DE LA SAISON
Les projets de nos associations. — Orchestres et virtuoses étrangers. — L'incident Edvard Grieg. — Lettre d'un habitant de Christiania. — A propos de Tannhseuser.
Nos diverses associations de musique d'orchestre ne s'épuisent point en promesses pour cette année. Au reste faut-il s'en plaindre? Les saisons qui parfois s'annoncèrent sous de brillants auspices ne furent point les plus remarquables. Sachons attendre. Peut-être auronsnous la chance d'être agréablement surpris.
On a dit, mais j'ignore si l'information est bien fondée, que M. Eugène d'Harcourt avait l'intention de se consacrer à de solennelles exécutions des grands oratorios. Ce serait de sa part une fort louable initiative. En tous cas,
il est d'ores et déjà certain que nous aurons en octobre-novembre la primeur d'une remarquable manifestation d'art, je veux parler des dix représentations de Ti^istan et Iseult, que M. Lamoureux va donner au Nouveau-Théâtre. Lorsqu'on connaît le degré de perfection auquel M. Lamoureux sait porter l'ensemble d'une exécution, on ne peut que se réjouir de savoir que c'est sous sa direction que ce drame va faire parmi nous sa tardive, mais première apparition.
C'est surtout en vue de l'exposition que l'on commence à se déjà préparer.
Nous aurons des concerts russes ; et le public parisien sera heureux de pouvoir y applaudir une artiste à qui il a déjà prodigué ses marques de faveur : M™^ de Gorlenko-Dolina. Ce sera après une importante tournée de printemps à Prague, Budapest, Constantinople, que la sympathique artiste se rendra à Paris ^ Et avant de quitter Péter sbourg elle donnera en janvier deux concerts de musique française, l'un sous la direction de M. Lamoureux, l'autre sous la direction de M. Chevillard.
On annonce aussi la venue, pour ce prin-
1. Ce projet n'a pas été réalisé. Nous n'avons pas eu le plaisir non plus de voir venir l'orchestre d'Amsterdam.
temps, de l'orchestre philharmonique de Vienne. Il serait à désirer que l'orchestre de l'opéra de Berlin (supérieur, dit-on, à l'orchestre philharmonique de cette même ville) suive l'exemple de cette compagnie autrichienne.
D'autre part, on dit grand bien de l'orchestre d'Amsterdam. Le critique néerlandais, Daniel de Jong, souhaitait de le voir se présenter au public parisien. Espérons que cette année d'exposition permettra à ce vœu de se réaliser.
Ici même, M. Edouard Colonne est jusqu'à présent le seul imprésario qui ait paru se préoccuper d'organiser des auditions pour le printemps. Au reste sa première tentative n'a pas été heureuse. Il avait invité Edvard Grieg, et Grieg a répondu qu'en « présence de l'issue du procès Dreyfus, il ne pouvait se résoudre à se rendre en France ; outré qu'il est, comme tout étranger, du mépris que l'on montre dans notre pays à l'égard de la justice... » La phrase est d'un « donquichottisme » assez savoureux, n'est-ce pas, dans son outrecuidance, pour qu'il fût amusant de la citer après tant d'autres. Naturellement on a ri de cette incartade du vieux musicien et chacun s'est ingénié à en donner une explication. Certains ont dit, ce que j'ignore, qu'il n'en fallait pas chercher d'autres
que ce simple fait du compositeur norwégien édité par une maison israélite. Une autre version paraît assez vraisemblable.
(( Vous vous étonnez, me disait-on, qu'un étranger comme Grieg répugne à venir à Paris. Mais ignorez-vous la réputation actuelle de notre capitale . Consultez les commerçants, hôteliers, coiffeurs, etc., qui ont affaire aux étrangers, et tous vous diront que depuis la grève des terrassiers ils hésitent à y venir, comme en un lieu peu sûr. Vous pensez que les gens inoffensifs mis en prison et la rue livrée aux tire-laine et aux émeutiers, ne sont pas faits de nature à encourager les visiteurs hésitants. »
Faut-il donner créance , partiellement ou pour le tout, à ces interprétations, faut-il supposer que M. Grieg ne se trouve pas suffisamment déifié parmi notre public, ou est-ce tout simplement que M. Grieg est abonné à un de ces journaux que l'on appelle français parce qu'ils s'impriment à Paris? Je laisse à d'autres le soin de l'éclaircir.
