‹ La musique aux Pays-Bas avant le XIX ̊siècle. Documents inédits et annotés. Compositeurs, virtuoses, théoriciens, luthiers; opéras, motets, airs nationaux, académies, maîtrises, livres, portraits, etc.; avec planches de musique et table alphabétiqueChapitre 10 sur 60 · IV · texte numérisé non relu

IV

Fétis a-t-il vu que ses collègues, pipers, c'est-à-dire Coolman et consorts, étaient des hautboïstes? Il est assez curieux de voir Félis traiter, avec le plus extrême sansgéne, les questions les plus ardues de notre histoire musicale, — quand il lui arrive de s'en occuper.

Guillaume ou Guillemot de Hucorgne, ménestrel de Philippe-le-Hardi, possédait sur « Tespies de Bruges, » une rente annuelle de 48 livres parisis, qui avait été assignée « en temps passé » à Guillaume Le Strivere, également ménestrel du duc, et au sujet de laquelle il donne entre autres quittance, en 1385, 1390 et 1398. La première quittance est datée de Bruges, le 27 juin. Toutes trois portent la désignation d'un « scel, » dont malheureusement il n'existe qu'une empreinte fruste, offrant, dans un cercle non orné, un écusson à simple bande. La légende gothique ne comporte que ces mots à demi effacés : S. WILM.. (1).

Rogier De Bey, par suite de la démission volontaii^ d'Etienne De le Boegarde, ménestrel de Philippe-le-Bon, est installé dans ledit office, par lettres patentes datées du 31 mai 14S3. On a vu, dans nos Recherches sur la musique à Audenarde, un Josin De Bey, en 1486, donnant des leçons &escalmeye au scepenhuuse. Nous y reviendrons plus loin. Reproduisons les lettres patentes relatives à la nomination d'Etienne De le Boegarde : elles témoignent de l'intérêt que Philippe-le-Bon, à l'inslar de ses prédécesseurs, portait à l'art musical :

Audiencler de noslre chancellerye, balliez et délivrez franchement à Rogier Debey, deulx noz lettres patentes scelées en doubles queues, par Tune des quelles Tavons retenu en nostre ménestrel, et par Tautrelui avons ordonné certaine pension, ù cause dudict office, pour et ou lieu de Estienne de le Boegarde, le quel de sa voulcnté et sans constrainle s*en est déporlé et dcschargié, sans pour ce prendre ne exiger de lui aucune chose pour le droit de noslre scel, monlaniji la somme de cent deux solz de deux groz, monnoie de nostre païsde

(4) Voy. UuMique aux Pays-Bas^ t II, pl.â, fig.8.

Flandre, ie soIz,car pour aucunes causes à ce nous mouvansnous lui avons donné et quitté ladicte somme et vous en serez tenuz quitte et deschargié envers et contre tous, tesmoing ceste cedule signée de nostre main, le dernier jour de may Tan mil cccc liij (1). Phe.

Le ménestrel Etienne De le Boegarde avait eu pour collègues, en 14S2: Jean Karesme, Pierre Claissonne, dit « le brun nnénestrel, » Jean Van Artinghe, et Jean Jansonne c< trompette des ménestrels. » Jean Karesme était ce qu*on appelait alors « roy des ménestreulx. » Comme trompettes de guerre, Philippe-le-Bon avait, en même temps, à son service : André Jambe, Paulin De le Paudoie, Jacquot Jansonne, Laurent Vache, Antonin Jambe (2).

La plupart de ces musiciens reparaissent, à ramiée 1468, comme gagistes de Charles-le-Téméraire , dans le poste suivant, que nous reproduisons textuellement :

Jacques Janssone, Laurens Vaiche, Antoine Jambe, Nicodemus cl Henri Dompfrist, trompettes; Jean Quaresme, Pierre Claissone, Rogier De Bey, Jehan Willemart, Jehan de Vedelare et Jacques l/i Rechter, ménestrelz de mondit seigneur, la somme de neuf vins dixhuit livres du dict pris, pour don à eulx fait par mon dit seigneur, comme dessus, assavoir à chacun d'enlx unze la somme de xviii livres pour ce, par leur quittance cy rendue, la dicte somme de ix»* xviii livres.

Rogier De Bey figure, en 1469, à litre de ci teneur des ménestrelz » dans les registres de la recette générale. Il livre, h cette date, « ung instrument et custode servant à son office, » qui lui sont payés treize livres quinze sols.

En cette même année, on voit apparaître notamment à ' la Cour de Gbarles-le-Téméraire : « maistre Govaert Van Aken, » qui lui présente « trois trompettes de ménestrelz ;»

(1) CoUeclion des chartes, letU'es patentes et mandements, aux Archives générales du Royaume.

{% Chambre des comptes, au dépôt susdit. On voit, dans les comptes communaux d*Audenarde, qu'en 4449, André Gambe « deerste trompet van wapenen » reçoit une gratification à l'occasion de son mariage.

