OBIIT XXII NOVEMBRIS AN. MDXVIII
EXECUTORES POSUERE (').
Toujours à Sainte-Marie-Majeure, il j avait, à partir de 1596, un maître de chapelle appelé Jean Trojano, natif de Todi (Etats de l'Église). Kircher en a publié fragmentairement deux motets à six voix. A la suite de ce nom, s'offre, dans la Biographie nnixerselle des nnisiciens, celui d'Antoine Trojano ou Trojanus, artiste que Fétis déclare n'être mentionné par aucun écrivain. Pour éviter toute confusion, il importe de déclarer qu'Antoine Trojano est, d'après des indices formels. Flamand d'origine, et a, pour nom de famille. De Truye; qu'en outre il est auteur de motets insérés dans des recueils de Susato, parus à Anvers en 1516 et 1547. Reste le compositeur Massimo Trojano, qui faisait partie de la cLapelle municlioise dirigée par Roland de Lassus, en 1568. C'est à lui que l'on dcât la relation détaillée des fêtes organisées dans la capitale de la Bavière, en l'année susdite. Auteur de chansons à la JVajwlitaine, il
{*) Gailmard, Épitaphes^ etc., p. 55. A la page précédente du même livre, on peut lire une autr»:; épitaphe consacrée au souvenir de Corneille Yitri (Glas?) de Gand, lequel fut chapelain de Sainte-Marie in Campo et décéda, le 22 novembre 1512, à l'âge de 38 ans.
est considère, un peu gratuitement croyons-nous, comme étant originaire de Naples même. Où est la preuve? Protégé par Las.^us, quoi d'étonnant s'il a été son compatriote et s'est nommé également De Truje. Enfin, n'omettons point ici la mention d'un Antoine Trojanus, comme maître de chant, dans les Archives de l'église de Saint-Sauveur à Bruges, en 1546. Installé, en ces fonctions, vers 1545, il fut licencié par le chapitre en 1549, pour des motifs non allégués. Depuis, nous le perdons absolument de vue (').
Entrons maintenant à la collégiale Saint-Laurent ht Damaso. Nous v voyons installé, en qualité de maître de chapelle, Jean Matelart, ainsi qu'il le déclare lui-même en tête de son recueil de répons, d'hymnes et d'antiennes : Collegiatm ecclesie S. Laiirentii in Damaso de TJrhe capellœ magister. Outre la collection de Responsoria, etc., susdite, laquelle vit le jour, en 1596, à Rome, le maître flamand, Flandrensis, délaissa diverses œuvres manuscrites, et notamment un livre d'Hymnes, lequel se conservait encore, dans la collégiale de Saint-Laurent in Damaso, à l'époque où Pitoni compila ses utiles notices. Voici l'extrait qui s'y rapporte :
Si trovano diverse opère di questo autore nella detta ehiesa di S. Lorenzo in Damaso, cioè un libre d'Hinni manuscritti e diverse altre cose, e un altro libre d'Antifone, stampate l'anno 1596, in Roma, per Nicolo Mutio, coi dispersi altri autori(2).
Fétis, dans les quelques lignes qu'il consacre à cet éminent musicien des Pays-Bas, avoue n'avoir aucun « renseignement sur le lieu de naissance ni sur le commencement de sa carrière. » Si l'on tient compte de la manière dont on tronquait jadis les noms propres, et même les noms de
(•) Voy. nos MaHrci^ de chant, eic, p. 47 et 48.
(2) Copié sur l'original, reposant à la basilique de Saint-Pierre.
baptême en Italie, on conviendra qu'une lettre ôtée ou ajoutée ne saurait embarrasser l'ëtjmologiste dans ses essais d'assimilation provisoire. Déjà un t final s'est adjoint au nom d'Arcadelt. C'est encore peut-être le cas pour le nom de Matelart, dont, par euphonie, on aura retranché l'r, qui en faisait un Martdar. Or, les registres de droits et de scel de Brabant renferment, cà l'année 1480 0, un « Jeanne de Martelaere, » qui pourrait bien être un parent ou un homonyme de notre artiste. Ue final aura été, de plus, converti en t\ la syllabe /rt^r ou laer était facultative, au XV siècle; le d- initial aura disparu, pour ne pas le confondre avec la préposition régissant l'ablatif en latin.
Voila donc un acheminement vers la cité natale du maître, et, partant, vers sa provenance généalogique et le début de sa carrière musicale. Ces informations surgiront, peut-être un jour, des énormes dépôts d'archives non dépouillées, qui se conservent dans nos cathédrales.
On signale encore, à l'église Sainte-Marie de l'Ame, Josse Casteleyn, d'Audenarde, chantre de cette église, mort le l"" avril 1593, à lage de 38 ans et 8 mois, et que son épitaphe appelle « vir verè justus, plus et prudens(^); » puis, François Jennier, de Nivelles, chanoine-chantre, en la collégiale de Saint-Nicolas in Carcere, décédé le 29 juillet 1671, à l'âge de Ç>S ans.
Passant aux chapelles particulières, nous y rencontrons d'abord un maître « gentiluomo » flamand, Renaud De Melle, au sujet duquel Burney, Baini et Fétis, tous trois étrangers à l'idiome flamand, ont aligné une foule de considérations anodines, sans parvenir à déterminer nettement la f(^rme ortographique du nom de l'artiste et son
(1) Fo 14.
