I. — Le Châtelet
Bien que n’ayant monté aucune nouveauté de grand fracas, on peut dire que M. Colonne possède à son actif un très bel ensemble d’œuvres jouées.
Les neuf symphonies de Beethoven, la plupart d’une exécution vraiment soignée,
constituent une grandiose ouverture de saison. Rappelons tout particulièrement la Symphonie avec Chœurs, que Mmes Blanc et Planés, MM. Gandubert et Auguez interprétèrent avec un légitime succès au concert du 8 décembre.
Parmi les modernes, une large et intelligente part a été faite à Berlioz et Wagner.
Le premier, surtout, a vu sa popularité s’étendre d’une manière remarquable pendant ces derniers mois. Six reprises de la Damnation n’ont pas lassé un public enthousiaste.
h'Enfance du Christ a été très applaudie au temps de la Nativité. De plus, des fragments ont souvent été intercalés avec bonheur dans des programmes variés.
Toute une première partie de la séance du Vendredi-Saint faisait le plus grand honneur au maître français avec le récit de Y Enfance du Christ et le Dies iræ de la Messe des Morts. Enfin, Mlle Kutscherra, en dépit de
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sa prononciation quelque peu étrangère, a su très bien faire valoir un air de la Prise de Troie et la mélodie de l 'Absence.
Pour la diffusion de l’œuvre wagnérienne, on peut dire que M. Colonne a fait beaucoup durant ce dernier hiver. Je ne parle pas des exécutions fragmentaires, déjà fort intéressantes. Ainsi, le 3 avril, on a entendu, avec beaucoup d’intérêt (en dépit de l’incident Mendès), le premier chant de Walter par M. Cazeneuve, la séance finale de Tristan par Mlle Kutscherra et la grande scène religieuse de Parsifal. Mais, assurément, la" ‘grande innovation a été de faire chanter le Rheingold presque dans son entier et de donner dans sa presque intégralité le dernier acte du Crépuscule des Dieux, surtout que les interprètes de ces deux œuvres ont été des plus louables, à commencer par Mlle Kutscherra. A quelques réserves près, ce dernier acte était particulièrement satisfaisant. Mais
il est une réserve que je tiens à mentionner. Pourquoi ne pas donner à la dernière enonciation du thème dit de la Rédemption par l’amour toute l’ampleur sereine qu’il nécessite dans les dernières mesures ? Enfin, la mélodie des Rêves, que Wagner développa plus tard dans la Nocturne de Tristan , a été fort heureusement révélée au public parisien.
Mais ce qui est peut-être davantage encore à l’honneur de M. Colonne, c’est la part assez large qu’il fit aux œuvres des musiciens vivants.
La Foret enchantée de Vincent d’Indy et la Naissance de Vénus de Gabriel Fauré ne sont pas, c’est vrai, les œuvres les plus saillantes de ces deux compositeurs : il était quand même intéressant d’en donner des auditions. De même, nous ne souscrivons pas sans réserve à la Vie du Poète de M.
Charpentier, mais nous sommes bien loin cependant de blâmer M. Colonne de l'avoir
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fait entendre. Et quelle reconnaissance ne doit-on pas lui avoir pour la Psyché de Franck, qu’il monta tout au début de la saison !
Les musiciens plus jeunes, aussi, ne furent pas oubliés.
Les trois Poèmes chantés de M. Charpentier ne sont pas entiëment de notre goût.
Non pas que nous mettions en doute la valeur artistique de leur auteur. Mais nous trouvons qu’il sacrifie par trop à l’élément pittoresque et dramatique. Nous ne prisons que peu cette préoccupation de souligner explicitement le sens de chaque mot ou de chaque phrase.
Nous ne cachons pas que notre préférence va aux œuvres d’une contexture plus serrée et plus vraiment musicale . N’empêche que nous avons écouté avec intérêt ces trois petites pièces. Nous ne signalerons, aussi, que pour mémoire Y Epée d'Angantyv de M. Garraud et la Judith deM. Ch. Lefebvre.
De M. Gabriel Pierné, les Petites Orphélics et le Conte de la Forêt ne sont pas sans mérite, bien que nous nous soyons montré un peu sévère à leur égard lors de leur exécution. Le Conte de la Forêt nous avait quelque peu dérouté. Sans doute, le motif du début estassez bien dans la note populaire, mais la recherche orchestrale un peu trop poussée pour le sujet, et aussi quelques parties d’un style un peu en dehors du caractère d’ensemble nous avaient incité à cet excès de sévérité. Enfin, il est une pièce pour laquelle nous adressons à M. Colonne toutes nos félicitations : c’est le Prélude à VAprèsmidi d'un Faune de M. Claude Debussy.
Sans doute, il y a bien de la recherche, bien de la préciosité dans ce Prélude, mais de son ensemble il ressort une note si vraiment personnelle qu’on peut passer sur bien des choses. On peut dire, sans hésiter, que cette pièce est de beaucoup la meilleure de celles
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que l’auteur nous a fait connaître. Ce qu’il y a d’un peu chargé dans la partie de piano des Proses Lyriques disparaît ici dans l’ensemble de l’orchestre. Et il y a en moins ce grave défaut des pièces que nous citons, à savoir le mépris par trop absolu de la déclamation et du rôle à faire tenir aux voix.
Somme toute, la saison d’hiver au Châtelet a été des mieux remplies et M. Colonne a, sinon tout fait, du moins fait considérablement pour mériter la reconnaissance des musiciens.
r 5 mai.