers 1410, un clerc étranger, nommé Rogier, musicien expérimenté, fut appelé à Mons, « pour apprendre les enfants à descanter ». A l'arrivée de ce personnage, qui était pauvre, le magistrat lui fit un présent de 9 livres « pour lui reviestir*' ». Les progrès de l'harmonie et du contre-point firent naître ces compositions musicales d'un genre inconnu jusqu'alors, qui s'appellent messes, motets, etc.
Une nouvelle ère musicale s'ouvrit pour notre ville, au xvi*' siècle. Le chant en musique avec accompagnement de l'orgue et d'autres instruments'^, fut substitué au plain-chant, ù certains jours de l'année, dans les principales églises.
A partir de cette époque, le chapitre deSainte-Waudru eut un maître de chant, des chanteurs et des musiciens. Ces musiciens jouaient du violon, de la basse-de-viole, du basson (fagot), du cor de chasse, du hautbois et des timbales.
Dans les autres églises, la musique fut également admise et cultivée avec succès. La paroisse de Saint- Germain eut un maître de musique, chargé d'enseigner le chant aux enfants de chœur. I/église de Saint-Nicolas-en-Havré fut en possession d'une musique harmonieuse^^ : c'est là que Roland de Lassus^" fit entendre, pendant plusieurs années, sa belle voix de soprano. Quant à l'église de Sainte-Elisabeth, le chant musical n'y fut introduit qu'en '1609-^
Le goût de la musique d'église fut favorfsé par les* modifications considérables apportées aux orgues.
Non seulement toutes nos églises avaient un ou deux de ces instruments, mais il s'en trouvait dans la plupart des couvents et des chapelles. Aussi leur fabrication et leur réparation étaient-elles devenues une industrie lucrative.
Notre ville peut revendiquer plusieurs facteurs d'or-
. gués de mérite, et parmi lesquels je citerai : maître Jean
Crinon, qui jouissait d'une grande renommée^', maître
Jean Morel^% Nicolas Lenglet-\ François le Royer^%
J.-J. et Eugène Ermel'-".
Quoique tenant un rôle beaucoup moins important
que l'orgue, au point de vue de l'art, les carillons occupent une belle place dans les fastes de la musique belge. Ces instruments aériens donnent à nos fêles publiques un entrain auquel toute la population est en quelque sorte conviée. Le son des cloches*' produit sur l'âme des impressions diverses, suivant les caractères que ces timbres affectent. On peut dire que le propre d'un carillon bien composé est d'exciter à la gaîté, lorsqu'il redit de joyeuses chansons, ou de provoquer l'enthousiasme, lorsque ses notes perlées font entendre des hymnes nationaux.
Nos églises eurent, dès le xv^ siècle, non pas de véritables carillons, mais, ainsi qu'on le disait alors, des accords de cloches, c'est-à-dire des sonneries harmonieuses, qu'exécutaient plusieurs timbres, parfois jusqu'au nombre de neuf, ainsi que cela existait pour l'église de Sainte-Waudru.
La tour du Château avait un carillon dans la seconde moitié du xv^ siècle^^; elle en reçut un autre, plus considérable, en 1553^^ Ce carillon se composait (outre la cloche de l'heure ou grosse-cloche, et la cloche-porte'"), de dix-neuf appeaux^^. Il fut refondu en 4673, et le nombre des cloches fut porté à trente-cinq^*. Le carillon moderne a trente-huit cloches, toujours non compris le bourdon". Voici quelle est l'étendue de son clavier :
1— Pédales. u L, ^
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Certaines églises eurent des carillons : la paroisse de Saint-Nicolas, en 1558"*, celle de Sainte-Elisabeth, en i583^\ la collégiale de Saint-Germain, en 1609^% et le Val-des-Écoliers, en 1673^^
Les carillons, dès leur origine, se firent entendre aux jours de fêtes, et servirent, au moyen d'un mécanisme, à annoncer les heures, les demi-heures, les quarts et les demi-quarts. Un horloger montois, Pierre Jugle, excellait dans fart de faire des horloges à carillon^^.