{-) Un parent ijeut-être du célèbre poëte Matliieu Tasteleyn.
origine locale. Est-ce croyable? Le nom de Goudimel a été invoqué, en cette occurrence, à cause de l'assonnance Met, Melle. Quand sortirons-nous, une bonne fois, de tout ce gâchis, accumulé par l'ignorance et par la prétention?
D'abord, il est établi que Renaud De Melle alla à Rome, vers 1580, après avoir été maître de chapelle en Portugal. Il ne peut avoir enseigné la musique à Palestrina, puisque le grand réformateur du chant religieux romain mourut six ans avant. Il paraît, bien au contraire, et la notice de Pitoni en fait foi, que De Melle poursuivit lui-même ses études dans la capitale du monde chrétien.
Il fut attaché, en qualité de maître de chapelle, au service du cardinal Gabriel Paleotto, une dizaine d'années durant. Lorsque ce cardinal parvint à l'évêché de Magliano, en Sabine (États de l'Église), en 1591, l'artiste éminent le suivit en cette résidence, en j remplissant les doubles fonctions de maître de chapelle de la cathédrale et de professeur de musique du séminaire. La dédicace de son cinquième livre de motets à son dévoué protecteur, est datée de Magliano, le P'mars 1595. Quelques lignes après cette constatation, Fétis ajoute : « L'épître dëdicatoire (de son cinquième livre de motets) au cardinal Gabriel Paleotto, est daté de Mantoue, aux calendes (le premier) de mars 1595. » Voilà donc Renaud De Melle doué du don de l'ubiquité! Fétis, en faisant un pareil double emploi, eut dû, au moins, être conséquent avec lui-même, et ne point placer son musicien, à la fois à Magliano et à Mantoue, au 1" mars 1595.
Il est avéré que Renaud De Melle, avant son installation à Magliano, fît un voyage aux Pays-Bas, très-probablement en passant par Venise, où parut, en 1587, son quatrième livre de madrigaux. Il date, en effet, de Liège, le 14 juillet 1577, l'épître dédicatoire de son livre de madrigaux, édité
à Anvers en 1588, épîti\^ adressée au prince Ernest de Bavière, ëvéque de Liège. Avait-il alors l'intention de i^emplir, soit en cette ville, soit ailleurs, un poste de maître de chapelle ? Est-ce en signe de reconnaissance, pour des bienfaits reçus, qu'il fait cette gracieuseté au prélat liégeois? En tout cas, la maison de Bavière doit n'être point restée étrangère à son éducation ou à son avancement, vu que, dans la même lettre anversoise, l'artiste constate qu'il avait déjà dédié un recueil de madrigaux à Guillaume de Bavière, père d'Ernest, et que sa famille avait été attachée au service de ce dernier prince, qui fut, en même temps, on le sait, archevêque de Cologne (^).
Fétis part de là pour assigner à De Melle une origine liégeoise, d'où il fait dériver des familles de ce nom. Cela est possible, mais non vraisemblable. D'abord, Renaud De Melle se nomme « gentiluomo fiamengo; » puis, s'il y a, accidentellement sans doute, quelques familles De Melle au pays liégeois, par contre, on en trouve à foison en Flandre, leur patrie-mère. 11 y a même lieu de conjecturer que le De initial du nom, n'est que la traduction du Van originel, tel qu'il apparaît, par exemple, dans les comptes de la ville Furnes, en 1495, à propos d'un frère du couvent de Notre-Dame de Bruges, venant recueillir les fonds néces saires pour la convocation d'un chapitre de son ordre : « Broeder Ambrosis Van Melle, prebstre religieux ende procureur van den couvent e van Onser Vrauwen, broeder vander stede van Brugghe. )^ Cet exemple est caractéristique, pensons-nous. Une famille Van Melle existe encore à Gand aujourd'hui.
Le croirait-on ? « Rinaldo del Mel » paraît, dans un recueil de Canzonnette alla Romano, édité, en 1607, chez
(M Rien, du reste, dans cette dédicace, qui puisse nous éclairer sur le séjour de De Melle en Italie. Inutile donc de la r. produire ici.
Pierre Phalèse, à Anvers, parmi les mîtsici romani, avec son compatriote Jean de Macque, celui-ci porté ailleurs, c'est-à-dire dans les notices de Pitoni, comme napolitain. Nous présumons qu'il y a là beaucoup d'ignorance, et autant d'ambition, de la part du « raccoltore. » La vogue des œuvres italiennes favorisait cette supercherie ou cette méprise.
A l'égard de Goudimel, au sujet duquel Burney et surtout Baini font assaut d'impossibilités étymologiques, s'il est constaté qu'il est né à Besançon, ce ne peut être non plus que d'une façon accidentelle, car la racine du nom est bien flamande ou germanique. Imme, iwmel, en vieux flamand, veut dire abeille. Donc, Goudimel ne signifie guère autre chose, à un m près, qu' abeille dorée. Jusqu'au jour où des preuves authentiques démontreront la naissance, en France, de l'artiste qui porte ce beau nom, nous ne renoncerons pas définitivement à l'envisager comme un des Flamands ou Germains qui ont, à Rome, vulgarisé, il y a trois siècles, la musique sérieuse et surtout enseigné le prince de l'art musical sacré, à cette époque, Palestrina.