Mais puisque nous sommes à cet incident,, nous aurions mauvaise grâce à ne pas citer la réponse de M. Colonne. « Chez nous, comme ailleurs, écrit-il, les passions politiques et reli-
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gieuses sont vives; elles empoisonnent parfois et font dévier toujours [sic] les questions purement humanitaires... » (En langage ordinaire cela veut dire, ou je me trompe fort : C'est vrai, cher maître, nous avons bien besoin de votre indulgence. Dans le cas de notre coreligionnaire il ne s'agissait que d'une question humanitaire. (Flein! Que pensez-vous de cette manière adroite de renchérir encore sur l'impertinence du cher maître?) Eh bien î sous l'effet des passions politiques et religieuses, on s'est laissé aller à faire dévier la question. Tout cela est parfaitement exact, à condition... de l'entendre dans un sens diamétralement opposé à la pensée de M. Colonne.
Le signataire continue : « Mais ce sont là des crises passagères après lesquelles nous nous ressaisissons toujours et redevenons ce que le monde est accoutumé de voir en nous, la France de l'égalité, de la justice, la France de 89. » (Continuons à traduire : Mais voyons, cher maître, ignorez-vous donc qu'avec les tambourinaires des grands principes de 89 il y a toujours moyen de s'entendre? Vous avez bien vu la satisfaction qu'ils viennent de vous donner et s'ils n'ont pu se conformer tout à fait à nos recommandations, du moins ont-ils fait assez,
sans doute, pour qu'il vous soit possible cle revenir sur votre décision de la première heure).
J'ignore si M. Grieg se contentera de ces singulières excuses. Eh bien! s'il persiste dans sa détermination, nous nous consolerons aisément si l'on remplace son nom par quelquesuns des compositeurs Scandinaves dont les œuvres trop rares que l'on nous révèle nous donnent désir d'en connaître de nouvelles.
Un épisode piquant dans le cours de cet incident c'est la lettre d'un habitant de Christiania, M. Luhnensclîloss, que le Gaulois a publiée. (( Quoique simple particulier, écrit-il, je proteste contre l'expression de M. Grieg (( comme tous les étrangers ». Ceci est un mensonge, car bien des étrangers sensés ne sont pas de l'avis de ce monsieur... » Vraiment il serait coupable à nous de laisser passer cette lettre sans en féliciter bien cordialement son auteur. Elle ne prouve pas seulement, en efiPet, une franche droiture de caractère; elle prouve encore une rare perspicacité. Oui certes, il a fallu à un étranger un véritable don de divination pour discerner la vérité au milieu du fatras des fausses informations que s'est évertuée à répandre une certaine presse cosmopolite. (De ce groupe je n'excepte pas certains journaux
publiés en français.) Deux rédacteurs du Gaulois racontaient dernièrement que s'étant trouvés deux jours à Naples avec les seuls journaux italiens, ils étaient demeurés atterrés par la tournure que semblaient prendre les événements. A l'arrivée des vraies nouvelles ils s'aperçurent que toutes ces informations étaient purement controuvées. Et sans parler de mille faits également probants, en nous en tenant aux seuls journaux musicaux^ quelles étranges choses ne sommes-nous pas obligés de constater! Le Directeur du Musical Courier publie dans son journal (20 septembre) un compte rendu de la 80^ représentation de Tannhœuser à l'Opéra de Paris. Je vous le recommande, par parenthèse, comme le plus extraordinaire assemblage de coq-à-l'âne qu'on puisse imaginer. Eh bien, sur la foi d'un journaliste anglais, M. Blumenberg entend nous prouver que « s'il était exact, comme on l'a dit, que l'étranger ait fourni 35 millions pour fonds de corruption, il n'y aurait plus en France de presse nationaliste ». 11 est vrai que M. Blumenberg est peutêtre israélite. Et dame, alors, il ne faudrait pas s'étonner. Il y a déjà dix-huit cents ans que l'on connaît le cri: c'est Barrabas que nous voulons.
l®"^ novembre 1899.