Nos anciens carillonneurs étaient généralement organistes : plusieurs d'entre eux ont joui d'une certaine réputation artistique^^
Indépendamment des carillons, dans plusieurs villes du pays, pour égayer les habitants, des ménestrels jouaient sur les places publiques, notamment aux jours de foires et marchés. C'est ainsi que le magistrat de 3Ions avait pris à son service, le 24 mai 1532, quatre joueurs de hautbois*". Ces instrumentistes jouaient, tous les
jours, à onze heures du matin et à six heures du soir, en face de la maison de paix (hôtel de ville). Cet usage, suspendu à la suite de la surprise de Mons en 1372, fut remis en vigueur le 13 juin 1374, puis aboli en 1378, et l'on appliqua aux fortifications la dépense qu'il occasionnaif^'. Mais le 19 septembre 1383, le conseil de ville rétablit les joueurs de hautbois dans leurs anciennes attributions, et chargea les échevlns de n'admettre que les plus idoines, sous la condition déjouer depuis Pâques jusqu'à la Saint-Remi, à onze heures du matin et à six heures du soir, et depuis la Saint-Remi jusqu'aux Pâques, à onze heures du matin seulement.
Le 16 mars 1349 (n. st.), le même conseil avait autorisé l'établissement d'une corporation de musiciens, sous la dénomination de Confrérie de Sainte- Cécile, qui eut sa chapelle dans l'église de Saint-Germain^-. Il lui donna un règlement, qui fut publié â la bretèque de la maison de paix, le 4 avril 1388. Tous les joueurs d'instruments de la ville étaient obligés de faire partie de cette connétablie. Les organistes et les musicienschanteurs y étaient admis. Les instrumentistes devaient pouvoir jouer du hautbois, du cornet, de la flûte et du violon : ils n'étaient proclamés maîtres qu'après avoir su jouer deux morceaux sur chacun de ces instruments*^ L'organisation dont il s'agit, fut bonne, dans son principe, parce qu'elle empêcha l'art de tomber dans l'état de dégradation où l'avaient mis ailleurs les derniers ménestrels.
Une autre association, dite la Confrérie du Saint- Esprit ou des com/;rt/V//io/<s ;(?7/jo//6'/e>îs et joueurs d'histoires et (arches fut approuvée par les éclievins et le conseil, le 3 décembre 1560. Elle avait pour but de répandre le goût du théâtre, en stimulant par des prix le zèle de ses membres. Les comédiens étrangers devaient payer à cette confrérie deux sols tournois pour chaque représentation**. On peut croire, d'après cela, que l'on donna dès lors à Mons des représentations dramatiques à certains jours de l'année. Outre les amateurs de la ville, des artistes ambulants étaient admis à exhiber leurs talents en public, et le grand salon de l'hôtel de ville était ordinairement mis à leur disposition. En 1599 notamment un certain Adrien Talmy et ses compagnons, tous français, vinrent donner des représentations en cette ville. Leur répertoire se composait principalement de comédies et de pastorales, entremêlées de chant et accompagnées de divers instruments*^.
Au xv!!*^ siècle, on vit, à Mons, une foule d'amateurs s'adonner à de sérieuses études de chant et de musique instrumentale- Ces amateurs instituèrent deux associalions musicales qui eurent leurs jours de célébrité.
La première, fondée en 1672, sous le patronage de Notre-Dame du Chœur, avait pour objet de chanter en musique, avec accompagnement d'orgue, les offices de la Vierge, tous les samedis et les jours de Notre-Dame, dans l'église de Saint-Germain.
La seconde, beaucoup plus importante, reçut le litre d'Académie musicale de la ville de Mons. Cette association, qui se maintint honorablement jusqu'à nos jours, prit naissance en 1678. u Dans ceste académie, disent les « statuts primitifs, ne seront receues que personnes ho- « nestes qui sçachent chanter ou qui aiment la musique, a et ce, du consentement des confrères et à la présenta- « tion de l'intendant qui donnera premier son suffrage « comme en toutes autres choses, et puis les plus vieux ce selon leur admission. Celuy qui y sera admis, devra « sitost s'obliger aux présentes lois et ordonnances, et « donner quelque œuvre de musique ou Ix sols pour « estre employez en achat de livres musicaux. » L'académie était régie par un intendant, un directeur de musique et un receveur, rééligibles tous les trois ans. Le directeur était chargé de se tenir au courant des messes et des motets les plus beaux du temps, et de recruter des chantres mercenaires ou des amateurs étrangers, dont le concours était reconnu utile.