Liberati, Pitoni et d'autres écrivains appellent d'ailleurs Goudimel un Fiammengo, tout comme Renaud De Melle, auquel Pitoni assigne, dans ses notices manuscrites, l'invention d'un contrepoint longtemps en usage, et dont il sera question ailleurs. L'annaliste romain le qualifie, de plus, de « soave compositore a suoi tempi. >•> Cet éloge, venu d'une autorité reconnue, est précieux à recueillir.
C'est le tour de Léonard Van Meldert,ou Meldert, maître de chapelle du cardinal d'Urbin, dans la deuxième moitié du XVr siècle. Il se déclare comme tel, au titre et à la dédicace de son premier livre de madrigaux, paru à Venise en 1578. La dédicace nous révèle un autre fait, à savoir la position de maître de chapelle duc d'Urbain, frère dudit
cardinal, qu'il occupa antérieurement et jusqu'à la mort de celui-ci. Il y a lieu consëquemment d'en donner le texte, précédé d'une laconique version.
« Léonard Van Meldert considère la musique comme une réunion de voix concordantes. Partant de là. il s'autorise de la faveur dont il jouit auprès du cardinal d'Urbin, pour croire que Son Altesse est autant le musicien à lui, que lui, Van Meldert, est le musicien et le serviteur à Elle. En effet, depuis la mort de son frère, le duc d'Urbin, s étant vu privé de l'espoir de rencontrer un nouveau protecteur. Elle a daigné, avec 1^ Basse de Sa Grandeur, avec l'Alto de son Humilité, avec le Canto de Sa Libéralité et le Ténor de Sa Persévérance, entonner avec une indicible harmonie, un hymne en sa faveur, plus agréable et plus suave, que n'en pourrait produire son génie stérile, à savoir l'accueil qu'Elle lui a fait et la protection dont Elle l'a entouré. Pour ne point se déshabituer de ce doux concert et n'y point mêler une dissonance résultant d'un désaccord entre la pensée et la parole, il a consacré à Son Altesse, avec toute la force homogène de son esprit, ces minces et faibles travaux, qui acquièrent, s'il est possible, quelque valeur pour les avoir ainsi judicieusement placés sous une haute protection, à laquelle il a tant d'obligations. Il ose dune espérer que sa générosité, en cette occurence, sera égaie à la magnanimité avec laquelle Son Altesse lui a permis d'être son serviteur. C'est tout ce qu'il peut dire ou faire pour marquer sa reconnaissance, et, en Lui baisant humblement les mains, il Lui souhaite bonne santé et longue vie. »
A travers la recherche affectée des termes et la banalité creuse des sentiments, on découvre ici une naïveté de bon aloi et toute flamande, qui semble jurer avec la pompe sententieuse et prétentieuse de bien des documents italiens de la même nature. L'auteur du catalogue musical de la
Bibliothèque d'Esté à Modèiie, — où se conserve l'exemplaire des madrigaux de Léonard Van Meldert consultés par nous — semble avoir pris à la lettre les jeux de mots puérils du Fiammengo, car il a tracé, au dessous du titre de son œuvre : « Si legga la dedicatoria per ridere. » Le soulignement est du rédacteur dudit catalogue, c'est-à-dire de M. Catelani. Si Ton avait à se moquer ainsi de toutes les préfaces amphigouriques du XVP siècle, la tâche serait considérable, surtout en Italie ('). Le pathos linguistique de Van Meldert prête au ridicule, c'est certain; pour le ton adulateur qu'il emploie, nous n'en connaissons guère d'autre dans aucune pièce de l'espèce de celle-là.
En voici d'ailleurs le texte littéral, copié par nous au dépôt modenais, où l'œuvre de Van Meldert est marquée n« 183, litt. L :
All' Illustrissimo et Reverendissimo Monsignor et Patrone Mio Collendissimo, Il Signor Cardinal d'Urbino.
Se la musica non è altro che an concento che procède da diverse voci concordi, io potrô, con buona gratia di V. S. Iliustrissima, dire cli'ella sia stata e sia altre tanto musico a me, quanto io sia musico et servitore a lei, poichè sendo io dopo la salita al cielo dell' Eccellentissimo Sigiior Diica, suo fratello, rimasto senza speranze di protettore, ella si degnô col Basse délia sua grandezza, con l'Alto délia sua humiltà, col Canto délia sua liberalità, e col Tenore délia sua perseveranza, cantare con incredibile armonia quell' Hinno a mio favore, più grato e soave di quanti ne possa comporre la sterihtà dell' ingegno mio, che fu di raccogliermi sotto la sua protettione. E pero, per non discostarmi da questa consonanza e non far contrario effetto al concerto musicale, che è il dissonare, et applicare,con poco, giudicio i concetti e le parole, vengo, con tutta l'unione degii spiriti miei, a
(') Vo}'. vers la fin de ce chapitre.
consecrare al nome suo questo mie poche e deboli fatiche, che se non per se stes?o, almeno per haverle assignate con giudicio e quanto al mérite di V. S. 111'"^, e quanto al debito mio, potrô sperare ch'ella mi debbe esser tanto cortese in accettar loro volontieri, quanto m'è stata magnanima e generosa in darmi luogo di suo servitore. Che non potendo, ne sapend' altro per dimostratione dell' obligo mio, farô fine col basciarle humilmente le mani, et pregarle, come sempre laccio, sanità et longa vita dal Sigf Iddio.
