‹ La musique aux Pays-Bas avant le 19e siècle. Documents inédits et annotés. Compositeurs, virtuoses, théoriciens, luthiers; opéras, motets, airs nationaux, académies, mâitrises, livres, portraits, etc.; avec planches de musique et table alphabétique (volume 2)Chapitre 22 sur 45 · G. SCHOUTEN · texte numérisé non relu

G. SCHOUTEN

y> Bruxelle, 22 novembre 1723. »

L'affaire n'en resta pas là, loulefois, et la confrérie de Saint-Job, de nouveau surexcitée par la redoutable concurrence des étrangers, revint à la cbarge en 172S. Elle adressa au marquis de Prié la requête suivante, où elle reprend l'argumentation du magistral, en se fondant sur le décret de 1699, que nous reproduisons également :

« A Son Excellence,

» Remontrent en très-profond respect les chef-doyen, prévôts, anciens et supposts de la confrérie de S' Job en cette ville, composée des maîtres de danses et instrumentistes admis et approuvés, bourgeois de cette ville, que cette confrérie a subsisté présentement plus de quattre siècles avecq beaucoup de tranquilité, et a esté honorée par les princes souverains de ces pays et de leurs gouverneurs-généraux, de plusieurs privilèges, lesquels ont esté ratifiés, décrétés et confirmés de temps en temps, notamment en l'an 1682, le gouverneur et capitaine-général de ces Pays-Bas at approuvé et décrété les actes et privilèges accordés aux remonstrants par le magistrat de cettedite ville, par lesquels il est expressément deffendu à tous les étrangers, soubz les peines et amendes y statuez, de s'introduire et de montrer à danser, jouer aux festins, bals, gardinez, opéras et commédies, en tels lieux que ce puisse estre, en cette dite ville, ce qui a esté confirmé et ratifié par S. A. E. de Bavière, le 5 de

febvrier 1699, dans tous ses points, soubz les peines et amendes statuées et à statuer par l'amman ou messieurs du magistrat, comme conste de la copie authentique cy-jointe. Et comme les remonstrants n'ont rien de plus à cœur que la conservation et prospérité et le maintien des privilèges à eux si gracieusement accordés, et désirant d'y avoir l'agréation et approbation et confirmation de Ladite Excellence, ils se retirent en tout respect vers icelle, la suppliant très-respectueusement estre servie de confirmer et ratifier les privilèges des suppliants, ainsyque Son Altèze Électorale de Bavière a fait par l'acte du 5 febvrier 1699, cy-joint en copie authentique, affin qu'aucune innovation ni altération n'y soit fait, sous les mêmes peines et amendes comme par les actes précédents, avec ordonnance à tous ceux qu'il appartiendra, de s'y ponctuellement régler et conformer. Quoy faisant, etc.

J> M. BOULAERE. »

Voici la teneur du décret:

(I Son Altèze Électorale ayant eu rapport du contenu en cette requête et de l'advis y rendu par ceux du conseil du Brabant, a permis et permet par cette, au nom de Sa Majesté, aux suppliants, qu'ils puissent et pourront deffendre et faire deffendre, par l'amman ou ceux du magistrat de cette ville, à touttes personnes instrumentistes étrangers, d'enseigner et montrer à danser et jouer aux festins, bals et gordinettes, dans telles maisons ou lieux que ce puisse être, à moins qu'ils ne soyent préallablement acquittez, faits bourgeois, et le conformer aux ordonnances sur ce émanées, que S. A. E. a bien voulu confirmer pour autant que de besoin , sous les peines et amendes y statuées ou à statuer par ledit amman ou ceux du magistrat aux quels et à tous autres qu'il appartiendra. Elle ordonne d'ainsy le faire et se régler et conformer selon ce sans aucune diffîcultez.

» Fait à Bruxelles, le 5 du febvrier 1699. Étoit paraphé: Cox v'. Plus bas: M. Emanuel, par ordonnance de S. A. E. Signé : P. De RivaiNegra, et cachette in forma.

» Collata concordat cum suo originali, quod atteslor, 5) J. B. Damiens, notarius.

Après celle lenlalive, ii est à présumer que les syndics (le Saint-Job, fatigués d'une lutte trop inégale, auront définitivement lâché prise. On voit, en effet, dans les almanachs du temps, les listes de troupes d'opéra et de comédies remplies de noms d'artistes étrangers. L'art, favorisé par la concurrence, sapait, à coups redoublés, l'édifice du métier, que soutenait, d'une façon très-vacillante, le régime du privilège.

Hoiiteritiaii (Hlarc) ,

Musicien du XVI« siècle, natif de Bruges. — Son épilaphe Tappclle princcps musicorum sut Icmporis. — II est organiste à Rome, sous le célèbre Palestrina. — Contradiction de M. Félis au sujet des musiciens de Venise. — Épitaplie de Jeanne Gavadia, femme de Marc Houlerman. — Épilaphe de Chrétien Ameiden, de Philippe Quinnus et d« Pierre Lambert, musiciens des Pays-Bas, morts à Rome. — Notes qui les concernent.