L'académie avait établi sa chapelle dans l'église de Notre-Dame de Messine. Les confrères y chantaient, le samedi et à chaque fête de la V'ierge, une messe solennelle en musique. Ils en chantaient aussi, à l'occasion, dans les autres églises de Mons*^. Enfin, ils faisaient fréquemment de la musique de chambre dans leur salle d'assemblée.
Les pièces d'une procédure'*' agitée, en 1719, entre les
confrères acadëmistes et les administrateurs de la paroisse de Messine, contiennent quelques détails curieux sur leur institution. Il y est question d'une épinette qui avait été donnée à l'académie par feu le sieur Manissart, « prêtre, noble et musicien ». Cette épinette servit d'abord a à des concerts particuliers que les confrères fai- « saient entre eux et aux musiques qu'on appelait le « Cliapelet et qui avaient lieu tour à tour chez eux, pour « s'exercer ». Elle fut ensuite déposée sur le jubé de l'église de Messine, pour y remplacer l'orgue qui avait été brisé lors du siège de Mons, en 1691. Mais un nouvel orgue ayant été mis sur le jubé, on transféra l'épinette chez le sieur Tevelle. Ce membre refusait d'en faire la remise au valet de l'académie : de là était survenue la contestation, qui se termina toutefois amiablement. Un mémoire produit dans ce procès, apprend que l'académie possédait des instruments précieux et que l'archevêque de Cambrai avait, dans une lettre spéciale, menacé de l'excommunication ceux qui oseraient soustraire ces instruments ou des papiers de musique de la compagnie. Un autre écrit révèle que les confrères étaient, pour la plupart, des amateurs de musique, appartenant à la classe aisée de la cité.
L'académie de musique développa puissamment le goût de cet art à Mons. L'établissement d'un théâtre permanent, grâce à l'initiative du prince-électeur de Bavière, y contribua beaucoup*^ Le goût de la musique et de l'art dramatique se produisait même dans les
maisons religieuses qui se livraient à l'éducation de la jeunesse.
Le 31 août 1711, une tragédic-opdra'*^ fut jouée, dans la maison des filles de Notre-Dame, par les demoiselles pensionnaires, à l'occasion du jubilé de la supérieure de cette communauté. La tragédie, qui avait trois actes, était intitulée : Cicercule, vierge et martyre. L'opéra, aussi composé de trois actes, portait ce titre : L'alliance de Climène avec le Jubilé. La musique de cet opéra était due à Jean-Baptiste Sauton, organiste du chapitre royal de Sainte-Waudru. Les deux pièces furent entremêlées. La représentation commença par un prologue débité par des bergères et des muses dans une vaste campagne terminée à l'horizon par le Mont-Parnasse. Le premier acte de la tragédie fut suivi du premier acte de l'opéra, et ainsi de suite. Un ballet général termina la pièce.
Depuis longtemps, le théâtre établi au grand salon de l'hôtel de ville était devenu insuffisant ; il présentait du reste des inconvénients sérieux. Profitant de l'arrivée à Mons, en 1754, de la princesse Anne-Charlotte de Lorraine, qui venait y tenir sa cour, des amateurs lui soumirent un projet pour la construction d'un théâtre au dessus de la Grande-Boucherie. Ce projet, parfaitement conçu, fut approuvé par Madame Royale — c'est ainsi qu'on appelait la princesse, — et nos amateurs trouvèrent en elle une protectrice éclairée des beauxarts. Le théâtre fut élevé en 1759 par l'architecte de Bettignies, maître des ouvrages de la ville.
En la même année, l'académie de musique forma, sous le patronago de la princesse Anne-Charlotte de Lorraine, une société dite du Concert bourgeois. A son origine, cette société, dont le sieur Waroquier était receveur, fut régie par un règlement, arrêté en 1761. L'abonnement de chaque associé était de deux couronnes par an. Après avoir successivement tenu ses réunions dans une chambre du sieur Masquillier, en la rue de la Chaussée, et chez le sieur Charles Fonson, la compagnie s'installa au refuge de l'abbaye de Maroilles■'^ Elle obtint de la ville, en 1775, la cession, à titre précaire, d'une ancienne caserne située dans la rue des Belneux, dont elle fit son locaP'. Le règlement de la société du Concert bourgeois fut révisé le 10 novembre 1768. On y lit que la société devait donner un concert par semaine, depuis le commencement d'octobre jusqu'au mois d'avril. Le concert était ordinairement suivi d'une « coterie ou redoute ». Euterpe pouvait-elle se passer de Terpsicore ?