Di V. S. Illustrissima et Reverendissima,
humilissimo et obligatissimo servitore, Leonardo Meldert, Fiamengo.
Nous ne rechercherons pas les particularités qui pourraient se rattacher aux cours du duc et du cardinal d'Urbin, pour en reporter ce qu'elles offriraient d'intéressant, en fait d'exécutions musicales, sur notre vaillant compatriote. Ces investigations seraient longues et difficiles, d'Urbin ayant eu des ramifications généalogiques avec les plus illustres familles de la péninsule. Contentons-nous, pour le moment, de donner le titre exact de l'œuvre principale à laquelle Van Meldert a attaché son nom :
Di Leonardo Meldert, Fiamengo, Maestro di Cayella deir Illiistrissimo et Reverendiss. Signor cardinale d'Urhino. Il primo Libro de Madrigali a cinque toci novamente da lui composti et dati in Uœe. — In Vineggia, appresso l'herede di Giralomo Scotto, 1578, iii-4°. La Bibliothèque de Modène en possède le tenore, l'alto, le quinto et le basso. C'est, d'après cet exemplaire, que nous avons formé la liste •les madrigaux que l'ouvrage comporte. Ils sont au nombre de vingt-deux, ainsi échelonnés :
Amor l'aima. — Coppia rara. — Come piena d'humor. — Del vivo raggio. — Dolci spoglie. — Deh quando in gioge. — Erra il sole. — Facelle son. — Il piu leggiadro. — La lira mia. — M'apre
tal' hor. — Mille spiriti infernali. — Mille tormenti. — Negro era intorno. — Perô se l'atto mio. — Quando la donna mia. — Quai sia. — KifVigerio si dolce. — S'io vi domando. — Se l'atto trapassô. — Stella con longa. — Tirsi morir.
Nous voici en présence du maître de la chapelle particulière du cardinal -archevêque d'AugsbourgOttoTruchsess (M, qui séjourna longtemps à Rnme, et qui assista, en 1562, au concile de Trente : nous avons nommé le célèbre Jacques De Kerle, compositeur natif d'Ypres.
L'artiste, placé, selon toute apparence, à la tête d'une maîtrise néerlandaise, aura dû, comme tant d'autres de ses collègues, quitter son pays, à cause des bouleversements politiques et religieux qui l'agitaient, pour aller chercher à l'étranger des moyens de subsistance. C'est ainsi qu'il sera parvenu à obtenir le poste de maître de chapelle du prélat d'Augsbourg, ec que, lors de la mission diplomatique de celui-ci à Rome, il l'aura suivi, avec tous les musiciens placés sous ses ordres, dans la capitale de la catholicité. Jacques De Kerle fait allusion à son départ force desPays- Bays, dans la dédicace de ses œuvres.
Le concile de Trente, où il se rendit en 1562, avec son patron et tout le personnel de ses chantres, et où il aura rencontré de ses compatriotes, se clôtura un an après. L'ambassade d'Otto Truchsess étant peut-être terminée, Jacques De Kerle aura profité du voyage commencé, vers les contrées septentrionales, pour tenter une nouvelle démarche dans son pays natal. Quoiqu'il en soit, nous le trouvons installé, en l'église de Saint-Martin à Ypres, en qualité de maître de chapelle, au mois de décembre 1565. îSa situation n'était guère prospère, et, en 1597, son nom
(1) L'oncle de Gebhard Truchsess, baron de Waldburg, archevêque de Colo^^ne.
disparaît des Ada capiMaria de la collégiale yproise, à la suite de faits regrettables que les dignitaires du chapitre mirent à sa charge (').
Quand fut-il agrégé au collège des chanoines à Cambrai ? Il dit, en 1583, que le fait eut lieu plusieurs années auparavant, sacris igiticr initiâtes, miiltis cibliinc annis, in colleglum canonicorum C amer au cooptatus. En consultant Carpentier, on y trouve, sous la vague indication du XV1<^ siècle, le nom de « Jacques Kerle, » à la rubrique : « Les sept chanoinies sacerdotales. » Ce qui correspond à l'assertion du maître : sacris initiâtes, c'est-à-dire initié aux saints mystères, ou ordonné prêtre ; mais ne nous apprend rien, en ce qui touche la date de la prise de possession du canonicat. On le trouve encore, cette fois accompagné de la désignation plus précise de « l'an 1587, » au paragraphe : « Chantrerie (cantoria), ou intendance du chœur et des chantres de l'église. » Renseignement important, au point de vue de la position artistique remplie par « Jacques Kerls, » — c'est ainsi que Carpentier le désigne ici — dans l'une des plus importantes églises de la chrétienté, à une époque où l'éminent musicien belge échappe aux recherches des biographes (-).