Frédéric Nietzsche et M. Edouard Colonne. — L'art de l'actualité. — Une remarque à propos de Namouna. — Camille Saint-Saëns virtuose.
M. Colonne, sur certains points du moins, ne partage pas les opinions de Nietzsche. Ce prophète (?) à grande envergure n'estime les choses qu'en mesure de leur « inactualité » : c'est d'après des raisons toutes contraires que se conduit M. Colonne. Par goût, il aime l'exhibition. Sans parler des nombreux virtuoses, de temps à autre il présente à son public quelque maître de la composition. Il y a deux ans, Vincent d'Indy dirigea; l'hiver dernier ce fut Massenet; au premier concert de cette saison, il s'assura le concours de Saint-Saëns. Comme Saint-Saëns vient d'obtenir un récent succès à rOpéra-Comique il nous faut donc reconnaître le directeur du Châtelet comme un maître dans l'art de l'actualité.
Les plus habiles, toutefois, ne réussissent pas
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de toute manière. C'est ainsi qu'à ce même concert, M. Colonne exécuta Namouna de Lalo. Fidèle à son parti pris d'actualité il n'eut garde d'omettre que c'était là la première exécution de cette œuvre aux Concerts du Châtelet. Très finement, M. Gaston Carraud remarque : « ... première audition de cette Suite qui défraya si souvent les programmes des Concerts Lamoureux! Cela prouve simplement que M. Colonne a ignoré pendant dix-sept ans
— tout comme un simple directeur de l'Opéra
— un chef-d'œuvre de grâce, de rythme, de couleur et d'esprit : il n'y a pas de quoi se vanter. » Mais ce n'est là, après tout, qu'un bien léger « impair )) dont tout le monde aurait pu se rendre coupable. Laissons cela et arrivons-en au concert Im-mème.
Que de piano, que de piano pour un seul jour! Trois longues pièces qui s'encadrent entre le Chasseur maudit de Franck et la Suite déjà nommée de Lalo. Chacune de ces pièces représente un aspect différent du talent de Saint-Saëns. Le Grand Duo^ si je ne me trompe, date de la jeunesse de l'auteur. La Suite algérienne se range parmi les œuvres de genre exotique, genre que lé maître cultive particulièrement depuis ses habitudes de vie errante. Enfin
le Scherzo que nous avons assez souvent l'occasion d'entendre est une pièce d'ordre presque humoristique dans laquelle l'auteur s'est plu à rechercher certains effets nouveaux.
A la vérité je ne saurais faire un grief à M. Colonne d'avoir procuré au public parisien cette satisfaction, malheureusement trop rare, d'entendre au piano un maître musicien qui est en même temps un virtuose incomparable. Mais il me semble que pour une apparition si en dehors de ses habitudes, j'aurais souhaité que le choix des morceaux fût un peu différent. Puis j'aurais été infiniment heureux que M. Camille Saint-Saëns nous ait interprété une grande œuvre classique. Certes il existe des virtuoses dont les exécutions sont souvent d'excellent style et intéressantes dans les détails. Mais quel profitable exemple ne serait-ce pas pour tout le monde que d'entendre a réalisée )> la conception que se font les compositeurs, des œuvres classiques. M. Saint-Saëns a pour lui l'autorité du musicien et le talent du virtuose : je suis convaincu qu'en consentant à donner, à l'intention des musiciens et vrais amateurs, des séances de musique classique, il contribuerait d'une manière fort efficace à la culture du goût musical.
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Le second concert (5 novembre) ne différait pas beaucoup du premier. M. Diémer cédait sa place à M. Cortot et remplaçait lui-même le maître au premier piano. Les morceaux d'orchestre du début et de la fin étaient changés, c'est vrai, mais le point vraiment intéressant du programme c'était Tapparition de Guy Ropartz au pupitre. Certes la musique de scène des Pêcheurs d'Islande n'est pas sans mérite ; mais du moment que l'on dérangeait le directeur du Conservatoire de Nancy, quelle bonne idée on aurait eu de lui faire diriger son Psaume CXXXVIl... Et voilà pour les deux premières séances de la saison. A l'heure où paraîtront ces lignes, M. Lamoureux aura dirigé, entre deux de ses triomphantes exécutions de Tristan, le premier concert de son Association. Mais quel dommage qu'il soit obligé d'abandonner le Cirque pour le lointain théâtre du Châteaud'Eau!
