II. — Le Cirque d'Été
Deux inno%'ations. — La présence de chefs d'orchestres étrangers au pupitre. — Félix Weingartner et Piichard Strauss. — Avantages de ces comparaisons. — Excessive abondance de virtuoses. — Quelques sévères jugements sur cette fâcheuse orientation. — Ce que semble particulièrement goûter le public du Cirque.
L'Association des Concerts Lamoureux s'est décidée, cette année, à rompre avec les anciennes traditions de céans. Pas avec toutes heureusement. Mais sur deux points elle a hardiment innové. Lui faut-il donner tort ou raison? C'est ce que nous allons examiner.
Sur le premier point, il n'y a pas grand'chose à dire. Elle a jugé bon de nous présenter deux personnalités étrangères en matière de virtuosité orchestrale. Nous aurions tort de nous en plaindre. Jamais ces sortes de comparaisons ne sont sans fruits. Si l'on se sent devancé par des hommes venus d'ailleurs : voilà une bonne leçon
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pour ne pas s'endormir dans la routine. D'autre part, dans une salle où l'on est habitué, avec un orchestre qu'on connaît, on se trouve dans une situation exceptionnellement favorable pour juger des mérites d'un maître de chapelle. Parfois ce sont des œuvres souvent entendues que l'on voit diriger. Au premier abord on est peutêtre désorienté par les différences de compréhension. Puis on se prend à réfléchir. Rentré chez soi, on relit attentivement sa partition. Et souvent on en revient, en dernière analyse, à son étonnement de la première minute. On se convainc qu'il est toujours imprudent d'admirer de loin et sur la foi des autres. Enfin si, par hypothèse, on avait cru à la réelle et incurable infériorité de nos musiciens (certains semblent presque le dire), on se sent rasséréné après quelques-unes de ces auditions. Rien n'est plus ridicule assurément que d'avoir une trop haute opinion. Mais rien n'est plus sot non plus que de dénigrer les siens pour se complaire dans une admiration, souvent peu raisonnée, des artistes d'autres pays.
Nous avons donc vu, au Cirque, M. Richard Strauss et M. Félix Weingartner prendre alternativement le bâton et diriger soit de leurs propres œuvres, soit des œuvres connues.
Comme compositeurs, nous avons trouvé l'un, M. Strauss, touffu, plutôt un peu diffus et d'allure indécise ; l'autre conservant dans sa manière de développer quelque chose de plus net et de plus accusé, au demeurant tous les deux très à l'affût de toutes les recherches orchestrales, mais prêtant le flanc à la critique sous bien des rapports et en particulier sur la valeur intrinsèque de leurs motifs. Zaratliustra et le Séjour des Bienheureux valent sans doute autant que certaines œuvres de nos musiciens. Mais sans aller chercher bien loin, je leur préfère la pièce de Paul Dnkas qu'exécuta cet hiver même l'orchestre de M. Chevillard. Son apparence est moins complexe, mais sa solidité est plus certaine. — Comme chefs d'orchestré : si la manière de M. Weingartner, qui vise à l'énergie, empêche parfois bien des détails des symphonies d'être perçus assez nettement, du moins faut-il reconnaître son attention à pénétrer l'esprit des maîtres et son grand souci des rythmes. De plus il faut ajouter qu'il fut d'une moyenne supérieure dans les fragments de Roméo et Juliette. Par contre, M. Richard Strauss ne paraît pas avoir beaucoup plus approfondi la pensée de Beethoven que je ne cherche à comprendre la peinture d'un Bœcklin,
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par exemple. N'avais-je donc pas raison de dire que ces comparaisons sont toujours de quelque enseignement? Nous avons vu deux des jeunes chefs les plus estimés de l'école allemande contemporaine. Nous avons une idée, au moins sommaire, de leurs mérites comme compositeurs et directeurs d'orchestre; et tout en reconnaissant leurs qualités, nous savons que nous aurions mauvaise grâce à nous plaindre lorsque c'est le chef habituel du Cirque qui reprend le bâton.