Il se trouvait, en 1582, à Vienne, où, comme il le constate lui-même, sur des recommandations influentes qui furent faites à l'empereur Rodolphe II, il eut l'insigne bonheur, tant convoité par lui, d'être admis au nombre des chapelains de l'oratoire du puissant souverain :
... Veni itaque in Germaniam superiorem, et imperatori Rudolpho, semper augusto christiano principi, commendatus, quod
(') Musique aux Pays-Bas, t. TI, p. -238 à 242, où nous donnons une série d'informations inédites sur le séjour du maître en sa ville natale.
(2) Histoire générale des Pays-Bas, ou Histoire de Cambrai et du Camhrésis, etc., t. I, p. 475. M. Houdoy n'en dit mot.
mihi jucundum optatumque accidit, ab eodem in numerum sacellanorum cooptatus.
Le passage cité est emprunté, comme celui de plus haut relatif au canonicat de Cambrai, à l'épître dédicatoire : Beatissimo patri et sanctissimo Domino Gregorio XIII, pontifùci maximo, imprimée en tête de ses Quatuor missce, sorties, en 1582, des ateliers de Christophe Plantin à Anvers, et dont nous avons vu, à la Chapelle sixtine, un superbe exemplaire.
Nous voici ramenés, par cette dédicace, au séjour de l'artiste à Rome, en 1562. Il y composa six messes, dont le titre est donné par Fétis, moins ceci : Autliore Jacoho De Kerle, Flandro Iprensi, illustrissimi ac reverendissimi cardinalis augustani musicarum modulaminum compositore celeherrimo. Nous avons déjà résolu le mot augustanu , en le rattachant à Augusta Vindelicorum, qui n'est autre que la ville d'Augsbourg, et en y ramenant le cardinal-archevêque régnant alors. L'expression musicarum modulaminum compositor, démontre que l'artiste n'était point purement et simplement un conducteur et un précepteur de chantres, mais que son talent avait attiré l'attention sur lui et l'avait fait rechercher par le fameux prélat augsbourgeois, au double titre, sans doute, de la musique religieuse et profane ; car, on ne l'ignore pas, les princes de l'église étaient très-fiers d'avoir la primeur des madrigaux qui circulaient alors dans les salons des riches, et ils attachaient à leur personne des artistes de talent toujours prêts à en écrire, selon les besoins du moment 0).
Jacques De Kerle était alors celeberrimus , quoi de mieux ? Cela prouve aussi qu'à cette époque, au moins une trentaine d'années s'étaient écoulées depuis la naissance du
(*) Voy. plus haut, au chapitre Rork [Cyprien de).
maître, ce qui permettrait de placer provisoirement cette naissance vers 1532. Rien d'impossible si Jacques de Kerle avait été attaché, pendant quelque temps, à la chapelle musicale du roi de Bavière, en qualité de chantre, carie recueil de messes dont nous venons de parler, est dédié : Serenissimo et illustrissim , jrrincipi Alberto, Bava iœ diici, Jacohis De Kerle, S. P. D. En examinant cette dédicace, nous parviendrons peut-être à j trouver quelques indices révélateurs. Voici d'abord le texte intégral :
Ut omnis generis virtutibus et ornatissima est et commendatissima Celsitudo vestra, sic ob hanc imprimis ut quas Viro magnate et Principe sanè dignissima est, celebris apud omnes C. Vestra, quod omnes perseque licet praecipuè autem eos bénigne excipiat et complectatur, qui divino huic vocum concentui student et innituntur. Itaque cùm pr^eter hanc et alise multae sint intercedentis amiciiise inter C. Vestram et Reverendissimum Dominum meum Cardinalem Augustanum causse, propter quas ego musicam istam meam ad manus C. Vestrse pervenire ex animo desidero, ideô hoc quicquid est operis C. Vestrse dedicatum, ea (unicè rogo) solita bonitate excipiat, qua ab auctore, non ambitione, sed C. Vestrse pietate ducto, protîcistur. Et quamvis non me lateat Excellentissima quaque C. Vestram abundare musica, quinimmo prseclaris etiam compositoribus, tamen cum et diversitas quandoque, cui si non exquisita illa modica et simplex, saltem inest suavitas, delectet, ego confisus humanitati et sequitati C. Vestrse, et me et hoc tennis ingenii mei opus, qualecunque tandem judicio C. Vestrse futurum sit, humillimè ofifero et commendo.
Romse, XXV aprilis anno M.D.LXII.
Si nous entendons bien ce rocailleux et prétentieux latin, De Kerle, après avoir fait au duc de Bavière le compliment d'usage relatif aux vertus de tout genre dont Sa Grandeur est parée, et parmi lesquelles brille la protection qu'il
accorde et qui honore si bien un Prince, au céleste concert des voix, dit que, vu les relations d'amitié qui existent entre Sa Grandeur et le Cardinal d'Augsbourg, son désir le plus fervent est que la présente composition soit mise aux mains du Duc, et reçoive de lui un accueil aimable, n'étant point offerte par vanité mais par attachement, et l'auteur sachant parfaitement que la belle musique, due à des maîtres renommés, ne fait point défaut chez Sa Grandeur. Celle qu'il lui dédie, quoique simple et modeste, n'en sera pas moins, espère-t-il, d'une mélodie suave, et, confiant dans l'équité et la bienveillance du Duc, il ose lui recommander, tel quel, ce mince produit de son génie, n'importe l'opinion qu'il en aura.
