‹ La musique à Paris, 1894-1895 -[1898-1900]Chapitre 5 sur 15 · I. — Le Conservatoire · texte numérisé non relu

I. — Le Conservatoire

Les critiques contre la Société des Concerts. — Elles étaient à prévoir si les séances eussent continué à l'Opéra. — Malgré le retour à l'ancienne salle, elles ont éclaté. — Tradition allemande et tradition française. — L'opinion de Wagner.

En terminant notre pareille étude de l'an passé, nous exprimions un souhait : c'était de voir la Société des Concerts réintégrer la petite salle de la rue Bergère « afin qu'on ne puisse pas reprocher à l'orchestre de fab^e trop petit dans ses exécutions de Beethoven ». De notre souhait, la première partie s'est réalisée; mais les reproches que nous sentions venir n'ont pas été évités. Les objections qui se formulaient

de côté et d'autre, un critique les a réunies et comme systématisées. Son étude est presque un réquisitoire à l'encontre de la Société. Nous avons déjà abordé la question dans notre étude du 1" janvier. Aujourd'hui nous voudrions préciser quelques points.

Il nous faut préciser d'abord qu'en discutant (je ne dis pas en les rejetant toutes) les critiques qu'on adressait à la Société des Concerts j'ai limité la question à l'interprétation des Classiques et de Beethoven en particulier. Pour les modernes, pour certains en particulier, le mode d'interprétation que nous soutenons ne serait pas de mise. La Société, du reste, ayant à exécuter cet hiver la quatrième Symphonie de Brahms, s'est permis un assez large emploi du rubato. Ceci pour dire que sa manière n'est pas constamment uniforme ; car, pour ma part (mais je n'ai garde de me prononcer en l'espèce), je ne vois pas quel gain elle en a retiré. Et j'ai constaté qu'autour de moi certains critiques semblaient éprouver une analogue impression.

Cette délimitation une fois faite, cherchons quelle peut être l'origine de ces critiques adressées au Conservatoire, et au nom de quels principes l'on se croit en droit de les formuler.

Leur origine, nous avons déjà exposé que

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nous la croyons trouver dans la comparaison que l'on peut faire entre nos exécutions françaises et certaines exécutions étrangères plus délibérément « subjectives ». Pourquoi nous tenons pour notre genre d'interprétation plus mesuré, moins arbitraire, nous avons essavé d'en trouver les motifs. Ce qui nous reste à rechercher ce sont les principes sur lesquels s'appuie l'opinion opposée.

Plus ou moins directement on accuse les interprétations actuelles de la Société d'être beaucoup moins vivantes que celles d'Habeneck. Aucunement ne veux-je méconnaître les mérites d'Habeneck et je me fais un devoir, sur la foi de musiciens illustres, de rendre hommage à sa mémoire. J'ai cependant la ferme conviction, j'insiste sur ce point, que ses interprétations était moins mouvementées, beaucoup moins variées dans les oppositions des nuances en particulier, que celles que nous entendons en ce temps-ci dans la salle de la rue Bergère. Et, dans mon point de vue, ceci n'implique pas un éloge spécial pour le chef d'orchestre actuel ou d'une manière définitive. J'expose simplement ma croyance : croyance d'après laquelle, tout en reconnaissant la A^aleur d'Habeneck, j'estime que l'on n'est pas fondé à arguer de son auto-

rite pour blâmer ce qui se passe en ce moment. On me dira peut-être : Comment expliquezvous qu'en 1828 l'orchestre mené par Habeneck souleva des fureurs d'enthousiasme, alors que cet hiver la salle resta presque tiède après la même cinquième symphonie! J'ai déjà répondu a cette objection dans mon étude du l*^*" janvier. Rt, au besoin, si l'on insiste, je répondrai par cette question : comment expliquez-vous que les romantiques aient si fort méprisé Racine alors que les auditoires de Versailles se pâmaient à ses tragédies? On me l'expliquera sans doute très aisément, et les raisons que l'on me donnera je les appliquerai au cas qui nous occupe. Il paraît que, il y a quelques années, lors de la venue d'un capellmeister, « tout le Conservatoire se récria : c'était contraire à la tradition. En vain lui fit-on observer que si ce n'était pas la tradition française, c'était du moins la tradition allemande et que Beethoven était Allemand... » C'est donc de la tradition allemande que l'on se préA^aut pour blâmer notre école française. — Je dis à dessein notre école, car les critiques que nous sommes en train d'examiner peuvent être appliquées, et le sont, à nos divers orchestres parisiens. — Or cette tradition existe-t-elle? Délicate question que je

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ne puis personnellement trancher faute d'avoir vu le jour quelque cinquante ans plus tôt. Mais à défaut d'opinion personnelle je puis du moins réunir quelques plausibles témoignages. A en juger d'après Wagner, que l'on se réfère à son Art de diriger ou à son Rapport au roi de Baçière, cette tradition n'existerait pas. On va crier au scandale, soit! mais qu'on veuille bien remarquer que c'est sur Wagner que je me fonde. En premier lieu cette affirmation d'apparence paradoxale, Wagner l'a expressément formulée, dans son Rapport (1865) : « Dans nos écoles il n'y a pas de style classique à conserver et à entretenir, par la raison que, dans nos établissements publics, un pareil style est totalement inconnu ou n'est pas représenté... Nous sommes forcés de constater que nos meilleurs orchestres même n'ont pas encore actuellement le droit de conserver; ils ont besoin d'abord de ce perfectionnement qui doit porter leurs exécutions à la hauteur des œuvres des grands maîtres allemands... » Et ailleurs il ajoute : « Que l'on me nomme, en Allemagne, l'école qui a fixé et conservé la façon de jouer la musique de Mozart. » En second lieu nous voyons, dans VArt de diriger, que Wagner reproche aux chefs d'orchestre allemands du

milieu de ce siècle de suivre un mode d'interprétation trop uni et sans aucun relief. C'est précisément par un caractère tout opposé que se distinguent les exécutions des capellmeister contemporains. Il est difficile, par conséquent, de les poser en continuateurs d'une allemande tradition.