Scoelquin , natif de Cologne , « joueur d*une musette et d'une trompette ensemble, « Conrard Bucquelin, « joueur de bas instrumens de monseigneur le duc de Bourbon, » Jehan Le Blanc « aveugle joueur de fleuttes demourant à Gand; » Jean de Haeist, ce tambourin de monseigneur le baslard de Bourgogne, » Mengin Valoir « tambourin de monseigneur de Ravestein, » Jehan Petit, « tamburin de monseigneur d'Aryvel, » Colinet d'A.rras, « tamburin du roy de Portugal, » Jean Lans, Nartons et Rousset, « trompettes du roy de Dannemarcke, » les quels obtiennent du duc de Bourgogne des gratifications pour s*étre fait entendre devant lui, en différentes circonstances (1).

Il a déjà été question de Gauthier Van Berchem, de Conrad Boudin, de Gauthier, Henri et Léonard Bouclers, joueurs de luth, cités en la même année (2). Dans les comptes ou nous les signalons, apparaissent encore : Jacotin Daniel, harpeur de Tévéque de Lyon, Jean Boiste, tambourin du duc de Bourbon, avec une gratification de 16 livres, à eux octroyée par Charles-le-Téméraire; Ernoulet Vredière, Jehan Du Pierre, tambourin de la reine d'Angleterre, Pierre et Baptiste De Pietmont, tambourins de « monseigneur de Stalle, » avec une gratification de .48 livres, « pour don h eulx fait par mondit seigneur , quant nagaires ils sont venuz d'Angleterre devers icellui seigneur à Bruges, avec madame la duchesse; » puis « quatre compaignons, joueurs de bas instrument, » obtenant 66 sols « en don à eulx fait par icelui seigneur de sa grâce, quand naguères il alla du Quesnoy à Péronne, en passant ou Chastel de Cautaing, où ils jouèrent devant luy ; » puis encore Simon Bruault et Henri Dompfrist, trompettes du bâtard de Bourgogne; Guillaume Van Nyet, ménestrel aveugle du duc de Savoie.

n paraît que les ménestrels aveugles étaient en bonne

(i) Uecetie générale dex finances ^ n© 1,924. (3) Musique aux Pays-Ban, t. II, p. 368 à 370.

grâce auprès des anciens princes. M. De la Borde en cite deux, qui émerveillèrent des maîtres tels que Binchois et Du Fay, à la Cour de Philippe-le-Bon. Joueurs de vielles et de « bas instruments , » ils étaient particulièrement attachés au service d*Isabelle de Portugal, duchesse de Bourgogne. Martin Franc, dans son Champion des dames, consacre quelques vers à ces intéressants instrumentistes :

Ti] les as aveugles ouy Jouer à la court de Bourgogne ; N'a pas certainement ouy Qu'il fast jamais telle besogne.

J*ay vu Binchois avoir vergongne Et soy faire emprez leur rebelle.

Et Du Fay despité et frongne Qu'il n*a mélodie si belle.

Il y avait alors, à cette même Cour, trois harpistes auxquels Martin Franc décerne le brillant éloge que voici :

Ne face-on mencion d'Orphée Dont les poètes tant descrivent, Ce n*est q*une droicte fafée, Au regard des harpeurs qui vivent* Que si parfaictement arrivent Leurs accors et leurs armonies, Qu*il semble de fait qu'ilz escripvent Aux angéliques mélodies.

Ces harpistes sont : Pierre (Perenet, Perrin) Thierry, à la fois au service de Philippe-le-Bo'n et deCharles-le-Téméraire, en 1439, comme « varlet de chambre et joueur de harpe,» Jehan (Jehannin)d'Arras, harpiste d'Isabelle de Portugal, auquel Philippe-le-Bon donne, en 1435, 6 livres pour fftéhat d*une harpe, et qui, en 14i!2, en vend une, de petite ' iftmension, àCharles-le-Téméraire, lequel, selon Olivier De la Marche, « apprit Fart de musique si perfectement, qu'il mectoit sus chansons et motets, et avoit Tart perfectement en soi ; » Jean (Jehan) De la Court, harpiste de Catherine de France, comtesse de Charolais. Cette princesse, ainsi

que le prouve Delà Borde, acheta, en 1441, une harpe pour c( resbattement » de son mari (Cbarles-le-Téméraire), qui semble, d'après ce fait, avoir affectionné particulièrement cet instrument. Peut-être De la Court lui enseigna-t-ii Fart de le manier (1).

Qui n*a lu la description du singulier Banquet des vœux donné à Lille en 1453, où Ton entendit, comme intermèdes aux représentations pantomimiques et pittoresques, diverses compositions musicales et les principaux instruments en vogue, tels que la musette, la trompette, le clairon, la harpe, le luth, la flûte, la vielle et le tambourin ? On n'apprendra rien au lecteur, pensons-nous, en ajoutant qu'un immense pâté, servi à la seconde table du festin, contenait vingt-huit musiciens vivcints, jouant tour à tour ou simultanément.