Ne semble-t-il pas que De Kerle ait eu l'intention d'arriver, par le canal de Tévêque augsbourgeois, à quelque emploi dans la chapelle musicale de Munich? Il aura échoué dans sonproje(;, vu que, trois ans plus tard, la cathédrale yproise de Saint-Martin se l'était attaché comme maître de chant. En tout cas, la façon dont il s'adresse au duc de Bavière, permet de conjecturer qu'il n'avait jamais été le familier de la maison, comme nous le croyions tantôt.
D'après Fétis, le maître visita l'Italie dans sa jeunesse, et y séjourna environ dix ans, car, ajoute le musicographe, « ses premiers ouvrages ont été imprimés à Venise, depuis 1562 jusqu'en 1571. » Or, nous venons de dire que De Kerle était installé, en 1565, à la cathédrale dTpres ; et nous ne posséderions pas cette démonstration de son absence de la péninsule, qu'il nous paraîtrait fort téméraire de déduire rigoureusement de l'impression des œuvres d'un musicien en Italie, le fait du séjour de ce musicien au dit pays. Cette déduction n'est légitime, en effet, que lorsqu'elle s'appuie sur d'autres faits concomitants.
Le recueil, d'où nous venons d'extraire la préface, ren-
ferme six messes, à quatre voix, intitulées : de Beata Virgine; ut ré mi fa sol la; Regina Cœli fvocibus paribus); Pro Defimctis; et deux messes, à cinq voix appelées : Lauda Sion Salvatorem; Surrexit Pastor homis. Tout cela forme le « Liber primus. » L'exemplaire que nous avons consulté, à la Lihreria à Venise, provient de la bibliothèque de la congrégation de l'Oratoire de cette ville. Bottée de Toulmon a découvert une messe farcie de De Kerle postérieure à celle de Palestrina : De Beati, le dernier maître qui prétendument s'était servi d'intercalations de paroles en langue vulgaire. Nous savons qu'une bulle pontificale de 1570 abolit ce genre de compositions. Le catalogue de la Chapelle sixtine, au n° 84, renseigne, comme on a vu, des messes imprimées de De Kerle.
Quelle position remplit, à Rome, l'éminent musicien Jean Tollius, déjà signalé à Venise, à Padoue et à Assise, en cette dernière ville comme maître de chapelle de la cathédrale? C'est ce qui reste indéterminé jusqu'ici. Tollius est entendu, à Rome, le 8 juillet 1587, comme témoin à décharge, dans un procès intenté à Etienne Sermon, cocher originaire de France. La date 1587, antérieure à la publication de ses madrigaux à Venise, nous porte à supposer que sa résidence, dans la Ville éternelle, précéda celle qu'il tint ailleurs en Italie. En tout cas, elle est précieuse à recueillir, pour nous mettre sur la piste de ses agissements successifs.
Nous sommes dans la même indécision, touchant les musiciens : « Egidio, Fiammingo, » mentionné en 1573- 1574; Gaspard Brix, cité en 1584, et parent peut-être d'un peintre du même nom, originaire d'Anvers ; Nicolas Cheller, mentionné en 1700, pouvant être rapporté sans doute à un orfèvre flamand de ce nom, établi, comme lui, à Rome; enfin Philippe Quinnus, chantre papal, dont nous
avons reproduit ]'ëpitaphe, munie de commentaires, au tome I" de ces recherches.
La Néerlande fournissait jusqu'à des baladins à Tltalie, témoin le nommé « Triofona de l'Asso, Fiammengo, » à Rome, qui se qualifie, en 1666, de « danseur de cordes. » C'est sans doute, en faisant allusion aux instrumentistes ambulants et à d'autres gens de cette espèce, que Gailliard dit : « Une foule de musiciens remplirent des fonctions modestes (en Italie); et par là même leurs noms ne sont pas parvenus jusqu'à nous. » Passons.
A l'égard des organistes, on en rencontre un de premier ordre, à Saint-Pierre, comme on en a trouvé un de même valeur, à Saint-Marc, à Venise. Nous avons nommé Marc Houterman, de Bruges, patrie de Jacques De Buus.
Le jeune et brillant artiste, mort à 40 ans, n'a laissé aucune composition qui permette d'apprécier, à sa juste valeur, le double talent qu'il déploya pendant sa courte carrière. Mais, un monument élevé à sa mémoire, en l'église de Notre-Dame de l'Ame à Rome, lui assigne, outre la qualité d'homme aimable, le rang suprême parmi les musiciens de l'époque, mnsicorum sicî temporis facile priiiceps. Le mot facile démontre même que cette supériorité était incontestée. Fétis, nous l'avons vu 0), la révoque en doute pourtant, en lui opposant Palestrina, sans considérer que l'épitaphe de ce grand maître, d'accord avec son mérite et sa réputation, porte sur la musique même, princej^s musicœ, tandis que la pierre tumulaire d'Houterman vise l'exécution, princeps mnsicorum. Tout se concilie donc, en disant que le virtuose Houterman était, dans son genre, aussi éminent, aussi sublime, que le compositeur Palestrina l'était dans le sien. Les deux artistes fonctionnaient d'ailleurs sous les
(1) Musique aux Pays-Bas, 1. 1, p. 147 et suiv.
mêmes voûtes de Saint-Pierre et il nous suffira ici de faire cette importante constatation, en renvoyant, pour tous détails, au tome I" de ces recherches. On y verra, en outre, que la femme de Marc Houterman, Jeanne Gavadia, morte, à peine âgée de 26 ans, avait une science musicale des plus distinguées, musices scientissima.