Ici je vois poindre une objection, objection qui consiste à se prévaloir de l'autorité du maître de Bayreuth. « La rénovation de l'art de diriger, a-t-on dit, a eu pour principal auteur Richard Wagner lui-même. )) En d'autres termes on considérerait, dans cette hypothèse, les chefs d'orchestre du temps de Mendelssohn et de Ferdinand Hiller comme avant laissé perdre la véritable tradition. Puis Wagner aurait insufflé à la génération présente le véritable esprit des maîtres de l'époque classique. Les capellmeister que nous avons l'occasion d'entendre seraient donc les sûrs dépositaires de cette restauration classique accomplie par Wagner. Je dois dire que je n'en crois rien.

J'ai déjà fait remarquer que pour bien saisir la pensée de Wagner il faut se reporter à l'époque oîi il a écrit et observer que ses critiques doivent être considérées du point de vue historique, au moins autant que du point de

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vue absolu. J'ajoute que plusieurs raisons me donnent la conviction que les chefs d'orchestres modernes font beaucoup plus qu'il ne demandait. Et si, à mon humble avis, un Strauss et un Nikisch ne paraissent pas avoir saisi l'esprit des symphonies beethovéniennes, j'incline a croire qu'ils n'ont même pas l'excuse de les rendre comme Wagner l'aurait souhaité. En effet, de l'aveu de personnes compétentes, Wagner ne fut pas un rubatiste dans les interprétations classiques. L'éminent critique Louis de Fourcaud, qui a été l'ami du Maître et qui Ta entendu diriger, a bien voulu m'en donner l'assurance. Il est à remarquer également que le capellmeister allemand qui se rapproche le plus de notre manière française, je veux dire le grand Hans Richter, est précisément celui qui peut être considéré comme l'héritier le plus sûr de l'esprit vs^agnérien. D'autre part il est bien admis que notre Conservatoire perpétue, plus ou moins heureusement disent les uns, mais enfin perpétue la tradition d'Habeneck. On lui reproche même de le faire trop fidèlement. Cette tradition, on le sait, ne donne guère dans le travers d'un excessif rubato. Eh bien! qu'on veuille bien relire les opuscules de Wagner et on verra qu'il s'est prononcé à

diverses rejDrises très nettement en faveur des interprétations du Conservatoire de Paris qu'il trouvait plus compréhensives de l'esprit des classiques. Tradition pour tradition, il semble donc que notre tradition française ait pour elle une autorité pour le moins aussi grande que celle de nos voisins. Je n'entre pas dans la discussion de savoir si tel chef d'orchestre français a plus ou moins de qualités que tel capellmeister allemand, j'ai seulement voulu examiner un ensemble de critiques, et ma conclusion est que, pris dans son ensemble, notre mode d'interprétation n'est peut-être pas aussi défectueux que semblent le dire quelques auteurs.

P. -S. — Le Musical Courier de New-York n'a pas goûté, paraît-il, notre article du 15 mai, et tout en reconnaissant que la Reç>ue illustrée est « beautifully printed and illustrated », il nous fait notre procès en règle. C'est son droit de répondre, son droit de faire intervenir l'affaire Dreyfus, son droit aussi de nous apprendre des choses plus ou moins étonnantes, par exemple que nous crions en France, « conspuez Zola, conspuez Picquart, conspuez tout le monde excepté Estherazy et M'^^ Pays\ )) (sic). Je ferai seulement observer à mon confrère que, si j'ai

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cru devoir rélever quelques passages de sa Revue, nous ne considérons aucunement, pour cela, les journaux de musique américains comme de « nefarious publications ». Ici même il aurait pu voir que nous nous intéressons d'assez près aux travaux des critiques américains. Il aurait vu citer tantôt la Revue Miisic, tantôt le Harper's ou encore VEçening Post et tant d'autres journaux. Naguère encore nous avons mentionné l'intéressant livre How music developed\ et je serais sensiblement reconnaissant à mon confrère s'il voulait me faire savoir l'éditeur de « Mezzotints » par James Hueneker^, ouvrage que certains confrères américains m'indiquent comme un volume à lire. — Je termine en engageant mon confrère à lire le paragraphe final de notre article. Il verra au juste sur quel terrain nous avions posé la question.

1. Dans son numéro du 6 septembre, le Musical Courier a bieii voulu m'apprendre que cet excellent livre a paru chez Chas. Scribner's Sons à New-York. L'auteur, sous la rubrique du « Raconteur », donne précisément au Musical Courier une série de « variétés » des plus intéressantes.

15 juin.

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