‹ La musique à Paris, 1894-1895 -[1898-1900] (volume 2)Chapitre 8 sur 19 · I. — Le Conservatoire · texte numérisé non relu

I. — Le Conservatoire

La Société des Concerts dans la salle de l'Opéra. — Les inconvénients de cette innovation. — Comment s'explique le succès hors pair des auditions de la rue Bergère. — L'ensemble des œuvres exécutées cette saison.

Un grand événement a marqué cette année la saison des concerts du Conservatoire; la Société a dû quitter son ancienne salle de la rue Bergère. Par ce fait, les auditions se sont trouvées plus ouvertes au public (c'est pourquoi nous avons cru de notre devoir d'en rendre compte) : mais ce gain a été malheureusement mis en échec par de graves inconvénients. L'ensemble des œuvres

jouées, la moyenne des exécutions ont été sensiblement les mêmes que d'habitude : une chose contre laquelle la meilleure volonté n'a point prévalu, c'est la mauvaise sonorité de la grande salle de l'Opéra.

A plusieurs reprises, cet hiver, j'ai entendu des amateurs se faire l'écho d'une certaine rumeur sur la décadence relative de ces auditions. De décadence, il n'y en a pas, il y a seulement ce désavantage énorme d'une association habituée à une salle unique comme sonorité, et tout d'un coup transportée dans un vaisseau de mauvaise acoustique. M. de Fourcaud a très bien résumé la question. « On a pu voir, dit-il, des associations symphoniques aussi bien recrutées, aussi riches en talents et en bonnes volontés ferventes et, nulle part, avec les mêmes œuvres, avec le même souci de préparation, les mêmes effets n'ont été plastiquement réalisés. » Il en faut conclure que la salle a été un facteur important dans cette réussite d'art. C'est très exact. « Sa merveilleuse qualité, dit encore l'éminent critique, affine les sons légers, velouté les sons puissants... Un tel milieu devient, par son intime vertu, le régulateur d'un orchestre. Comment s'oublier aux excès, quand les parois sonores les réprouvent et, sans cesse, en leur

sensibilité, avertissent les exécutants ». Il conclut en demandant que, tout en faisant la part de garanties contre les accidents du feu, la nouvelle salle soit reconstruite sur le modèle de l'ancienne. Faut-il l'espérer? je n'ose y croire. En supposant que les maîtres officiels de la situation veulent bien se préoccuper de cette considération artistique, jamais l'on obtiendra d'un architecte qu'il consente à copier l'ancien plan (même pour éviter de faire plus mal). Puis, ce qui pèsera le plus dans la balance, ce sera cette raison : on trouvera la salle trop exiguë et l'on voudra faire plus grand.

Or, c'est là justement une grossière erreur. Toutes nos salles de concert sont de beaucoup trop vastes proportions. Je ne connais pas la valeur sonore du Gewandhaus de Leipzig, mais je suis certain, a priori, que cette salle est loin de valoir l'ancienne petite Halle aux Draps. Ce que je sais bien c'est que même nos salles les moins mauvaises sont encore de dimensions exagérées. Sans doute, en prêtant l'oreille on peut arriver à y percevoir presque les plus petites finesses d'exécution. Cela n'est pas le tout. Il faut, comme l'a écrit Berlioz, que la musique arrive à nous, nous enveloppe jusqu'à nous faire vibrer. Si, en effet, la musique,

comme art, présente une large part d'intellectualité, il faut prendre garde que dans sa réalisation extérieure, autrement dit dans son exécution, il est nécessaire de tenir compte de certaines conditions physiques. Sans développer la question, un exemple suffira à en faire voir toute l'importance. Vous est-il arrivé d'entendre, dans l'intimité, certaines pièces de chant ou de musique de chambre? Ces pièces qui vous avaient poigne dans la petite salle de réunion, se dépouillent d'une grande partie de leur prestige lorsque vous les entendez au concert. L'explication? elle est celle-ci : que dans la salle de concert vous les avez seulement « entendues », et que, chez vous, elles vous ont fait « vibrer », pour parler comme Berlioz.

On « vibrait » également dans la vieille salle du Conservatoire à l'audition des symphonies de Beethoven. Ce charme nécessaire, elles en ont été presque entièrement privées sur la scène de l'Opéra. On a tâché de faire pour le mieux. Les choristes et instrumentistes ont été augmentés de nombre. C'est ainsi que les premiers violons atteignaient presque le chiffre rare de vingt. Cela n'a pas suffi. Pour arriver à un résultat entièrement pareil à celui des anciens concerts, il aurait fallu les multiplier dans de

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fantastiques proportions. Deux bougies sont fort loin de donner deux fois plus de lumière qu'une seule; et en ajoutant un second chanteur à un premier, on est loin d'obtenir un volume double de son. Et encore fallait-il tenir compte de la résonnance notoirement défectueuse de cette immense salle. On conçoit donc l'inquiétude justifiée des sociétaires. M. de Fourcaud rapporte que l'un des plus qualifiés lui a dit : <c Encore une saison pareille, et nous sommes perdus! » Raison de plus pour remédier, sitôt possible, au mal.