Marc Houlerman est immortalisé par l'inscription funéraire suivante, qui se voit dans l'église de Sainte-Marie de TAme, à Rome :

MARCO HOUTERMANO brugensi

VIRO AMABILl ET MUSICORUM SUI TEMPORIS

FACILE PRINCIPl VIX. ANN. XL OBIIT NONIS FEBR. MDLXXVII.

Il en résulte 1° que Marc Houlerman élait natif de Bruges; 2^ qu'il fut un homme aimable et un des meilleurs musiciens de son temps; 3'' qu'il décéda le 5 février 1377, à l'âge de quarante ans.

M. Félis, reproduisant cette épilaphe , dit, au sujet de l'expression musicorum sui temporis facile princeps : « Aucune composition n'est connue jusqu'à ce jour de cet

» artiste si leslemeiU déclaré le prince ou le premier des » musieiens de son lemps, époque où vivaient Paleslrina et » tant d'autres musiciens justement célèbres. » El, comme s'il eût craint d'être allé trop loin dans son appréciation, le musicologue ajoute immédiatement : « Quelque exagéra- » tion qu'il y ait dans ce titre magnifique, celui qui en a été » décoré a dû le justifier jusqu'à un certain point par son » mérite et par des productions de quelque importance qui » ont échappé à nos recherches. »

Nous ne connaissons non plus des productions de Marc Houlerman; mais nous possédons une note laconique, recueillie à Rome par un artiste qui était loin d'en soupçonner la valeur, et dont la teneur est : « Marc le Flamand, Marco Fiamengo, fut organiste de Palestrina. Sa pension était de 2 1/2 sctidi par mois. Palestrina avait 5 sciidi. »

Or, il y a, dans c^s lignes, toute une révélation.

Le plus grand musicien de son époque, Palestrina, naquit en 1524. Arrivé à Rome en 1340, il remplit d'abord les fonctions de maître de musique de la chapelle pontificale. Il fut appelé, en 1555, à occuper le même poste à l'église de Saint-Jean de Latran. Delà il passa, en la même qualité, à l'église de Sainte-Marie majeure, où il s'acquitta glorieusement de sa mission pendant dix ans, de 1561 à 1571.

Marc Houterman mourut un an après la retraite de Palestrina. Il ne peut avoir reçu l'épilhète de princeps miisicorunif sans motifs plausibles. Palestrina, le premier, eût protesté contre une pareille dénomination.

D'autre part, on ne conçoit pas que Marc le Flamand ait été appelé au poste éminent d'organiste de Palestrina, sans posséder un talent incomparable. N'avait-il pas journellement à interpréter, sous la direction de Palestrina, les compositions géniales du maître?

Les époques correspondent, les faits plaident victorieuse-

ment en faveur de Fassimilalion des deux arlisles flamands. Désormais ils sont inséparables dans Thisloire, el Tépilhèle de princeps, émanée peul-élre de Paleslrina lui-même, restera unie au nom de Marc Houlerman, le Flamand, comme à Farlisle qui a été jugé sinon l'égal, du moins Témule de l'immortel compositeur italien.

Remarquons que Palestrina fut nommé princeps musicae, c'est-à-dire le prince de la composition musicale. Houterman reçut probablement l'appellation de princeps musicorum, pour son grand talent d'exécutant et d'accompagnateur.

En évoquant le souvenir « de tant d'autres musiciens justement célèbres » , M. Fétis ne fait point allusion sans doute à ceux de la Péninsule, car il se contredirait, une deuxième fois, au sujet de ceux de Venise :

«Alors que l'art d'imprimer la musique naissait [fin du » XV* siècle] en Italie, à Venise, centre de prospérité des » arts du dessin, pas un nom italien n'apparait parmi les » œuvres musicales destinées aux jouissances du monde » aristocratique. C'est aux Pays-Bas , c'est à la Belgique » surtout, que la reine de l'Adriatique a recours pour lui » faire goûter les charmes de l'harmonie. »

Telle est l'opinion que M. Fétis exprime dans les Bulletins de r Académie royale de Belgique U), Voici celle qu'il professe dans la Biographie universelle des musiciens (2) :

« La gloire de Venise, dans la musique de tout genre, » remonte aux temps les plus reculés, et, dès la seconde » moitié du XV* siècle, ses artistes suivent une voie de créa- » lion indépendante (4). »

Donc, d'une part, Venise appelle, vers la fin du XV* siècle, les Néerlandais pour lui apprendre à goûter

(1) 2e série, t. XI, p. 274.

(2) Ail nom Caffi {François).

les charmes de Tliarmonie; et, de l'autre, Venise, après avoir brillé, dès les siècles les plus reculés dans tous les genres de musique, possède, en celle même moitié du XV^ siècle, des artistes doués d'un génie créateur ! Notez que cette contradiction s'est produite à la dislance de quelques mois, en 1861.

31. Félis parle d'une épilaphe delà femme de Marc Houlerman, et il ne la cite pas. La voici, d'après M. Gaillard (i) :

JOANNAE GAVADI^ mârci uxori

PUDICISSIMAE ET MUSICES SCIENTISSIMAE

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