CHANT FUNEBRE
DES KERSAUW'IEREN DE PAMELE,
à Âudenarde.
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bres de rhétorique d'Audenarde, c'est ce qui résulte de plusieurs faits de son histoire, et particulièrement d'un article de la charte des Kersauvoieren, ainsi conçu : « Il est » permis à tous les confrères de chanter eu leur local, mais «décemment, soit de la musique libre, soit de la musique » en contrepoint. Les contrevenants paieront une amende » de douze deniers parisis (i). »
Malheureusement, les traces de ces exercices vocaux ont été emportés dans le tourbillon du temps, et c'est par un bonheur tout providentiel que le chant funèbre en question est parvenu jusqu'à nous. Nous l'avons rencontré dans un registre des Kersauwieren, où apparaissent péle-méle une liste des confrères de la société, une série d'ordonnances et de résolutions, plusieurs années de comptes, de paiements du droit d'obit, etc. Qui se serait avisé d'aller chercher une mélodie dans ce fouillis indigeste?
Les portées de musique, ainsi que les paroles qui l'accompagnent, sont d'une autre encre et d'une autre plume que les différentes strophes y relatives, placées en regard. Les notes sont tracées par une main habile à manier la langue musicale : double motif pour croire à l'intervention d'un musicien distingué. Elles ont même, graphiquement parlant, le caractère d'une improvisation.
A la mort de chaque confrère, un service funèbre se célébrait dans la chapelle particulière de la gilde. Outre cela, on chantait annuellement un service général, lors de la fête de la commémoration des morts. Il est à croire que, dans le local même de la société, on se réunissait à l'eifet d'enlonner un chant analogue à la circonstance, et que le
(1) « Die wilt mach sijnglien gliemanierlick, tzy inl wilde, ofle in ghesetlen sanghe, conlrepoynsche wijse. Zoo wie contrarieerl verbeurl telcken xij den. par. »> Celle charle, promulgée en 1556, a élé renouvelée en 1609. Elle a élé publiée, sous forme d'annexé, dans la Kronyk der Rederykers van Audenaerdc, du docteur D. J.Yander Meersch.
De proftindis ci-joint n'avait pas d'autre destination. Les paroles flamandes d'abord, puis son inscription dans le registre de la confrérie, ne permettent pas de doute à cet égard. S'il avait été en usage dans la chapelle, c'est au jubé même qu'il eût fallu le chercher.
Le De Proftindis ofî're, dans un cadre concis, une mélodie simple, large et expressive. Parfaitement approprié aux paroles, ce chant doit produire un efl'et admirable, entonné par plusieurs voix à l'unisson. Ces sons traînants, qui se répètent comme un douloureux écho du cœur, et qui après avoir monté graduellement jusqu'au mot beeft (tremble), retombent, en faisant un saut d'octave, pour opérer la cadence, ne laissent pas que de vous émouvoir profondément et de porter en votre âme un sentiment de grandeur que les mélodies religieuses du temps, empruntées à des recueils de chants populaires, sont incapables de vous donner.
Ce chant, à notre avis, doit être rhythmé et mesuré. Toutefois, la mesure n'y peut pas être aussi rigoureuse que dans la musique moderne : il demande de l'abandon dans l'exécution. Ce qui nous fait croire qu'il est mesuré, c'est la comparaison des paroles et de la mélodie. Nous croyons, en outre, remarquer une certaine intention du nolateur, dans le soin qu'il a pris de marquer les rondes par des carrées et les blanches par des carrées avec queue. Mais, attendu que ces distinctions ne sont pas toujours nettement établies, nous livrons au lecteur ces observations pour ce qu'elles valent. Évidemment, l'inscription de la mélodie dans le registre des Kersaiiwieren a été faite avec une certaine précipitation. Ajoutons qu'il y a fort probablement une faute dans l'antépénultième note, qui doit être un m/.
Les paroles flamandes comportent six strophes de trois vers chacune. Les voici littéralement :
DEN DE PROFVNDIS VAN RETORICA, i717.