Car il y a du vrai dans la boutade de ce sociétaire. Je crois bien, pour ma part, que la moyenne des exécutions restera aussi soignée. Mais, leur effet de réalisation ne demeurant pas le même, comment faire comprendre à la masse des auditeurs que la faute en est à la seule disposition des murs? Ceux qui déclaraient déjà cet hiver que le niveau des auditions baissait, n'avaient pas soiigé à cette distinction. Certains critiques, non des moins clairvoyants, s'y sont même laissé prendre. A propos de la Symphonie de Schumann en ré mineur, l'un d'eux critiquait la mollesse des instrumentistes. J'ai bien suivi cette exécution. Il ne m'a pas semblé que le reproche fût mérité. Mais à

entendre l'œuvre telle qu'elle vous arrivait aux oreilles, je comprends que la tentation pût vous venir de la formuler.

L'ensemble des œuvres jouées peut paraître un peu maigre au premier abord. Mais il faut tenir compte de deux choses. L'une, c'est que si la Société donne vingt concerts, elle ne change que dix fois son programme. L'autre, c'est qu'elle s'est montrée très fidèle à l'esprit de son institution en exécutant un certain nombre d'œuvres avec orchestre et chœurs d'une certaine envergure. Ce fut la Neuvième Symphonie et la Missa solemnis de Beethoven ; ce fut encore des fragments des Béatitudes et le Psaume CL de Franck, et La Lyre et la Harpe de Saint-Saëns. Il faut y joindre le Stabat de Verdi, le ballet du Prince Igor, et enfin le Gloria Patri de Palestrina, qui nous a donné l'occasion d'entendre, enfin, une parfaite exécution du grand maître religieux. Parmi les classiques on vit figurer les noms de : Haendel, avec un Concerto] Mozart, avec un Adagio de violon; Haydn, avec une Symphonie inédite; Beethoven, avec deux Symphonies (3e et 9e), sa Messe en rè et l'Ouverture de Léonore; Gluck, avec l'Ouverture d' Iphigênie ; Mendelssohn, avec la Symphonie en la; Schumann, avec deux Sym-

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phonies (en si bémol et en rè mineur); Weber, avec l'Ouverture àîEuryanthe !

Parmi les modernes, il faut noter une chose; c'est que, tout en faisant une part à Berlioz et à Wagner, la Société a su mettre en relief deux des plus regrettés de nos compositeurs : César Franck et Lalo. Ce n'est là, du reste, que de la stricte justice. En plus, on a vu figurer, comme à l'ordinaire, les noms de Saint-Saëns, Massenet et Dubois. Ensuite, on s'est permis une petite excursion en pays étranger, en exécutant un Ballet de Borodine, des œuvres religieuses où le vieux maître Verdi a tenté de montrer sa constante verdeur, et aussi une Suite de Raff, — celle-ci peu digne d'intérêt.

Comme exécution, le même souci de la perfection s'est révélé comme toujours. C'est même une chose curieuse que M. TafFanel obtienne ici d'aussi bons résultats, alors qu'à la scène sa réussite est quelquefois douteuse. Ainsi, il a dirigé avec un entrain et un soin des proportions remarquables l'ouverture du Vaisseau Fantôme : je ne voudrais pas faire le même éloge de son interprétation du Prélude du 3e acte des Maîtres avec l'orchestre de l'Académie nationale de musique. Non! S'il y a une critique à adresser à la Société, ce n'est pas au

sujet des exécutions orchestrales : ce serait seulement au sujet des solistes du chant. Je ne veux nommer personne, mais je formulerai le regret que la moyenne des chanteurs ne soit pas plus relevée. En ajoutant qu'une part modérée, mais exacte, a été faite aux virtuoses en la personne de Mlle Clotilde Kleeberg et M. Hugo Heermann, je terminerai cette étude en renouvelant notre souhait du début. Espérons que l'an prochain la Société pourra reprendre sa petite salle de la rue Bergère, aménagée pour éviter les plus grandes chances d'incinération en masse. Placé dans son véritable milieu, on ne pourra pas reprocher à l'orchestre du Conservatoire de « faire trop petit» dans ses exécutions de Beethoven.

15 juin.

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