M'oublions pas le ménestrel flamand, Jean Van Halen,dont on conserve au musée royal d'antiquités, à Bruxelles, un sceau représentant une viole ou violon, et une trompette, et off'rant pour inscription : S. JAN VAN HALEN, DE VEDELLEER. Ce sceau, qui appartient au xiv« siècle, mérite de nous arrêter un instant (2).

Le violon a pour singularité une touche creuse, dont jusqu'ici il nous a été impossible de déterminer la signification. En supposant que le manche a été raccourci par le graveur — chose assex douteuse — cette vacuité de la touche nous paraît encore inexplicable. L'instrument n'offre point d'échancrure pour le passage de l'archet, et il n'y a guère d'indication de chevalet. Quant à l'appareil des clefs, a-t-il formé une sorte de boîte,comme dans certains instruments à archet plus modernes ? La physionomie de ce violon ressemble étonnamment au dessin de celui qui est figuré sur le célèbre chapiteau de Saint-Georges de Bockerville, lequel est du xr siècle. Il a aussi des points

(1) Messager des Sciences^ etc., année 4867.

(â> Voy. lo dessin qui a été donné au t. H, p. S, de ces recherches.

de similitude avec un violon du xii' siècle que reproduit le mémoire sur Hucbald. Les deux trous en demi-lune de l'instrument, les trois cordes qui le garnissent, le bout du manche terminé en trèfle,rabsence d'échancrure achèvent l'identité (1). Chaque feuille du trèfle est garnie d'une cheville. Le nôtre, qui semble former une rosace à quatre feuilles, a-t-il une corde de plus? Le dessinateur le plus perspicace n'a pu en signaler que trois. £n voici, pour plus de facilité, une foime agrandie :

Un siècle plus tard,nous avons un instrument plus lourd, plus massif, avec un manche à touches marquées, comme en portent les guitares,des échancrures et des S au lieu de demi-lunes, pour orifices sonores. C'est l'instrument— une viole, sans nul douie — dont joue un des anges ailés que comportent les médaillons surmontant la châsse de sainte Ursule, à Bruges. Memling aura eu un de ces instruments sous les yeux, en peignant son chef-d'œuvre, car les trois autres instiniments, également joués par des anges, nous semblent, comme celui-ci, de toute authenticité. On en jugera par ce dessin :

Quand on s'attache à l'étude spéciale de l'art d'une

(t) Voy. Magatm pittoresque, année 4840; Bottée deToulmou, Rapport, etc.. De C0U88EHAKER, Blémoire nur Hucbald^ etc. Consultez aussi le bibliophile Jacob, les Instruments au moyen-dge^ etc., ainsi que Kastner, Danses des morts.

conlrée, il importe de n'y admettre les éléments exotiques qu'à titre de comparaison. Tout est à faire en Belgique. Nos prédécesseurs se sont occupés de préférence des pays lointains, parce que \h la tâche était élaborée par d'autres et que le contrôle était plus difficile. Le chemin est surtout à tracer, dans notre Flandre, si riche en souvenirs musicaux.

La figure de notre violon du xiv« siècle nous parait donc bien authentique. Elle a quasi un caractère officiel, car nous l'avons vu, le sceau était employé par les musiciens de la Cour,et ces musiciens,bieii certainement,n'eussent point toléré, sur leur cachet, des instruments défigurés ou tout simplement fantaisistes. Qui sait si ce cachet n'émane pas d'un roi des ménestrels?

Fétis, qui consulte toujours les livres et très-rarement les objets en nature, passe, dans sa Notice sur StradivaiH, d'une figure forme guitare de Jérôme de Moravie, du xiv« siècle,à une figure du xvi« siècle, reproduite par Luscinius et Agricola, et dont les échancrures a angles exagérés font ressembler l'instrument à un grand sablier. Puis,c'est tout. Voici, grâce à Memling, la lacune remplie.

Quant à notre trompette, on sait qu'anciennement le tuba était droit et la bucchia courbée. Généralement employés pour le combat, le jeu, les sacritices et les funérailles, ces instruments avaient une dimension assez grande. Le litum était droit également, mais d'une fçrme moindre que le tuba. Son pavillon, peu ouvert et recourbé, lui donnait de la ressemblance avec le bâton augurai dont il avait pris le nom. C'était, à vrai dire, un clairon plutôt qu'une trompette. 11 avait des sons aigus et perçants. Notre instrument appartient, croyons-nous, au genre du lituus, à moins que l'on ne veuille y voir une scalmeye h compartiments; mais on sait que le lituus, témoin celui de Bavai, décrit par Fétis,avait aussi des compartiments qui le faisaient ressembler, dans sa forme réduite, à nos cors anglais ou à nos clarinettes.

Le dessin ci-contre en témoignera suffisamment :

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