Godt, weesl genaedigh ons door uw' graelie pure, Wy zyn misdaedigh als David l'elcker ure. U geeft en sneefl, clck beeft voor d'avonture.
Van Adams weghe, soo syn wy aile schuldigh, Wy syn gesleghen als slachschaepkens gcduldigh. Soo 't staet om H quaet, geeft raedt seer menigvuldigh.
Niet ora haer goelheyl en badl Judith bequaeme, Door DanieFs vroetheyt bidt elc ons heeren naeme. 't Begin hierin geeft sin, met goeder faeme.
Bermerligheydt venvachten wy, ô heere!
Dat elck met vlyt van sonden hem bekeere.
Dees tydt, somteyl, veel leyt, sehelt quyt uw ledekens teere.
Wy syn bcschrouwig, met traenen overvloedigh. Godt wiltsc bedouwen, al herten zyn weemoedigh. Van dy, comt vry tôt my, uyt liefde gloedigh.
Prince Godt Almachtigh, u allen moet elc claQghen. Wees hun gedachtigh, die hier uw cruys helpt draeghen. Voor eerst, elc vreest tempeest, als nu ten daeghe.
Requiescant in pace. Amen.
gheDYnCkt MensCh, WIe ghY sYt,
In Desen tYt de zIeLen WILt geDYnCken,
soo kqMt goDt VueUght te sChYnCken.
goDts ontferMertIgheyt sY oVer ons Confreers
/ geLooVIge zIeLen.
Ces vers ont un mérite, le seul que nous leur reconnaissions : celui d'offrir des mots longs et traînants, comme genaedigh, misdaedigh, menigvuldigh , overvloedigh, weemoedigh, beschrouwigh , etc. Ce qui serait un défaut ailleurs, jette ici un reflet de mélancolie sur la pièce entière. Mais quelle facture médiocre! quel galimatias! que de chevilles et de superfluités l L'auteur, que nous suppo-
sons être Pierre Vincent, torture le bon sens, pour obtenir des rimes consécutives, de deux en deux syllabes, au troisième vers de chaque strophe. Il en place également à la quatrième syllabe du premier et du deuxième vers. Les rimes terminales sont de celles que Ton nomme slepende rymm. Bref, le tout forme un fatras de mots que nous renonçons à traduire, et qui est peut-être intraduisible.
Xlf.
Loisel [«Vean)^
Chanoine régulier de Tabbaye de Saint-Josse-aux-Bois, aa diocèse d'Amiens, maître de chant de l'église abbatiale de Saint-Michel, à Anvers. — U est natif de Hesdin, d'après le titre d'un de ses recueils de musique, inconnu aux biographes. — Motets contenus dans ce recueil, et inductions qu'il fournit. — Compositions inconnues de Philippe Van Sleclant, collaborateur de Jean Loisel. — Recueil de noëls et motels, également inconnus, de J. Van der Wielen, maître de chant à l'église de Saint-Jacques, à Gand.
Jean Loisel est natif de Hesdin, petite ville de l'ancien comté d'Artois, qui fit autrefois partie des Pays-Bas. Admis dans l'ordre des Prémontrés, il devint chanoine régulier de l'abbaye de Saint-Josse-aux-Bois ou Dompmartin, au diocèse d'Amiens, à deux lieues de Saint-Andréaux-Bois, près la ville de Hesdin. Il fut appelé à Anvers comme maître de chant, phonascus, de l'église abbatiale de Saint-Michel, position où nous le trouvons installé en 1646.
Ces renseignements inédits sur un compositeur qui n'était pas dépourvu de mérite, sont empruntés au titre d'un de ses ouvrages également inconnu aux biographes. C'est le suivant : Surcukis olivae, notis musîcis concertantibits et pacificis VI vociim vel instriimentorum adoniatiis, SS. Mariae Pacis aeternaeqxie reginae concordiae pro patrîae fe- Uci concordia oblatits, a venerabili D. F. Joanne Loisel,
Hesdiniensi, ecctesiae 5. Judoci in NemorSy sacri Ordinis Praemonstratensîs canonico, necnon ecclesiae S. Michaelis Antverpiae phonasco, Opus secundum. Antverpiae, apud heredes Pelri Phalesii, MDC.XLVI. In-4« de pp. 28, sans le litre et l'index.
