‹ La musique à ParisChapitre 5 sur 13 · II · texte numérisé non relu

II

dans la mesure, à l’endroit du Poco andante, où le chant, passant à la basse, les violons brodent au-dessus un dessin en triolets.

Comme compensation, les cors ont enlevé le Scherzo sans la moindre hésitation.

Il se trouve d’ailleurs, dans cet orchestre, de remarquables éléments. M. Crickboom, qui occupe en ce moment la place de violonsolo, si brillamment tenue, il y a deux ans, par M. de Guarnieri, est assurément un artiste de grand mérite. A cette même séance, il a exécuté avec une réelle maîtrise le I er Concerto de Max Bruch. Je sais de fins artistes qui lui trouvent le jeu « blanc ». Il est vrai que, dans sa pureté de son, qui est comparable à celle de Sarasate, on trouverait l’évocation des calmes béguinages de Rodenbach plutôt que le reflet du soleil des Castilles. Purs, l’un et l’autre, ces deux artistes le sont si différemment, qu’il est un peu délicat de les qualifier par un même

vocable. Mais il y a chez M. Crickboom un si réel souci de l’interprétation des œuvres, que c’en est assez pour racheter quelque pâleur de coloris.

Nous ne dirons rien des autres concerts du i5 décembre, les programmes étant les mêmes que ceux du dimanche d’avant, dont nous avons rendu compte. A signaler seulement, au Châtelet, une Ouverture espagnole de Widor.

Quant à ceux du 22, c’était à s’attendre, vu la date, à des programmes de musique religieuse. Eh bien, pas du tout. M. Colonne, seul, par souvenir des fêtes, a fait jouer Y Enfance du Christ. Je sais bien que (sans parler des pages dramatiques) ce n’est pas de la musique d’église au sens strict du mot.

Ce n’est pas de la musique « faite pour le Chœur » au même titre que les pièces de Palestrina, de Bach, de Beethoven, et que certaines de Franck et de Saint-Saêns (Ave

ÉTUDES CRITIQUES

verutn). Mais la légende se rapporte si bien à ce temps de Noël, et quelques passages comme le Choeur des Bergers et la Prière O mon âme, respirent si vraiment la componction, que nous ne pouvons que féliciter M. Colonne de son heureuse idée. Le caractère religieux de cette œuvre a, du reste, été très bien précisé par Alfred Ernst dans son livre sur Berlioz.

Quant à M. Lamoureux, il nous a joué du Bach. Une Cantate, allez-vous dire ? — Aucunement. — Le Weihnachts-Oratorium ?

Oh ! que nenni ! — Supposeriez-vous à M. Lamoureux la banalité de faire, non pas seulement comme les autres, mais comme les autres auraient raison de faire ? Fi donc ! Une Cantate, Y Oratorio de Noël, comme ce serait banal en ce temps de la Nativité ! Mais parmi les quelques pièces de musique de Cour qui restent du Bonhomme, en choisir une bien mythologique, bien dans le goût

du dernier siècle, et la servir en en coupant l’un des meilleurs morceaux (l’Aria en 12/8, ut dièze mineur) ? Voilà ce que M. Lamoureux a jugé bon de faire. Quand je vous disais qu’il n’est pas banal !

Pour cette solennité, il avait convoqué le ban et l’arrière-ban de ses chœurs. Si bien que le nombre des chanteurs a manqué d’alourdir l’ensemble si leste du morceau d’ouverture. Quant aux solistes, ils ont fait preuve d’une grande bonne volonté. Nous mentionnerons toutefois Mme Lovano et M. Lafarge.

De ce Défi de Phœbus et de Pan , on ne peut pas dire grand’chose de bien particulier. C’est du Bach, du bon Bach, sans être toutefois du meilleur. Le point le plus saillant à noter serait la note comique qui éclate dans l’air de Pan par mille détails, dont le cri de l’âne (triton descendant) n’est pas le moins curieux par la manière dont il est mêlé à la

ÉTUDES CRITIQUES

trame du morceau. Car si ce n’é.ait que de la gaieté du premier chœur, ou de la spirituelle délicatesse de l’Aria de Momus, on en trouverait bien d’autres exemples aussi heureux dans d’autres œuvres du vieux maître.

Rien à dire non plus des récitatifs qui n’ait etc déjà dit à l’occasion de ceux des Cantates. Une mention à M. Chevillard, qui a très artistement accompagné les récitants en réalisant au piano la basse chiffrée de la partition.