P. -S. — ' Au moment où l'on ne parle que de Tristan, je conseille aux curieux de se reporter à la septième et la huitième mesure de la Sonate pathétique. Cela leur donnera l'occasion de faire un singulier rapprochement que l'on n'a pas, je crois, encore songé à faire.
P. P. -S. — Signalons l'appariiion d'une nouvelle revue musicale : Le Maître de Chapelle (8, rue Milton) , qui paraît depuis quelques mois. C'est à notre confrère F. de Ménil qu'on en a confié la rédaction en chef.
15 novembre.
Un commencement de réaction. — On consent à être juste pour nos musiciens. — Ce que nous écrivions sur Bayreuth en 1896 : ce qu'on en dit aujourd'hui. — Les admirables exécutions de Tristan par M. Lamoureux. — Les interprètes. — Une Symphonie de Henri Rabaud au Chàtelet.
Ici même au retour de la première série de 1896 à Bayreuth j'écrivais que la finale du Crépuscule n'avait pas atteint tout à fait la perfection orchestrale des auditions du Cirque, mais, qu'avant trois ou quatre ans, il ne serait pas permis de l'affirmer. Trois ans se sont écoulés. M. Lamoureux vient de monter l'une des œuvres capitales du répertoire wagnérien. Quelques audacieux ont osé porter une main sacrilège (quel style poncif, hélas!) sur la gloire jusque-là intangible du théâtre de la Colline. Et l'on daigne porter une favorable attention aux initiatives de nos compatriotes. On écoute religieusement les exécutions du Nouveau-Théâtre et tous s'accordent à reconnaître que jamais
rien de plus parfait, ni peut-être même d'aussi parfait ne s'est réalisé jusqu'ici au point de vue musical. J'ajoute que si une chose doit nous réjouir en cette ajffaire, c'est peut-être moins le résultat merveilleux auquel est parvenu M. Lamoureux (on le pouvait assez prévoir) que cette récente indépendance d'esprit qui permet aux connaisseurs de lui rendre pleine justice.
Deux choses m'ont surtout frappé dans la direction de M. Lamoureux au cours de ces représentations modèles de Tristan : l'incroyable équilibre de son orchestre et sa mimique extraordinairement sobre. L'équilibre de son orchestre, ce n'est pas la première fois que je le constate; mais plus je vais, plus j'entends de chefs différents et plus j'admire cette entente des sonorités qui fait que toutes les notes de l'accord, tous les dessins superposés vous parviennent à l'oreille. Et croyez bien que c'est là la marque d'un directeur peu ordinaire. Je dois ajouter qu'il a été non moins admirable dans le nuancement des détails et surtout qu'il a réussi dans ce point si difficile de souder les différentes phrases l'une à l'autre, je veux dire de ménager les transitions au point que, même dans les effets de contraste, on sent que c'est bien le même discours musical qui se continue;
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au lieu d'éprouver l'impression d'une série de petits fragments qui se juxtaposent comme en une frise de mosaïque. Je disais en second lieu que sa sobriété de gestes m'avait séduit. Ce fait m'intéresse surtout en ceci qu'il montre l'inutilité de cette emphase de gesticulation à laquelle se laissent aller nombre de directeurs d'orchestres. Je comprends bien que lorsqu'on se trouve, par accident, à la tête d'une compagnie, on soit obligé, dans cette sorte d'improvisation, de suppléer par la mimique aux indications que l'on n'a pas eu le temps de sûrement infuser aux groupes de l'orchestre. Mais lorsqu'on a vu M. Lamoureux parfaitement calme à son pupitre, marquant simplement le rythme avec autorité, et lorsqu'on a constaté l'ondulation vivante des sonorités parmi les « tempi » continuellement changeants, on se prend à aimer cette sobre manière qui met toutes choses en leur vraie place et n'ajoute rien d'inutile.
