‹ La musique aux Pays-Bas avant le XIX ̊siècle. Documents inédits et annotés. Compositeurs, virtuoses, théoriciens, luthiers; opéras, motets, airs nationaux, académies, maîtrises, livres, portraits, etc.; avec planches de musique et table alphabétiqueChapitre 11 sur 60 · I Q II · texte numérisé non relu

I Q II

Le musicien qui en jouait, n'était point un de ces virtuoses ambulants, dont parle Chaucher :

In Flanders whilom was a compagnie Ofyonge foik, tbat haanteden folie, As hasard, riot, stewes and tavernes, Wereas with harpes, lûtes and giternes They dance and play (i).

Le pennon de la trompette de Van Halen annonce, jusqu'à nouvel ordre, un ménestrel de la commune ou de rÉtat. Les recherches ultérieures nous apprendront probablement le rôle qu*il remplit auprès de nos magisti*ats ou de nos souverains. La liste de nos ménestrels de souvei^ains cesse ici, pour la ville de Bruges, et on trouvera, à leur place naturelle, c'est-à-dire à la rubrique Bruxelles, ceux qui ont laissé quelques traces à partir du xvi" siècle.

GAND. — Une ville aussi industrieuse, aussi commerçante que rétait Gand, au moyen âge, devait avoir, grâce à ses nombreuses corporations, des ressources importantes, au point de vue de la musique instrumentale. Au moindre dangei*, chaque gilde devenait une milice armée, ayant à sa tête une bande de ménestrels exercés, aux pennons blasonnés, et destinés à régler la marche, à convoquer et à licencier les troupes. Froissart en fait une description brillante, à l'occasion du siège de Calais.

La réputation de ces ménestrels de guerre devait être bien grande, puisque Philippe-le-Hardi y envoya, en 1378, ses jeunes instrumentistes faire leur apprentissage, avant

(1) Voy. BuRi«EY, A gênerai hUtory ofMusik, 1 1, p. 37$.

de les placer en Allemagne, pour s'y perfectionner dans leur art :

Aux méncstriers de Monseigneur, pour don fait à eulx par Mouseigneur, ceste foix de grâce espécial, pour aler de Gand en Allemaine aux escoles, et retourner dever Monseigneur, et pour supporter les frez et missions que il feront oudil voïaige, par mandement de Monseigneur donné à Paris, vj«de mars m ccc Ixxvij (4378, n. st.): cfran8(l).

Des recherches ultérieures établiront ce qu'étaient, en définitive, ces escoles gantoises qui attirèrent l'attention du premier duc de Bourgogne, et qui peut-être servaient de pépinière aux communes et aux seigneuries.

Écoutons encore ce que dit Froissart, à la réception du duc et de la duchesse de Bourgogne, en 138S, après le siège de Tournai : « Et inconlinent après les serments falcts, les trompettes, clarous et ménestreuls de toutes manières d'instruments commencèrent à jouer et sonner tout à une fois que c'estoit chose plaisante et mélodieuse à ouyr (2). »

Les trompettes et les autres instruments officiels qui jouaient simultanément et formaient une mélodie agréable, voilà sans doute un orchestre, dont, à un inteiTalle de cinq siècles,il nous est impossible absolument de nous foriner la moindre idée. Une chose est h remarquer : c'est que, invariablement, les chroniqueurs se servent du mot doux^ mélodieux, à l'endroit du son de la trompette et des instruments de ]a même famille.

En voici encore un exemple, relatif à la ville de Gand et que nous empruntons. à une complainte en vers français sur la défaite des Flamands devant la ville de Tournai et la mort de leur chef, Adolphe de Gueidres. C'est la ville de Tournai qui parle :

(i) Chambre des comptes, aux Archives du département de la C6le-d*0r, à Dijon, re?ristre n® B., 4452, cité dans les Archives de» Arts.