C'est, comme on voit, Toeuvre deuxième de Jean Loisel. Nous trouvons, dans une liste de la première moitié du XVIII^ siècle, l'œuvre troisième du même musicien, laquelle est probablement le premier des recueils dont il sera parlé plus loin ;
La dédicace porte ; Aiigiistissîmae coeli reginae, SS, Mariae Pacis, sacri ac canonici Ordinis Praemonstratensis patronne sitigidarissimae, matri optimae, virgini maximae, hune surculum olivae notis musicis concertanlibus etpacificis adornatum, ut inter principum corda ac voluntates et nostro imprimis misero et nimis eheu! hellico belgio optatae pacis concentîim, olivae surculum ac tranquillitatem ad ferre dignetur, offert dedicatque F. Joannes Loisel.
Dans cette dédicace, ainsi que dans le titre, on remarque une allusion directe aux guerres incessantes dont l'Europe était alors le théâtre. Jean Loisel fait des vœux pour que la paix succède enfin aux événements désastreux que son pays a eus à subir, et il espère que les notes harmonieuses de sa musique contribueront à ramener la concorde entre les souverains. Les mots nostro.,, belgio ont ici un sens dont la signification n'échappera point au lecteur.
Vient ensuite l'approbation ecclésiastique ainsi conçue : Cum licentia reverendissimi doniini Joannis Chrysostomi, abbatis S. Michaelis, vicarii generalis Ordinis Praemonstratensis per Brabantiam, Frisiam, etc.
Les morceaux contenus dans le recueil sont les suivants:
1. Misericordias, 1» pars, 2 cant., 2 ten., ait. et bass. — 2. Misericordias, 2» pars, iisdem. — 3. (De S. Maria Pacis). Da paccm, Domina, iisdem. — 4. (De S. Blasio). Devoti Christi
nomini, iisdera. — 5. Congregaii sunt inimici, ait., ten., 2. bass. et 2violini. — 6. Domine Deus, iisdem. — 7. 0 quam dulcis sapor, 2 ten., 2 bass. et 2 violini. — 8. 0 cor dulce, ait., ten., 2 bass. et 2 violini. — 9. Aima Dei genetrix, 2 cant., 2 ten., ait. et bass. — iO. (De S. Ghrysostomo). Collauderaus exultantes, ait., ton., bass., 2 violini et fagoto. — il. 0 gloriosa Domina, 2 ten., bass., 2 violini et fagoto. — 42. Quam pulchra es, iisdem. — 43. Laudem dicite, 2 cant., 2 ten., 2 bass. — 44. Haec est virgo sapiens, 2 ten., bass., 2 viol, et fag. — 45. Assumpta est Maria, ait., ten., bass., 2 viol, et fag. — 46. Jesum omnes agnoscite, cant., ait., ten., 2 viol, et fag. — 47. Salve Regina, 2 cant., 2 ten., ait. et bass. — 48. Regina cœli, iisdem. — 49. Tantum ergo, iisdem. — 20. Genitori, iisdem.
Ce recueil a été trouvé aux Archives du royaume, dans un paquet de brochures du XVIII'' siècle. Malheureusement il n'en subsiste plus que la partie de ténor. Tout ce que l'on savait antérieurement à cette découverte, c'est que Jean Loisel fut chanoine de l'ordre des Prémontrés à l'abbaye de Ninove, et qu'il publia, outre des mesees et des motets, en 1644 et 1649, un recueil de chants pour la Noël sous le litre de : Cantiones natalitiae, seu Laudes B, Mariae, quatuor , qiiinque et sex vocum. Gandavi, 1651, in-4\
Déjà, en 1857, nous appelâmes l'attention des musicologues sur cet intéressant recueil, dans une lettre adressée à VEendragt (i) où nous reproduisîmes les strophes d'un de ces noëls, commençant par ces vers :
Herders, wilt wat stille slaen, Luyslerl cens naer mijn vermaen.