Faut-il parler maintenant des interprètes ? Je dois dire, tout d'abord, que j'ai éprouvé une fort agréable surprise en entendant le rôle d'Iseult interprété par M""^ Litvinne. M™^ Litvinne avait chanté des fragments de Wagner l'hiver dernier au Cirque. On l'avait déclarée absolument supérieure. A ce moment ce n'était pas
exact. Elle possédait un organe exceptionnel, ce qui n'est certes pas à négliger, mais certains effets de « parlé )> ou du moins quelques tentatives de dramatisation excessive déparaient sa manière. Cet hiver, nous devons rendre justice à son admirable voix et nous devons ajouter que nos préventions contre son style n'ont plus de raison d'être. Nous l'avons trouvée en immense progrès. Il n'y a pas lieu de nous en étonner, maintenant que nous savons qu'elle a donné les preuves d'une nature peu ordinaire, en se déclarant prête à suivre les indications que les gens compétents étaient à même de lui donner. — Chez M°^^ Brema (Brangrene) on reconnaît la présence d'un tempérament dramatique. Mais que d'exagération, que de gestes inutiles! Il paraît que c'est à ses tournées triomphales en Amérique et à son retour beaucoup trop tardif pour que la bonne influence des répétitions ait pu se faire sentir, qu'il nous faut attribuer ses exagérations de manières. Passons donc condamnation et contentons-nous de constater ses mérites fort réels. Les hommes ne sont malheureusement que suffisants. M. Challet (Kurwenal), qui avait été très bon à certaines répétitions, a déparé ses auditions en public par une certaine afféterie. M. Gibert (Tristan) pos-
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sède à certains jours des qualités dechant appréciables, mais malgré le soin que les directeurs ont dû apporter à lui enseigner la mimique et la mise en scène de Wagner (et de M™^ Wagner) je l'ai trouvé tout à fait en dehors de l'esprit de son rôle... Et nous nous en tiendrons là pour aujourd'hui, car si nous venions à entamer la question du drame wagnérien en lui-même et des impressions qui ressortent de ces nouvelles représentations, le numéro suivant de la Revue serait en vente que nous n'aurions pas encore cessé d'écrire.
Une fois par hasard nous pouvons bien parler du Châtelet. Nous aurions mauvaise grâce, en effet, à passer sous silence l'exécution d'une symphonie d'un aussi jeune auteur que M. Henri Rabaud. Ils sont si rares les musiciens nouveaux qui pratiquent encore le pur genre symphonique ! Il est vrai que l'œuvre de M. Rabaud n'est peut-être pas d'un caractère symphonique absolument incontestable. On l'a déjà dit et non sans raison : son œuvre rentre plutôt dans le genre du poème symphonique ou plus exactement de la suite d'orchestre. Non pas qu'on y remarque de réelles intentions descriptives ou narratives (encore que son finale ressemble dans son début à une espèce de chasse ou che-
vauchée), mais la phrase y est généralement longue et d'un caractère lyrique qui ne se prête qu'à demi au véritable développement symphonique. L'andante en particulier est au moins aussi filandreux et sucré que les moins bonnes pages de M. Massenet. La partie la plus goûtée, celle qui est en manière de scherzo, est assez agréable à entendre, mais par malheur bien insignifiante. En résumé on ne sent point encore dans cette œuvre l'éclosion d'une personnalité. Je ne dis pas que M. Rabaud manque de tempérament, j'aime à croire qu'il en est autrement, je constate seulement qu'il n'a pas encore réussi à se créer une manière à lui, il est vrai qu'il a le temps d'y parvenir et je me berce de l'espoir qu'il y parviendra.
Une autre œuvre attirait l'attention des amateurs au Châtelet. C'était le Concerto pour piano de Castillon. M. Pugno l'a fort bien joué, on l'a fort applaudi ce qui est justice. Mais, en vérité, abstraction faite de la jeunesse de l'auteur (on sait qu'il mourut à trente-cinq ans) et une fois reconnu le riche tempérament qu'il fait deviner, ne peut-on pas dire tout timidement qu'il ne justifie pas entièrement les éloges dithyrambiques que certains lui prodiguent...