A ce même concert, M. Lamoureux a exécuté la Symphonie en ut mineur. b'Andante et le Finale ont été rendus parfaitement par l’orchestre, malgré quelques accélérations de mouvement un peu fantaisistes dans le premier (je ne parle pas, bien entendu, du Pin moto) et un crescendo ua peu bien orageux dans le second. Mais le public a fort goûté cet effet. Nous aurions donc mauvais goût à ne pas être satisfait de cette prépa-

ration du grandiose finale en ut. Quant au premier temps, c’était merveilleux comme netteté générale. Mais il me semble que Beethoven n’aurait pas craint de mettre plus en relief les trois notes de son motif.

Pour en finir, mentionnons VHymne à Sainte-Cécile, de Gounod, que M. d’Harcourt avait intercalé dans son programme.

i flr janvier 1896.

A l'Opéra : impressions des auditeurs. — Que l’audition d’une « musique de scène » avec récitant a été d'un soulagement réel après des tableaux symphoniques et des fragments d’opéra. — La Nuit de Aoé/de M. Pierné, les Temps de guerre de M. le Borne, et le Duc de Lerrare de M. Marty. — En quoi ces concerts de l’Opéra ont une réelle utilité.

L’auditoire s’cst lassé à chercher le décor traduit par des tableaux symphoniques. Il est dépaysé par l’audition d une pièce où le déploiement scénique eut été nécessaire. Des effets d’orchestre d’un pittoresque saisissant le troublent sans qu’une trame symphonique emporte tout son assentiment. Tout à coup

une voix s’élève, rythmant d’une mâle manière le récit que la musique enveloppe.

Sa rêverie, imprécise jusque-là, s’attache aux vers, par qui revit en son esprit le songe du musicien. C’est un soulagement intime que cette poésie d’un mot évoque le décor et d’un mot dise les faits. Le voilà maintenant en pleine réalité. En face du tableau lugubre que, sous la parole du poète, son imagination a déployé d’un coup, son rêve s’essore lentement comme monte un brouillard d’une vallée d’hiver. Il est fixé, il est conquis bien plus profondément que si des splendeurs scéniques étalaient à sa vue un bivouac enneigé. Et du fond de sa contemplation il se laisse bercer et saisir par une musique toujours changeante. Fifres et trompettes, balles sifflantes et carillon joyeux, toutes ces voix viennent à lui comme viennent au voyageur les voix de la forêt. De la musique, il n’en est point question. Rythmes et harmonies.

ÉTUDES CRITIQUES

thèmes qui montent et qui s’évanouisssent, de tout cela il n’a que faire. Il y a la voix du poète par qui se dressent des visions et à côté une autre grande voix, celle de l'orchestre, qui leur donne comme un enchantement de vie. Mais pour rien d’autre il n’a d’attention. Il a vécu un rêve pendant quelques instants : voilà tout ce qu’il sait, et de nulle chose autre il ne saurait que dire.

C’est là ce qui s’est passé, si je ne me trompe, aux deux derniers concerts de l’Qpéra. Sans donner la préférence à un auteur sur les deux autres, je note le fait et rien de plus. Les Temps de guerre de M. Le Borne, ne sont qu’une série de tableaux descriptifs et laissent par cela même dans l’esprit de l’auditeur cette espèce d’indécision pénible qui vous partage entre l’intérêt donné à la musique et le désir de se représenter le décor extérieur. Les fragments du Duc de Fer rare y de M. G. Marty, peut-être très

vivants à la scène, perdaient beaucoup de leur signification à une simple exécution.

Aussi, quand la Nuit de Noël , de M. Gabriel Pierné, a commencé, c’a été comme une satisfaction générale que de se trouver en un décor précis (un soir de Noël pendant le siège) avec l’indication parlée des faits que la musique avait à tâche de souligner.

Ce phénomène n’était pas indifférent.

Il fait bien ressortir le côté faible du poème symphonique. Je ne dirai pas, par contre, qu’il fait voir la supériorité de la musique de scène, car c’est sous ce nom qu’il faut désigner la pièce de M. Pierné. Il reste loisible aux musiciens de dédaigner ce genre par comparaisons avec d’autres. Mais la conclusion, c’est que, genre inférieur si l’on veut, la musique de scène n’en est pas moins d’une réelle satisfaction esthétique pour l’auditeur. Contez-moi des faits en les enveloppant de musique : très bien. Faites agir devant moi

ÉTUDES CRITIQUES

des scènes ou des fragments de scène (comme Wagner l’a fait par sa mimique) par des personnages muets, j’y applaudirai encore.