Depuis lors, nous avons vu une indication bonne à
(I) No 19, du Id avril. Nous n'avions vu alors qu'un fragment de l'ouvrage, cl, sur l'un des litres partiels, on lisait plurium vocum au lieu de scx vocum.
recueillir sur Philippe van Steelant, l'un des collaborateurs des Cantiones natalUiae. La liste, citée plus haut, renseigne trois compositions de ce dernier, savoir : « L'œuvre 1 de » Van Sleelant, [cotée] 10 livres; Dies Irae de sieur Stee- » lant, à 4- voix, sans instrument; Messe de Requiem de » Steelant, à 6 voix et 5 instruments. »
Si l'on voulait déterminer approximativement Tépoque à laquelle Jean Loisel passa de l'abbaye de Saint-Michel, à Anvers, à celle de Saint-Norbert, à Ninove, la considération suivante pourrait y servir de base. Le recueil de messes, qui est de 1644, et les Motetta sacra, qui datent de 1649, ont vu le jour à Anvers, probablement au temps où le musicien habitait celte ville. N'est-il pas permis d'en inférer que les Cantiones natalUiae ont été éditées à Gand, pendant que Loisel résidait à Ninove, et partant, d'en conclure que son déplacement eut lieu entre les années 1649 et 1651?
El, à propos de noëls, signalons un autre recueil de Cantiones natalitiae, dû à F. Van der Wielen, maître de musique à Téglise de Saint-Jacques, et également imprimé à Anvers, chez les héritiers de Pierre Phalèse. En voici le titre : Cantiones natalitiae quatuor et quinque tam vocibus quant instrumentis decantandae, auctore J. Vander Wielen, ecclesiae parochialis S. Jacobi Gandavi musico-praefecto, Praecantus et cantus primas. Antverpiae, apud heredes Pétri Phalesii, typopraphi musices, ad insigne Davidis régis. 1665. In-4''. pp. 28 (i). Les autres parties contiennent : Cantus secundus, pp. 16. — Ténor, pp. 16. — Altus, pp. 16. Bassus. pp. 12. — Bassus continuus, pp. 16 (2).
Très-vraisemblablement ce Vander Wielen est le même que le Vande Ville de la liste susdite, où nous rencontrons :
(1) Ce recueil appartient à M. Serrure.
(2) Voir Ph. Blommaert. De nederduitschc schryvers van Genl, p. 246.
« Un mottet de cœur de Vande Ville, à 5 voix et o inslru- D ments; un motet [sans désignation ultérieure] de Vande » Ville, à 5 voix et 4 instruments; et un mottet, basso solo, » de Vande Ville, à 3 instruments. » Notons que celte liste émane d'un wallon et que plusieurs noms flamands y sont impitoyablement tronqués.
XIlï.
Van Blankenburg (Qiiiriu),
Musicien néerlandais, né en 165i, mort en 1759. — Particularités biographiques, disséminées dans ses Elemcnta musica. — Son éducation philosophique et musicale. — Ses essais théoriques que s'approprièrent Schombag et Campion. — Discussion qu'il eut avec D. Schol, organiste et carillonneur de Delft — Sa brochure publiée à cette occasion. — Auteurs qu'il a étudiés dans sa jeunesse. — Livre de Jean Ban qu'il cite et que M Félis n'a pas connu. — Sa note sur l'importation de la bodédisation en Neérlande. — Sa description de la harpe à pédales, du pantalon et du stafspel. — Vices de conslruction qu'il impute aux claviers des Ruckers, d'Anvers. — Perfectionnements qu'il y apporte. — Sensation que ces perfectionnements causent. — Il critique les orgues et clavecins de Ruckers, accordés par quarts de tons. — Ruse dont il se sert contre ses envieux. — Fugue qu'il écrit sur un thème traité depuis par Haendel. — Son caractère el son instruction.