Si c'est une rupture avec les traditions de M . Lamoureux que d'appeler à plusieurs reprises d'autres chefs pour diriger l'orchestre (une seule fois, à ma connaissance, se lit-il suppléer et encore s'agissait-il du quatuor tchèque), c'en est une non moins directe que d'avoir prodigué aux auditeurs un si grand nombre de virtuoses. Peut-être même leur renommée de virtuoses d'orchestre ne fut-elle pas étrangère à la venue des deux capellmeister dont nous venons de parler. Nous ne sommes pas le premier à faire cette constatation. Un de nos confrères écrivait dernièrement : « Ce que l'on peut reprocher aux programmes du Cirque comme à ceux de M. Colonne, c'est l'étonnante, la croissante abondance de virtuoses. Je reconnais qu'ils font recette, plus sûrement que la
musique elle-même... » Il n'a pas été le premier, du reste, à s'étonner de cette innovation. Certains se sont même montrés assez sévères. Cet hiver, dans un salon, j'entendais le propos suivant : « Oh! cette année, au Cirque, ils font les concerts Colonne. » Et dans une autre maison, comme cette question était mise sur le tapis, l'un des interlocuteurs laissa échapper cette boutade que j'ose à peine transcrire tant elle est désobligeante, même injurieuse : « Vous savez, il ne faut pas s'étonner, c'est une association avec un comité!... enfin ils sont en République ! î ! » Sans être au courant d'aucun détail de l'organisation de ces concerts je crois bien pouvoir supposer que c'est à cette forme désignée d'une si méprisante façon par mon interlocuteur qu'il faut attribuer ces tendances nouvelles. Car, à moins qu'on ne me donne la preuve décisive du contraire, je me refuse à croire que M. Chevillard eût, de son initiative, ainsi modifié les traditions du Cirque. En fin de compte l'explication serait que l'association avait besoin de se constituer une petite caisse de réserve et qu'elle a pensé y parvenir en faisant paraître les virtuoses les plus aimés du public. A-t-elle réussi? Je l'ignore. Mais.je crois avoir remarqué une chose. Si certains concerts
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de virtuoses ont attiré un nombre .raisonnable de spectateurs, il m'a bien semblé que les auditoires les plus nombreux et les plus brillants se sont rencontrés aux jours de grandes exécutions où l'importance de la partie orchestrale était au moins l'égale de celle des solistes. Qu'on se rappelle les exécutions des deux premiers actes de Tristan. Ce fait même, tout a l'honneur des habitués, m'a particulièrement frappé : que la seule présence des virtuoses, si elle n'était pas rehaussée par quelques œuvres de bon aloi, ne paraissait pas exercer la même fascination que sur d'autres auditoires parisiens. Je conserve donc bon espoir. Je souhaite à l'association de réunir les ressources qui lui sont nécessaires. On peut même l'excuser, dans un pays où la munificence gouvernementale n'est pas fort large, d'avoir, pour les réaliser, quelque peu dévié de ses traditions. Mais je me berce de l'idée que d'importantes exécutions orchestrales assureront à l'administration des recettes toujours plus importantes que l'exécution d'un fragment de concerto de Spohr ou de Max Brucb. Ainsi ne perdrions-nous rien, sans que la prospérité de l'association soit menacée de décliner.
1" juillet.
III — Le Ghatelet.
•Les six musiciens joués plus de cent fois aux Concerts Colonne. Leurs festivals. — L'œuvre de violon de J.-S. Bach. — Assez large part faite aux modernes. — Médée de Vincent d'Indy. — La Procession nocturne d'Henry Rabaud.