... Pour cette fois nous ne pouvons parler
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des concerts Lamoureux du Château-d'Eaii, l'administratioii ayant omis de nous y convier. Mais nous saisissons cette occasion pour réparer un oubli bien involontaire. Comment laisser passer un compte rendu des représentations de Tristan sans dire un mot de la traduction d'Alfred Ernst, que M. Louis de Fourcaud (qui s'adjoignit M. Paul Briick, ami et confident du défunt) a mise à jour avec un soin si religieux!
!"■ décembre.
Pourquoi l'Association des Concerts Lamoureux a émigré au Château-d'Eau. — La physionomie de cette nouvelle salle. — Interruption pendant la Pastorale. — Pourquoi son Andante demande à n'être pas traîné. — La Fantaisie de M. Max d'OUone au Château-d'Eau, — La Symphonie inachevée de Schubert au Conservatoire.
Ce n'est pas pour leur plaisir, ce n'est pas pour le plaisir des habitués (oh, que nenni!) qu'ils sont allés se perdre dans ce quartier lointain ; mais alors pourquoi -avoir élu domicile dans ce théâtre du Château-d'Eau? Ah! pourquoi? cela est toute une histoire. C'est d'abord parce que le Cirque d'Eté est livré au gâchis des plâtriers (cela on le sait) ; c'est encore parce que l'on est obligé de prendre ce que l'on trouve et qu'à vrai dire, là s'étaient donnés les premiers concerts Lamoureux ; et c'est enfin parce que nous avons la honte à Paris de ne posséder aucune salle de concerts, pas même une Kaimsaal comme à Munich, moins son Louis XV alourdi et ses chopes et son jambon.
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Au début de la saison M. de Fourcaud déplorait cet état de choses qui risque -de compromettre pour des hasards de réparations l'existence de compagnies aussi remarquables que cette Association. De fait, que serait-il advenu d'elle sans M. Lamoureux? Tout un hiver d'inaction, c'était la nécessité pour beaucoup de ses membres de chercher des engagements ailleurs, c'était, en un mot, la débandade générale. M. Lamoureux n'a pas voulu abandonner les intérêts des associés. — En cela, du reste, il a fait autant pour notre art français que pour ses musiciens. — Prévenu à la dernière minute que la salle habituelle allait leur manquer, il s'est mis de suite en quête d'un local disponible. Et, à ses risques et périls (c'est du moins ce que j'ai cru comprendre), il a loué à nouveau la salle de ses débuts. La salle est fort malpropre (c'est pour cela, prétend-on, que l'on a surnommé l'immeuble Théâtre de la République), mais les habitués ne s'en sont pas effrayés, et si l'atmosphère d'estaminet où l'on court-bouillonne donne aux mains quelque moiteur, cela n'empêche pas les applaudissements de sonner haut et clair.
Il est certain qu'au premier abord l'on se sent un peu dépaysé. Les programmes que l'on
vous distribue étonnent par l'ailure' quasi-officielle de leur couverture à trois couleurs. Il n'est pas jusqu'à la muse qui orne la première page qui n'exale un relent (au figuré) de symbolisme poncif comme un monument de Dalou. Puis le public des secondes se révèle plus espiègle. Figurez - vous qu'au concert du 26 novembre M. Lamoureux dut s'interrompre jusqu'à trois fois pendant l'Andante de la Pastorale. Ce n'était certes pas contre lui que le tumulte était dirigé, mais il y avait une question de porte, soit ouverte, soit fermée, que l'on ne discutait pas avec la tendre finesse de l'auteur des Proverbes. Enfin les desiderata ayant reçu satisfaction, le chef d'orchestre put terminer le morceau au milieu des plus légitimes acclamations. De fait il l'a rendu avec une précision et une finesse de nuances dont bien peu sont capables. Il avait adopté un mouvement sensiblement plus animé qu'à certains jours. A mon point de vue (c'est là une de mes marottes), c'est déjà un progrès; eh bien, malgré cela je continue à trouver qu'il demeure en deçà de la vérité. Beethoven, qui n'en était pas pour les arguments littéraires, a écrit sur sa partition : Scène au bord du ruisseau. Je suppose par conséquent qu'il a eu ses raisons de le faire. Or,
j'ouvre la partition et, dès la première mesure, je constate une chose. Si l'on joue lentement cet Aiidante molto moto, le rythme du début semble un de ces accompagnements-formules dont Mozart a fait souvent usage dons ses sonates de piano. Si, au contraire, l'allure est un peu animée [molto moto), ce rythme prend un caractère de souplesse et de grâce qui rappelle très bien (musicalement parlant) le murmure du ruisseau surtout lorsqu'il vient à être varié en doubles croches. De plus le dessin mélodique des violons, au lieu de sembler n'être qu'une vague mélodie de coupe classique, s'empreint de la gaieté des chants d'oiseaux. En un mot, c'est la sérénité toute joyeuse de la campagne estivale qui se traduit alors dans l'ensemble du morceau. Mais à quoi bon répéter ce que nous avons déjà écrit [La Musique à Paris, tome IV, page 157)? Il n'y a du reste qu'une manière poulies curieux de se convaincre à cet égard, c est de prendre la partition et de se la chanter dans les deux manières, autrement dit « d'expérimenter » par eux-mêmes la justesse de ce que nous avançons.