Si Quirin Van Blankenburg avait laissé des mémoires retraçant les principaux faits de sa carrière artistique, l'on n'aurait pas manqué de les livrer à la publicité, et, vraiment, la chose en aurait valu la peine, car Van Blankenburg est sans contredit un musicien d'une grande valeur, et ses productions ont été justement vantées par les connaisseurs. Mais Van Blankenburg, en place de mémoires rédigés ex professa, a éparpillé dans ses ouvrages la plupart des renseignements concernant sa vie, et nul ne s'est avisé de les y chercher; que disons-nous? nul n'en soupçonne l'existence.
Nous allons faire, à ce point de vue, le dépouillement de Tun de ses livres les plus marquants : Elementa musica of Nieuw lichl toi het welverstaen van de musiec en de basconlmuo, etc., et nous comptons y récolter assez abondamment de particularités de tout genre, pour empêcher qu'on regrette Tautobiographie du musicien néerlandais (i).
L'introduction renferme d'abord des détails sur l'éducation musicale et philosophique de Van Blankenburg, et sur ses premières théories, que Schombag et Campion eurent, à ce qu'il rapporte, l'indélicatesse de s'approprier :
« Mon père ayant su, par des amateurs qui avaient voyagé en Italie, que la musique était arrivée, dans ce pays, à un grand degré de perfection, chargea des négociants d'acheter à Venise les ouvrages les plus récents et les plus recommandables, et de les amener ici avec leurs marchandises. Ces ouvrages étaient les seuls qui pussent l'intéresser, et, quand je vins à apprendre la musique, il m'était interdit d'en employer d'autres. Aussi, remplirent-ils mon esprit, au point que je ne pus tolérer que ces billevesées-là. Pourquoi? je n'en sais rien, car les règles m'étaient inconnues.
» En 1680, je fus reçu à l'académie [de Leyde] pour apprendre, entre autres choses, les mathématiques. Mon professeur, qui trouvait du charme dans ma manière de jouer [du clavecin?], désira que je lui enseignasse la basse continue. Mais, quand il vit que je n'invoquai que des exemples, que je ne l'entretenai que du style, de l'harmonie, de choses pratiques enfin, il me dit : — Nos mathemaiici, nous n'admettons rien sans preuve à l'appui. L'art de la musique réside dans le raisonnement. Si vous ignorez le pourquoi des choses, cherchezle sans relâche et ne désespérez point de le rencontrer. Que votre esprit sonde les livres, et la raison surgira. Oui, il est
(1) Cet ouvrage est loin d'être rare. Nous en avons acquis, il y a deux ans, un exemplaire chez le libraire Arnold, à Bruxelles. Il s'en trouvait un à la vente de Van Alstein, à Gand, et la Bibliothèque royale de Bruxelles en possède deux exemplaires.
impossible qu'un art si sublime, où tout est si exact, n'ait pas des assises solides. —
» A cette époque, la philosophie de Descartes était en vogue à Leyde. Ceux qui ne s'y adonnaient point, étaient ridiculisés. Je fus donc obligé de faire comme les autres, je dus douter de tout, pour établir une distinction entre la vérité et l'erreur. Mon maître, afin de m'encourager dans cette voie, me dit : — Cherchez une vérité première qui soit à l'abri de toute contestation, et essayez d'en déduire une deuxième, puis une troisième. Une fois la souche trouvée, les branches et les fruits sont à vous. —
i> Docile à ce conseil, je me mis à la recherche de certaines vérités fondamentales. D'autre part, je fis, avec un zèle extrême, l'examen du système musical de mes honorables auteurs italiens, et je parvins à en déduire deux échelles tonales, servant à la démonstration des deux modes actuels. Arrivé à ce point, je fus un jour chez M. Schombag, organiste de la cathédrale (i), également amateur des mathématiques. Il me dit, d'une manière inopinée : — N'est-il point vraiment dommage qu'un si bel art que la musique ne possède pas de règles? — Enflammé par cette réflexion, et loin de m'attendre à faire un jour de la musique ma profession, je n'hésitai pas à lui découvrir la souche de mon arbre, ainsi que deux ou trois de ses branches. Or, c'est là-dessus que repose l'édifice de sa théorie, que l'on nomme encore aujourd'hui les Règles de Schombag.