L’esprit satisfait par ce qui m’est dit ou montré, je me laisserai baigner par la musique dont la scène sera vivifiée. Mais présentez-moi une musique, toute seule, disloquée dans sa trame symphonique par des effets de description et, loin d’avoir une satisfaction d’âme, je me trouve partagé par deux regrets opposés. Ni je ne vois parfaitement, en les accords ou les rythmes, ce que l’auteur a voulu traduire (la puissance descriptive de la musique n’est-elle pas limitée?); non plus n’ai-je, en compensation, la joie de suivre en sa morphologie vivante les transformations d’un thème musical.

Par ces raisons nous ne nous reconnaissons pas le droit de chercher chicane à M. Pierné de ce que sa pièce n’est pas conçue suivant les lois du développement symphonique. Il a

écrit sa musique pour souligner et commenter les détails du poème de M. Morand. Il les a soulignés avec une habileté incontestable, parfois même avec une certaine poésie, aussi lui rendons-nous justice pour la manière dont il a mené à bien son dessein.

Quant aux Temps de guerre , de M. le Borne, sans revenir sur la question de principe que nous avons soulevée plus haut, nous présenterons quelques courtes observations.

Le Choral de Varmée est loin d’être dépourvu d’intérêt, mais pourquoi faut-il que nous ayons à y reprendre des ressemblances beaucoup trop frappantes avec le motif de la Foi et certains passages du Chœur de la Saint-Jean ? Il nous a fallu y retrouver jusqu’à la montée de violons du Prélude de ParsifaL Le second morceau est assez fait pour étonner. Décrire la « sérénité de la nature impassible » en la forme d’une sérénade à la Massenet ! Heureusement le

ÉTUDES CRITIQUES

Carillon rachète ce léger contresens aussi bien que les incertitudes de rythme du troisième morceau, par ses eflets curieux.

Mais, pour donner une dernière attaque au poème symphonique, que peut signifier, sur la fin, le trait ascendant des harpes ? Enfin au sujet de la Marche Triomphale , aussi bien que du Choral , nous exprimerons le regret que l’orgue de l’Opéra ne soit pas d’une plus grande puissance.

Mais de ce que ces remarques sont presque toutes des critiques, qu’on n’aille pas conclure à du dédain de notre part pour cette oeuvre de M. Le Borne. La sienne aussi bien que celle de M. Pierné et que les fragments de M. G. Marty (sur lesquels nous ne pouvons nous prononcer après cette audition) -, c’est avec un sincère plaisir que nous les avons ouïes. Ce n’est même pas un mince éloge pour M. Gailhard que d’avoir composé un programme avec trois œuvres de cette

importance. Quel encouragement n’y a-t-il pas pour de jeunes compositeurs que de pouvoir espérer de pareilles exécutions ! On a dit que la direction de l’Opéra organisait ces concerts pour parer à la critique de n’être pas assez accueillante pour les compositeurs français.

A notre avis la critique n’était pas très justement posée, les œuvres nationales excédant des trois quarts environ les créations étrangères. Mais le choix, parmi elles, n’est peutêtre pas des plus heureux. Et du moins ces séances, tout en réveillant de leur routine les autres chefs d’orchestre, permettront de mettre en lumière les talents originaux.

Il ne nous reste que la place de signaler à la salle d’Harcourt l’exécution très applaudie du Roaet d’Omphale et du Prieslied des Maîtres-Chanteurs. La Société Nationale a donné d’importantes nouveautés à sa première séance : Sur un vieil air, par Charles Bordes, Introduction pour les Sept Prin -

cesses, par Pierre de Bréville et une Symphonie de J.-G. Ropartz, le directeur du Conservatoire de Nancy. — On annonce pour le i5 une séance du pianiste russe Scriabine. Et comme autre nouvelle disons qu’aux prochaines séances de l’Opéra on montera une pièce de Bachelet.

P. S. — A lire dans la Vie contemporaine du i5 novembre, un article d’Henry Gauthier-Villars, sur le Wagnérisme.

i5 janvier.

Grèves présentes et grèves à venir. — Le record de la Damnation. — Ce que nous pensons des exécutions du Défi de Phœbus. — M ,,e Passama dans la Stella de Lutz. — A propos de Prix de Rome. — La Snlamite de M. Bachelet.

En attendant le tour des auditeurs, les musiciens commencent à faire grève. C’est ainsi que pour des querelles d’ordre tout intérieur M. d’Harcourt a été amené momentanément à suspendre ses séances.

Il est à craindre que ce vent de rébellion ne gagne les mélomanes. Damné au Châtelet pour la 76 « fois, Faust va se voir, une fois

Page 1