Parmi les fêtes données, dans les premières années de son existence, par la société, je mentionnerai le concert qu'elle offrit, le 25 mars 1772, aux gouverneurs généraux des Pays-Bas, et où l'on chanta devant LL. AA. RR. un quatuor, un duo et un chœur, de la composition de F. Mathurin^^
On peut dire que la société du Concert donna, chez nous, l'essor au goût de la musique. Par ses encouragements et par son exemple, elle fit éclore une foule de
talents et naître un grand nombre d'amateurs. Dès son principe, elle sut tirer le plus brillant parti de ses propres ressources, des progrès incessants de l'art et surtout des modifications immenses apportées à l'instrumentation. Les chefs-d'œuvre de Handel, de Gluck, de Mozart et de Hayndn furent exécutés dans ses concerts, et depuis lors, la société se tint constamment au courant des productions des maîtres de renom, et ne recula devant aucun sacrifice pour soutenir sa haute réputation artistique.
Je rappellerai ici que c'est au concert bourgeois, qu'en 1793, fut exécutée la première œuvre musicale de François-Joseph Fétis qui, avant d'avoir atteint sa neuvième année, avait écrit un concerto pour le violon avec orchestre: ce morceau fut joué par son père et applaudi comme l'œuvre d'un enfant précoce. A l'âge de neuf ans, il le dit lui-même, Fétis touchait l'orgue de l'église de Sainte- Waudru, accompagnait le chœur des chanoinesses et les anciennes messes de vieux compositeurs allemands et italiens. Notre illustre concitoyen contribua, durant plusieurs années, aux exécutions musicales de la société du Concert, dont son père, organiste et professeur de musique, eut, pendant un certain temps, la direction'^''.
La création d'un théâtre important, qui coïncida avec celle de la société du Concert, permit à nos amateurs de constituer un orchestre de symphonie : ce fut un nouveau stimulant pour les musiciens montois.
La musique instrumentale s'était, d'ailleurs, améliorée d'une façon surprenante. Non seulement les instruments en général et les instruments à vent en particulier avaient reçu de notables perfectionnements, mais plusieurs, d'invention moderne, venaient d'être mis en usage.
Lorsqu'en 1787, les patriotes montois s'enrôlèrent pour soutenir l'indépendance du pays, il se forma parmi nos amateurs-instrumentistes un corps de musique pour marcher à la tête des compagnies de volontaires. Ce corps prit la dénomination de grande musique turque, à cause du costume oriental de ses exécutants. La musique turque était encore constituée en avril 1794. Dissoute à l'époque de la rentrée des Français, ses membres composèrent, en 1809, la musique de la garde sédentaire. Des témoignages contemporains constatent que la musique turque était composée de musiciens d'élite.
Ces artistes avaient fondé, vers 1805, la Société philharmonique de Mons, sous l'habile direction de Jean- François-Joseph Robert^*. Cette société remporta maintes fois la palme dans les concours^^. Elle prit, vers 1822, le titre de Société philharmonique de l'Union, et plus tard celui de Société d'harmonie.
Si notre ville possédait de bons instrumentistes^*^, les chanteurs de mérite ne lui faisaient pas non plus défaut, à la fin du siècle dernier et dans le commencement de
ce siècle. J'ai, pour ma part, souvent entendu faire réloge des fêtes musicales données alors par la Société des concerts et redoutes, et des messes exécutées par l'ancienne Académie de musique.
C'est cette académie qui, pour mettre le sceau aux services qu'elle avait rendus à l'art, jeta les bases d'une école de musique, qui fut ouverte en 1820, et dont J. Robert eut la direction.
Jusque-là, l'enseignement musical était donné en ville par des maîtres ou professeurs. Les élèves se perfectionnaient par des répétitions en commun.
Depuis longtemps, les amateurs se récréaient chez eux par des petits concerts, auxquels les jeunes gens, doués de dispositions musicales, étaient invités. On jouait des sonates, des trios, des quatuor, des quinque, des quintettes, ou bien on chantait avec accompagnement de harpe, de violon, de guitare, etc. Daps maint salon, on trouvait un clavecin et, en dernier lieu, un forté-piano, instrument qui remplaça avantageusement le clavecin par le motif qu'il procure des moyens d'expression que ce dernier n'avait pas.