y> Après avoir établi mes lois fondamentales, j'ai tenu à les perfectionner. Les auteurs les plus distingués ont été consultés à cet eff'et. Depuis cinquante-huit ans, ces lois subissent l'épreuve. J'ai veillé aussi à ce que ma théorie ne soit pas utilisée par des professeurs, comme il m'est arrivé avec mes deux échelles susdites, que j'avais communiquées à un amateur qui se rendait à Paris, et qui, ayant été montrées à un maître de l'art, furent aussitôt sanctionnées et adoptées comme une invention française. Campion en composa un petit traité, dont les expressions pitoyables démontrent le contraire de ce que
(1) Théoricien musical, inconnu à M. Félis.
j'ai voulu prouver (i). Cela résulte, en toute évidence, de sa théorie. Quand on veut briller avec le plumage d'autrui, on doit immanquablement aboutir à la confusion. »
Plus loin, Van Blankenburg raconte une discussion scientifique qu'il eut avecD.Schol, organiste et carillonneur de Deift, et cite une brochure qu'il publia à cette occasion :
« Pendant que je trace ces lignes, arrive ici un pécheur qui n'aime guère le schol (2). C'est M"" J. P. A. Fischer, organiste et carillonneur de la cathédrale d'Utrecht, lequel , dans un livre sur les cloches et sur les carillons, tout fraîchement imprimé, mentionne un vieux différend qui surgit entre certains maîtres et moi, relativement à l'utilité et à la non-utilité du Cis et du Dis (3), dans les basses des cloches. Sur quoi il s'exprime ainsi : — Le dièze C et le dièze D sont très-nécessaires dans l'octave inférieure. Je démontrerais la fréquence et l'urgence de leur emploi, si cela n'était trop connu des amateurs. Et pourtant une dispute en est résultée entre iVIM. Quirin Van Blankenburg et Pierre Hemony (4), dispute dont les arbitres m'ont fait voir
(1) A la page 35 de son livre, Van Blankenburg revient sur ce larcin, en ces termes : « Nos deux échelles ont pris leur vol vers la France. A ce sujet, » Campion dit, dans son Traité d'accompagnement et de compoaition (œuvre 2*^, » p. 7), que M. Mallot, qui était un maître sur le téorbe et la guitare, M les avait inventées, et les lui avait communiquées, comme une marque » spéciale de son amitié. >< Voici comment Mallot s'exprime sur l'origine de la règle de l'oclave : « Je l'ai reçue, dit-il entre aulrcs de M. Maltot (son pré- » décesseur à l'Opéra) comme le plus grand témoignage de son amitié. » Dans un autre endroit, il dit aussi . « On commence à les enseigner (les règles de » cette formule) à Paris. Les premiers qui les ont sues en ont fait un mys- » tére. J'avoue que j'ai été de ce nombre, avec le scrupule de ne pas les » donner à gens qui pussent enseigner; mais plusieurs personnes de consi- M déralion et de mes amis m'ont engagé à les mettre au jour. » Voir Biographie universelle des musiciens, art. Campion.
(2) Jeu de mots sur Fischer, pêcheur, et Schol, plie séchée.
(3) Dis est le ton D, augmenté d'un demi-ton, conséquemmenl le quatrième degré de noire système diatonique et chromatique. Cis est le ton C, augmenté d'un petit demi-ton.
(4) Célèbre fondeur de cloches néerlandais, à qui Ton doit un grand nombre de carillons justement estimés, et dont M. Félis ne parle pas.