LES ARTISTES
.Les musiciens au Japon sont organisés en corporations très inégales en dignité. Les unes, investies en quelque sorte d’un caractère public, se réunissent à des époques fixées par leurs règlements, pour figurer dans les grandes cérémonies religieuses ou profanes. Les autres plus humbles se vouent au service des particuliers, moyennant une rétribution proportionnée à leur réputation ou à l’habileté personnelle de leurs membres. Du reste, comme toutes les classes de la population, la caste des enfants do l’harmonie est soumise au principe hiérarchique. Elle se divise en quatre grandes classes qui vont en diminuant de considération et où, en théorie, le mérite devrait être le seul élément de classification; mais hélas! au Japon comme partout, il y a bien peu de portes que n’ouvre pas la clé d’or.
La première classe est celle des Gakkounine; ses membres prennent rang avec les personnes les plus distinguées de l’Etat; autrefois les Daimios eux-mêmes pouvaient en faire partie. Cette classe est vouée exclusivement à la musique sacrée; ceux qui la composent sont tous des Instrumentistes distingués et ils sont familiers pour la plupart avec les secrets de la théorie musicale. Tandis qu’au dire des savants, la musique sacrée
s’est perdue en Chine, le Mikado, chef de la religion, au Japon, possède encore actuellement le meilleur orchestre du pays, distingué sous le nom de Gagackou ou Gackou et exclusivement voué à ce genre de musique. Cet orchestre qui jadis ne se faisait entendre qu’à Nara, Tenogii et Kioto , jouait des morceaux tellement anciens que les textes chantés s’en sont perdus ; de sorte que ces musiciens ne connaissent ni le nom, ni le sens des compositions qu’ils exécutent.
Aux musiciens de la seconde classe, nommés Gueriin , appartiennent ceux qui ne jouent que de la musique profane et à l’exception de quelque joueur de Koto , qui connaît les différentes tonalités et la notation profane, cette classe ignore complètement les mystères de la théorie et du système de notation. Ils ont le même rang que les négociants, c’est-à-dire qu’ils appartiennent à une caste moins élevée que les premiers. L’ orchestre du T'aikoun (grand prince) appartenait à cette seconde classe et était connue sous le nom de No*
Les aveugles forment la troisième classe divisée en deux catégories ; la plus élevée est celle des Kengio et l’inférieure celle des Kotô. Ajoutons que moyennant finance on peut conquérir le privilège d’appartenir à la catégorie supérieure,' fait qui se produit également en Europe et non point seulement parmi les aveugles. Cette classe se dédie à la Musique ordinaire.
Au Japon, l’association des aveugles est une institution de la plus haute importance et il me paraît intéressant d’en faire connaître l’origine et l’organisation.
En 1192 Minamoto-no-YoritomOj guerrier redoutable, fonda la dynastie des Ghen Kubo ou Zigoi et le Schogounat héréditaire, en enlevant le pouvoir temporel à Dairi, chef de la religion Sintoiste au Japon, qui résidait à Miaco.
Le vainqueur s’attribua le titre de Se-i-tai Schogoun et de Taikoun (grand prince) ; mais une terrible guerre civile éclata entre les partis des Feki et des Ghendzi, appelés ainsi du nom des chefs des deux factions. Kakigo, général des Feki, fut à la suite d’une bataille décisive fait prisonnier par Yoritomo qui essaya par tous les moyens d’attirer Kakigo à son parti. Mais ce dernier refusant les offres les plus séduisantes lui répondit avec noblesse: « J’ai été le serviteur fidèle « d’un bon maître qui aujourd’hui n’est plus. Personne ne « pourra se vanter d’avoir obtenu de moi les mêmes marques « d’affection et de fidélité. Il est vrai que je te dois la vie, « mais malheureusement je ne saurais te regarder sans que « ta vue m’enflamme du désir de le venger. La seule marque « de reconnaissance que je puisse te donner c’est de m’ôter les « yeux, afin de ne plus avoir la tentation de te faire du mal. »
En disant ces mots, il s’arracha les yeux et les jeta aux pieds du vainqueur; celui-ci fut tellement frappé de cet acte héroïque qu’il fit mettre en liberté Kakigo. Cette victime volontaire du devoir se réfugia dans la province de Fianga, et il y fonda l’association des aveugles de toute classe et de toute condition, sous le nom de Boussets-Sato.
Tous les membres de cette association laïque portent les cheveux rasés. Ils jouissaient autrefois de grands privilèges, et leur chef portait le titre de prince. Il avait des conseillers, des trésoriers, et des fonctionnaires de tous grades, tous aveugles. Tous les membres du Boussets-Sato s’appliquent aux arts manuels, chacun selon ses aptitudes naturelles; ils versent l’argent qu’ils gagnent dans la caisse de l’ordre. Les plus misérables deviennent musiciens car il paraît que cet art est partout le refuge des aveugles et des déshérités. Ils jouent tà la cour des princes, aux fêtes publiques et privées.
Le général de l’ordre a sa résidence à Miaco et reçoit du Dairi une pension annuelle de 4300 Tael.
Il préside un conseil de dix vieillards et il a le pouvoir de vie et de mort sur tous ses administrés; seulement chaque condamnation capitale doit être soumise à l’approbation du Président de la Justice.
Les Kengio chefs de province, et les Kolo, employés subalternes, portent, en signe de distinction, des pantalons très larges.
La quatrième classe, la plus nombreuse de toutes, mais de beaucoup la moins considérée, renferme les femmes qui s’adonnent à la musique et au chant. Il est à remarquer que les femmes au Japon, même dans l’aristocratie, sont exclues de la musique sacrée par un sentiment analogue à celui qui interdisait naguère à nos cantatrices de se faire entendre dans nos Églises. Du reste aucune Japonaise ne s’est acquis jusqu’ici le renom de grande musicienne et cela explique le peu d’estime dans lequel cette classe est tenue.
Nous avons déjà parlé de ces Gués chias, à propos des maisons à Thé où elles chantent d’ordinaire, en s’accompagnant du Schamisengj des morceaux dont on trouvera un spécimen à la fin de l’ouvrage. Elles sont la propriété d’entrepreneurs qui les achètent à leurs familles à l’âge de 5 ou 6 ans; pour une compensation une fois payée de 40 à 60 francs. L’entrepreneur fait instruire l’enfant à ses frais; arrivée à l’âge de 15 ans, si elle est capable de prendre sa place dans un concert, elle vaut de 500 à 600 francs. Son maître la loue alors dans les maisons à Thé, dans les hôtels et dans les maisons particulières, tout en exerçant sur ses mœurs une stricte surveillance. Le prix pour deux heures est en moyenne de fr. 1,65, outre une légère gratification qui est le pécule particulier de
la Gueschia. Lorsque ces pauvres filles perdent la fraîcheur qui est leur principale beauté, ce qui leur arrive en général vers la trentième année, elles recouvrent leur liberté et, comme à l’instar de nos célébrités, elles ont soin, en entrant dans la carrière, de prendre un nom de guerre, rien ne leur est plus facile, si elles ont amassé une petite dot, que de trouver un bon mari.
Dans les temps passés, ces quatre classes étaient divisées en un nombre infini de corporations. De nos jours, chacune d’elles a son grand maître à< qui appartient le droit de conférer des récompenses ou des distinctions honorifiques. La plus appréciée est la permission d’accorder la première corde de l’instrument une octave plus haut ou plus bas que le ton réglementaire. C’est la croix d’honneur de l’artiste japonais.