Après la Symphonie Pastorale, M. Hayot vint exécuter le Rondo capriccioso si connu de Samt- Saëns. M. Hayot est l'un de ces vingt ou trente
violonistes parisiens qui possèdent ' une très forte moyenne de qualités. Quelques-uns sont un peu connus du grand public grâce à des séances de musique de chambre qu'ils ont eu l'initiative d'organiser. D'autres, en revanche, jouissent d'une notoriété relativement restreinte; et cependant combien d'entre eux sont vraiment plus intéressants que tels des virtuoses étrangers que Ton nous révèle de temps à autre à grand fracas. En particulier, M. Hayot est un exécutant d'un très réel mérite. Et dans son exécution je ne trouverais guère à redire qu'à un léger abus du chevrotement et un certain manque de calme et de simplicité dans l'introduction.
On s'est montré jusqu'ici généralement sévère pour le petit ballet de Casse-noisette de Tschaïkowsky. Aussi ài-je éprouvé presque une heureuse surprise en l'entendant. Cela n'a point trop de prétention et il s'y trouve quelque chose qui n'est pas loin d'être de l'esprit et de l'humour amusante. Puis c'est fort bien joué, si bien que je ne suis pas éloigné de préférer ce badinage au « pathos » de la sixième symphonie du même auteur. Et, en fait de belle exécution, je vous prie de croire que celle du dernier morceau ne le cédait en rien h aucune des pré-
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céclentes. Quelle solidité et quelle vie clans cette interprétation de l'Ouverture "des MaUres\ Si vétilleux qu'on soit, il serait difficile d'y relever même de petites défectuosités. Ah! il est vrai que M. Lamoureux n'a pas battu en deux temps, alla bj'eçe, le développement en ut qui précède le passage en mi majeur, mais cela n'en a pas plus mal marché pour cela.
Le dimanche suivant (3 décembre), M. Chevillard a dirigé avec beaucoup de succès un programme sensiblement le même. Une nouveauté, toutefois, y était inscrite, la Fantaisie pour piano et orchestre de M. Max d'Ollonne. Tous les critiques se sont accordés à reconnaître plus d'originalité dans cette œuvre que dans la récente cantate de l'auteur la Vision du Dante. Voilà qui m'embarrasse beaucoup , n'ayant pas assisté à l'audition de cet envoi de Rome que le Conservatoire a donné en novembre dernier. Notons toutefois à l'honneur du jeune musicien ces favorables témoignages.
Il ne me reste plus beaucoup de place pour parler du Conservatoire. On a écouté sagement cette sage musique qu'est le 98'' Psaume de Mendelssohn. Bonne exécution de la Symphojiie inachevée en ^si mineur de Schubert. Au premier abord on est presque un peu dépaysé
par cette musique si simple en forme de lœndler. Il faut relire l'œuvre pour en goûter- le charme un peu mièvre mais cependant délicat; et il faut se rappeler aussi en quelle époque elle fut écrite. Du Baptême de Clo^is de M. Théodore Dubois je ne puis rien dire, n'ayant pu arriver qu'au moment des dernières mesures. A ses séances suivantes la Société des Concerts a inscrit la Symphonie de Brahms en ut mineur et VOde à Sainte-Cécile de Hsendel.
15 décembre.