L'institution de l'école de musique donna une nouvelle vigueur à l'enseignement de cet art à Mons. Cette école fut organisée par le conseil communal, d'après un projet de l'académie de musique, le 11 mai 1835, et les cours en furent ouverts le 13 juillet suivant^'. Ils comprirent des leçons de solfège et chant, d'instruments à
cordes et d'instruments i\ vent. loO élèves, garçons et filles, suivirent ces cours, en 1836. L'adnninistration de rétablissement fut remise à la ville par la société des concerts, en 1840, et une nouvelle organisation de l'école eut lieu en 1844. Douze professeurs y furent attachés, et la direction en fut confiée à un maître expérimenté, Jules Denefve, connu dans le monde musical par des compositions remarquables, et qui a donné l'impulsion à nos sociétés de chant.
Réorganisée sous le titre d'Académie de musique, en 1873, les diverses branches de l'enseignement y ont été complétées et l'institution a acquis sous la direction de M. Gustave Huberti (1874-1877) le rang distingué qu'elle occupe aujourd'hui. Depuis sa nomination, le 16 janvier 1878, le directeur actuel, M. Jean Vanden Eeden, ne cesse de consacrer au développement de? l'art musical les nombreuses ressources de son talent^^., ,
Les sociétés chorales font l'honneur de notre époque. Ce n'est pas que le chant en chœur n'ait été cultivé avec la plus grande distinction par nos ancêtres, même en dehors de la musique d'église. Mais ce qui caractérise nos sociétés chorales modernes, c'est l'immense résultat qu'elles obtiennent, de rendre l'art musical essentiellement populaire.
Après quelques essais de chant choral pour voix d'hommes, sans accompagnement d'instruments, un cercle d'amateurs s'organisa ù Mons, le 11 octobre 1841,
sous la direction de Jules Denefve, et prit la dénomination de 5ocî>'/g' i?o/a«t/ de Lattre. Le 19 décembre suivant, à l'occasion de l'inauguration du chemin de fer de Mons à Bruxelles, la société eut l'honneur d'exécuter, en présence de LL. MM. le Roi et la Reine des Belges, une cantate, œuvre de son habile directeur, auquel elle valut la grande médaille d'or. Cette première exécution fut le prélude d'études de plus en plus actives et sérieuses. Les occasions ne manquèrent pas ù la société Roland de Lattre de se produire, et, chaque fois, ses efforts persévérants furent récompensés par les plus sympathiques encouragements. Tantôt elle prenait part à des concours ou à des festivals, tantôt elle en organisait elle-même. Son plus beau triomphe fut au concours de chant d'ensemble ouvert, aux fêtes de septembre de 1847, par la société Méhul, de Bruxelles, sous les auspices du Gouvernement, où elle remporta le premier prix des villes de premier ordre. La société Roland de Lattre fut dissoute à la suite de la fête inaugurale de la statue de Roland de Lassus. Elle avait largement contribué à l'érection de ce monument et en avait popularisé l'idée par tous les moyens qui étaient en son pouvoir^^.
La prospérité dont jouit, dès son commencement, la société Roland de Lattre, fut un stimulant pour d'autres sociétés chorales qui s'étaient successivement formées à Mons. Parmi ces sociétés, il en est deux qui méritent une mention spéciale dans cette revue à cause de la haute considération qu'elles ont acquise. La première
ost la Société roifale [jirique, i'ondéc le 22 novembre 1845, et la seconde, la Société royale des Ouvriers Moiitois, qui date du 14 octobre 1850, époque où un cours de chant d'ensemble pour les ouvriers venait d'être ouvert à l'école de musique, par le concours du directeur et de M. Hippolyte lléro, ex-professeur de l'établissement^"* Le goût du chant ne diminue en rien, à Mons, le culte de l'harmonie et de la symphonie. Le 15 avril 1855, il s'y est établi, sous le patronage de l'autorité communale, une Société pour l'encouragement de la musique, dans le but « de former une bonne musique d'harmonie, composée exclusivement d'habitants de la ville », et le 1*" avril 1861, le corps de musique de la garde civique se fusionna dans cette société. Une autre association importante fut constituée, sous la présidence de notre éminent flûtiste M. Charles Derbaix : le cercle de symphonie dit le Cercle Fétis, qui fut placé sous la direction d'un amateur démérite, Pierre Laigle.Lebutde ce cercle, aujourd'hui dissous, étaitderassemblertousles éléments que renferme la ville pour faire de la musique sérieuse, et de venir en aideaux artistes-musiciens malheureux ou malades. Voilà, certes, une institution qui était capablede faire espérer d'admirables résultats. Eneifet, ce serait par laréuniondeseffortsde tous nos instrumentistes que l'on composerait un excellent corps de musique. Il suffit de prendre pour exemple les succès obtenus autrefois par la Société philharmonique. Le progrès n'est soutenable que par l'union, et la bonne pensée d'améliorer la po-
sition des artistes malheureux ou malades, était on ne peut plus favorable à cette union.