Le célèbre organiste Frescobaldi 0) parut sur la scène musicale, peu après la mort d'Houterman, et fît éclater son génie dans le même temple où l'artiste flamand déploya le sien. Il serait étonnant et extraordinaire que les traces de celui-ci eussent été complètement effacées, à l'arrivée de
(1) De peur de voir se perdre les informations que nous avons recueillies, il n'y a pas lono'temps, et consignées d-^ns le Guide musical du 3 décembre 18'74, touchant la date de naissance du fameux organiste ferrarais, nous résumerons ici ce qui nous paraît le mieux caractériser nos renseignements :
" Un portrait de Frescobaldi gravé sur cuivre, et dont un exemplaire a été découvert par moi à Rome — disons-nous dans une correspondance particulière, datée de Turin — a servi, comme on sait, pour plusieurs éditions des Toccate du célèbre organiste. On ne doit donc pas tenir compte de l'année placée au frontispice des rares exemplaires qui en subsistent. Il convient de s'en rapporter au millésime que comporte 1\ planche elle-même.
7) Or, au verso du portrait, à la marge inférieure de l'avis : Al fettore, s'offrent, en caractères diamants presque imperceptibles, ces mots : Christophorus Blancus sculpsit, 1616.
57 Plus de doute conséquemment sur la date de naissance du grand artiste. Au lieu de 1601, que donne Havekins ; au lieu de 1591, que fournit Gerber ; au lieu de 1587 ou 1588, que constate victorieusement Fétis, l'illustre maître italien vit le jour à Ferrare en 1580.
n Voici d'ailleur.^ la légende qui entoure son portrait : Hieeom' FeescoBALDUs, Ferrarien., qegamsta ecclesiae D. Pétri in Vaticano, .^T. sv^ 36. Retranchez 36 de 1616, il reste 1580.
n Aux érudits maintenant à déterminer, à l'aide des archives, et sur cette base exacte, la date précise de la naissance du fameux virtuose, v
Ent-.e autres organes spéciaux de la musique qui ont fait mention de notre trouvaille, nous citerons le Progressa musicale de Rome, publié par le vaillant Muzzi, et les Monats-Hefte filr Musik-Geschichte de Berlin, dirigé par l'érudit Eitner.
Frescobaldi à Rome, soit dans la composition, soit dans l'enseignement, et, vu la supériorité des organistes néerlandais, à cette période de leur histoire, on ne peut se défendre de conjecturer, comme il a été fait au sujet de Jacques De Buus, à Venise, que l'influence puissante du talent d'Houterman s'était perpétuée dans nombre de ses élèves. En un mot, il a dû, pour nous servir d'un terme consacré, faire école ('/.
Nous allons plus loin, et, par les inductions que nous fournissent certains documents inédits, nous démontrerons que le prestige instrumental des Flamands s'excerça sur Frescobaldi, avant sa venue à Rome, peut-être avant son établissement à Venise, c'est-à-dire aux Pays-Bas mêmes.
Les Pays-Bas avaient avec l'Italie des relations mercantiles très-suivies. Bruges et Anvers, Amsterdam et Rotterdam expédiaient, par voie de mer, divers produits septentrionaux à Gênes et à Venise, que celles-ci échangeaient avec les métropoles commerciales flamandes contre des produits du midi. Les rapports politiques entre l'Italie et la Néerlande étaient aussi fréquents peut-être que les rapports artistiques.
Dans ces vastes emporiums, les courtiers pullulaient, et chaque nation avait ses correspondants, ses contrôleurs, ses commis. Quantité de familles italiennes se trouvaient à Bruges (^), au XV^ et à Anvers, au XVP siècle, et, parmi le nombre, on comptait la famille Frescobaldi, dont un des membres apparaît, de temps en temps, dans nos archives publiques, à défaut d'autres mentions plus significatives
(i) Musique aux Pays-Bas^ t. I, p. 147 à 149, et au tome présent, p. 285 à 289.
(2) « Les nations de Bruges, au dire de Du Clercq, tenoient tables de marchandizes par tout le monde chrestien. » Aux Génois, Vénitiens, Florentins et Milanais, que Chastellain place à Bruges, Marcantius ajoute les trafiquants, réunis en syndicat, de Lucques et de Plaisance,
qu'ont dû offrir les pièces des comptoirs mêmes, aujourdhui dispersées ou anéanties pour la plupart.
D'après ces faibles échappées, il est permis d'établir provisoirement ceci :
1° Il y eut, en Brabant et en Flandre, à la fin du XV et au début du XV? siècle, un Italien, nommé Jérôme Frescobaldi ;
2° Cet Italien exerçait la profession de négociant ou de courtier;
3'' On le voit mentionné d'abord, en 1498 et en 1506, dans les registres du droit de scel de Brabant : à cette dernière date, pour un jugement obtenu, par voie légale, contre un certain Léonard Gentilj, négociant de Gênes. Puis, on le trouve cité, en 1496, dans les comptes de la cliàtellenie d'Audenarde, à propos d'un exploit lancé par lui contre un habitant des environs de cette ville. Il est appelé tour à iowv Jeronimus Fris qicohaldi et Jeronimo Friscohaldi.