La seule innovation de M. Colonne durant cet hiver a été cette série de festivals consacrés aux auteurs dont le nom avait paru plus de cent fois sur ses affiches. Encore ces séances n'ontelles pas donné tous les brillants résultats qu'on était en droit d'attendre. Je ne parle pas de Berlioz avec la Damnation et les petites cérémonies plus ou moins théâtrales qui l'ont accompagnée : couronnement du buste, ofi'rande d'un bronze au chef d'orchestre par un groupe de commerçants ! Mais, en dehors de Saint- Saëns et de Wagner, les autres festivals n'ont pas été d'une réussite bien merveilleuse. Pour .Massenet on se contenta, comme l'a écrit M. Bruneau, de
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« faire un choix de morceaux courts et de succès éprouvé )). Pour Mendelssohn, on le réduisit, au Nouveau-Théâtre, à la stricte portion congrue (ce n'est pas que je m'en plaigne). Enfin, pour Beethoven, on s'y reprit en deux fois sans qu'aucun des deux concerts fût bien significatif.
A part cette petite tentative, la saison n'offre aucun caractère particulier. La proportion reste sensiblement la même pour les œuvres des classiques. Nous devons cependant noter la part la plus grande faite aux œuvres de Mozart avec une Symphonie et deux Concej^tos et surtout l'apparition sur les programmes de l'œuvre de violon si intéressante d'ailleurs de J.-S. Bach.
Parmi les modernes, je n'ai pas besoin de dire que Wagner tient toujours la corde pour l'importance et le nombre des œuvres exécutées. Le seul fait à remarquer est l'apparition d'un certain nombre de nouvelles œuvres sur les programmes. Sans parler absolument d'innovation, on peut bien cependant trouver que c'est un acte d'initiative que d'avoir donné une aussi large place à César Franck. Ses Variatiojis symphoniques, son Chasseur maudit, sa Symphonie et, enfin, tout son oratorio de
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Rédemption représentent, ensemble, un assez joli total. De même voyons-nous avec plaisir Chabrier être représenté par sa vivante ouverture de Gwendoline et par deux Valses romantiques . Nous ne novis plaindrons certes pas, non plus, de voir le nom d'Edouard Lalo revenir à plusieurs reprises. Enfin, nous trouvons le nom de Vincent d'Jndy avec Istar et Médée, celui de Pierné avec sa partition de l'An Mil, celui d'Enesco avec une Pastorale, celui de Rabaud avec sa Procession nocturne et celui de Sarreau avec un Episode symphonique exécuté par Raoul Pugno .
Cette partition de Médée n'est pas sans causer un certain étonnement à celui qui se trouve pour la première fois en contact avec cette « musique de scène )). Quel rapprochement pourrait-on faire de la musique de scène telle qu'on la conçoit habituellement et cette œuvre toute pleine de recherches harmoniques? Puis comme on sent, à travers les modifications des motifs, la main d'un musicien, maître de son écriture î Quant à dire s'il y a abus de chromatisme, ce n'est pas moi qui me permettrai de le dire. Il faudrait pour cela et un don d'affirmative que je n'ai pas et une connaissance au moins superficielle de la tragédie, connaissance
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que je n'ai eu nulle envie d'acquérir. Non! la seule chose que je m'explique un peu difficilement, c'est l'apparition de cette mélodie en ré bémol (page 26) qui, évidemment, est beaucoup moins séduisante que la si jolie Entrée de Créon. Cela n'empêche pas qu'on serait encore bien fier de recevoir, comme Henry Gauthier-Villars, la dédicace d'une pareille partition!
La Procession nocturne, de même, du reste, que les autres œuvres de M. Rabaud, a reçu un accueil très flatteur. Certes ce n'est pas une pièce où l'originalité de l'auteur se fasse encore sentir. Mais, à défaut d'originalité et de puissance, elle possède un caractère d'agréable facilité. La mélodie en la bémol du début n'est pas sans un certain charme discret. 11 y aurait peutêtre bien un tant soit peu de banalité dans le chant des cloches en ut majeur. La fin, sans avoir un très grand relief, est cependant assez heureuse.
En somme, il faut bien reconnaître que cette campagne est encore assez honorable pour l'initiative de M. Colonne.
15 juillet.