Toute concurrence musicale dans notre ville n'est possible qu'au détriment de l'art. N'a-t-on pas, pour l'émulation, les concours et les festivals? C'est là que nos exécutants doivent sentir combien est vraie notre devise nationale : V Union fait la force !
Les concours, et en particulier les concours de chant, ne sont pas chose nouvelle à Mons. Les sociétés de rhétorique y avaient habitué nos pères, et les concours de chant étaient si bien entrés dans les mœurs populaires que nous en retrouvons un vestige dans ces soirées de saint Jean et saint Pierre à la suite desquelles un prix est décerné à celui qui a débité les meilleures chansons et en plus grand nombre.
Mais les concours d'exécution de musique d'harmonie et de chant choral, tels qu'ils se donnent à présent, sont, ainsi que les festivals , une innovation artistique de notre temps.
On a pu reprocher bien des inconvénients à ces concours, et dire, entre autres, que les communes qui les organisent, sont mues plutôt par l'appât d'un lucre certain pour leurs habitants, que par l'amour de l'art luimême. Il n'en est pas moins vrai que ces luttes musicales, entourées de beaucoup de solennité, excitent toujours un vif intérêt et tendent à faire pénétrer dans les masses la bienfaisante influence du plus délicieux des beaux-arts.
Nous en avons des preuves manifestes chez nous, chaque fois qu'un semblable concours y a lieu. Il est vrai que Mons a le bonheur de se trouver à la tête d'une province où la musique est l'objet d'un culte assidu, et dont les communes importantes tiennent à honneur d'être dignement représentées partout où se donnent des fêtes musicales.
A part les concours d'exécution de musique d'harmonie et de chant d'ensemble, organisés par la ville, à diverses époques, notre Société provinciale des Sciences, des Arts et des Lettres a ouvert, à trois reprises, des concours décomposition musicale, etelle a eu le plaisir de décerner des palmes à MM. Léon de Burbure,de Termonde; Jules Denefve, de Chimay; Jean-B'^ Stevens, d'Enghien, et Leenders, de Tournai^*.
Mons compte aujourd'hui plusieurs compositeurs dont les productions ont été favorablement appréciées. Ce sont : MM. Antoine Willame*'*, Philippe Mary, Hippolyte Héro^% Désiré Prys. Je dois une mention spéciale à notre illustre chansonnier M. Antoine Clesse, sans oublier les romances et les chants populaires de M. Jean-Baptiste Descamps, les excellentes chansons de feu Marcel Grenier et de MM. Pierre Moutrieux, Hippolyte Laroche et Léopold Dumont.
Je finis par l'indication sommaire des institutions musicales qui existent, à ce jour, en notre ville. Ce sont : l'Académie de musique, la Société des Concerts et des Redoutes®^, la Société royale des Ouvriers Montois*^^,
la Lyre Ouvrière^*^, l'Orphéon^', le Cercle de Sainte- Cécile"'', les Fanfares de Mons^^ les Fanfares du Commerce^" et le Cercle symphonique^*.
Le tableau qui vient d'être esquissé fait voir que notre ville est constamment restée à la hauteur des progrès de l'art. La solennité musicale des 6 et 7 juillet donnera la mesure des ressources dont elle dispose aujourd'hui. Artistes et amateurs redoubleront d'efforts pour se montrer dignes d'un passé glorieux !