Le texte, relatif à l'exécution judiciaire de Léonard Gentilj, porte :
Een vonnisse voere Phihppe Galterot ende Jeronimo Friscobaldj, tegen Lenaerde Gentilj, coopman van Jeneven, de data viij septembris anno xv^ vj... I lib. v s. vj d.
Maintenant, que ce soit un grand-père ou un grandoncle du célèbre artiste ferrarais, dont nos archives parlent incidemment, peu importe, au fond : le nom de Jérôme pourtant, que le grand organiste portait aussi, est de nature à faire adopter l'hjpothèse d'un aïeul véritable. L'essentiel est que la susdite famille Frescobaldi ait été établie, d'une manière assez stable, aux Pays-Bas, pour avoir le droit de penser que ses descendants auront continué d'y résider, vers la fin du XVP, ou plutôt au commencement du XVir siècle, et même d'y avoir occupé une position aisée.
Or, le fait du voyage de Jérôme Frescobaldi, réminent musicien, aux Pays-Bas, est doublement prouvé, comme le marque très-bien Fétis ; « Superbi dit (^) que cet artiste possédait, déjà dans sa jeunesse, une grande habileté sur l'orgue, qu'il se rendit dans les Pays-Bas, où il séjourna plusieurs années, qu'il alla ensuite à Milan, et enfin à Rome. Ces faits sont démontrés par une publication... ayant pour titre : Di Giralomo Frescobaldi il Primo lihro de madrigali a cinqîce voci, miovamente composti e dati in luce. — In Anversa, appresso Pietro Phalesio, 1608, in-4° obi. L'épître dédicatoire de Frescobaldi à l'archevêque de Rhodes, Guido Bentivoglio, est datée d'Anvers, le 10 juin 1608. On ne peut douter que ces madrigaux ne soient le premier ouvrage de l'organiste de Ferrare; il devait être âgé d'environ vingt ou vingt-et-un ans, à l'époque de leur publication P). »
On comprend, dès lors, qu'une fois en Belgique, l'artiste n'y aura pas fait une simple excursion de touriste. Il s'y sera tenu, pendant un temps assez considérable, d'abord pour jouir des agréments de la famille, puis pour se mettre en rapport avec les grands artistes qui y abondaient.
L'orage politico-religieux avait cessé d'y gronder. Tout était rentré, pour le moment du moins, dans l'ordre. Avec la réouverture des églises et le rétablissement régulier des offices religieux; avec la réorganisation des fêtes concertantes et dansantes à la cour, l'art musical sacré et profane avait repris sa splendeur habituelle et ressuscité le génie d'une foule de maîtres, voués au plus triste sort.
Anvers, que nous sachions, n'offrait alors aucun organiste d'une valeur supérieure, et, si nous interrogeons les annales de la cité, nous n'y voyons installé, à l'époque où
(») Âpparato degli Uomini illustri délia città di Ferrara, p. 133. (2) Biogr. univ. des musiciens, à l'article Frescobaldi (Jérôme).
a dû la visiter Jérôme Frescobaldi, qu'un virtuose obscur, portant un grand nom, il est vrai, mais dont les traces artistiques sont nulles : Raimond Waelrant, fils du fameux Hubert Waelrant, lequel Raimond fut d'abord organiste de l'archevêque de Cologne, puis à la cour de Bruxelles, où il fut nomme, en 1589, après le renvoi de Servais Van der Meulen (^), et enfin à l'église de Saint- Jacques d'Anvers.
A Bruxelles, siège du gouverneur-général, c'était autre chose. Pierre Philips, organiste de la cour, y jouissait d'une réputation de virtuose et de compositeur hors ligne. De peur de le voir passer à l'étranger, Albert et Isabelle lui avaient octroyé de larges bénéfices. D'abord organiste à Béthune, il avait, vers 1595, fait un voyage en Italie, et vécu, à ce qu'assure Fétis, plusieurs mois à Rome. Peutêtre y avait-il connu son confrère Frescobaldi.
Incontestablement, il se sera lié d'amitié avec lui en Belgique même, et les deux artistes auront exercé l'un sur l'autre cette salutaire influence que donnent, dans une union intime, les natures supérieures. Frescobaldi n'avait que vingt-cinq ans ! Fétis ne lui en donne que vingt, trompé qu'il était relativement à l'année de la naissance de l'artiste, ainsi que nous l'avons démontré plus haut. Vingt-cinq ans ! On a beau être habile, à un pareil âge, on se modifie, on se transforme, on se perfectionne irrésistiblement au contact des maîtres expérimentés. Pierre Philips avait déjà publié, en 1608, cette admirable série de madrigaux, exécutés fort probablement à la cour de Bruxelles, et qui ont immortalisé son noml^). Et son habileté sur l'orgue ?
(ï) Musique aux Pays-Bas, t. II, p. 392-393.
(-! Coïncidence digne d'être remarquée ! Frescobaldi fit éditer, à Anvers, comme on a vu, son pemier recueil de madrigaux, à quatre ans d'intervalle du second recueil de madrigaux de Pierre Philips, et chez