(2) Kervym, Fragment inédit de Froissart, dans le Bulletin de C Académie royale de ftelgiqne, t. XXV. p. 57 (4868).

Gand apportait sa fierté belle,

Le jour de TExaltation (i).

Et riche cotte d'or nouvelle

A la pacetle de LyoD.

La douce modulation

De ces trompettes et buisines

Resveiiloit ma procession

Plus que toultes villes voisines (2).

Vers celle époque, et nolammenl en 4470, Gand envoie à Yommegang de Termonde une phalange de trompers^ de pypers et de claretteny ces derniers au nombre de six.

Une pièce de vers facélieuse concernanl la même époque el dirigée contre les moines, conlient la distinclion nette et claire eulve pipenei scalmeyen. Nous consignons ici celte distinclion importante, pour n'avoir plus à y revenir :

Danssen ende reyn, Vlieghen ende jaghen, Pipen ende scalmeyn, Ende al die ons saghen (3).

On larelrouve, mais moins directement, dans les comptes de Jean de Marnix, au passage où les joueurs de hautbois et de saquebules, d'une pan, et les joueurs de trompettes, de Taulre, venus, en 1521, de Gand pour se faire entendre devant Marguerite d'Autriche, reçoivent une gratification de la gouvernante des Pays-Bas :

A Yj joueurs de hautbois et sacquebutes de la ville de Gand, le XX juillet* v philippus d*or (4).

Aux trompettes de la ville de Gand, le xxj juillet \\^ xxj, la somme de vj florins d'or de xxviij patare.

(1) C*est- à-dire à la procession de Tournai.

{% Cachet, Rapporta la commiuion royale (f histoire y éSins le Bulletin, etc., S" série, t. K n» â, reproduit par Cousin, dans Y Histoire de Tournai, L IV, P.S4S.

(3) WiLLEHS, Deltjixch Muséum, année 4838, p. 433.

(4) Vers 4S89, il n*était pas, dit Troinot Arbeau, • si petit manouyricr qui ne veuille à ses nopces avoir des hautbois et saqueboutes. > Orehésographie,

Vers la même époque, les mêmes ménestrels apparaissent à Audenarde. Pour Télucidation complète de la dénomination parfois très-capricieuse de nos anciens instruments, constatons ici que les hautbois et les saquebutes portent, à Audenarde, le nom de scalmeyen. Voyez, à ce sujet, plus loin, à la rubrique de cette dernière ville.

Le 23 juin 1527, Marguerite d'Autriche étant allée visiter c< Monsieur de Fiennes » à Gand, des danseurs de la gilde des ménestrels de cette ville exécutèrent des pirouettes devant Thôtel où elle logeait :

A une bende de gens de métier de ladite ville de Gand, qui sont venuz dancer devant madite dame en son logis, xv philippus (1).

Ces « gens de métier » appartenaient vraisemblablement à la corporation des ménestrels ou plutôt des ménétriers de l'époque, qui, partout ailleurs, avaient la danse dans leurs attributions. Nous n'avons jusqu'ici sur cette corporation aucun renseignement spécial. Un document pareil nous a été signalé, il y a quelques années, comme se trouvant dans un carton des statuts et règlements des métiers du Conseil privé, aux Archives générales du royaume. Il se rattachait à une confrérie de danseurs et d'instrumentistes, placés sous l'invocation de saint Zacharie. Malgré toutes nos recherches, il nous a été impossible de retrouver cette pièce, dans la nombreuse collection de papiers mis à notre disposition.

En 1546, lors de l'arrivée à Gand de Marie d'Autriche, reine-régente et sœur de Charles-Quint, les ménestrels communaux eurent une rude besogne, dont les registres de la comptabilité publique offrent quelques échos. C'est ainsi que, pendant le sieecspele donné sur l'eau en présence de la gouvernante, les scalmeyèn et les trompettes se tirent entendre à l'envi, au haut du beffroi de la cité.

(i) Comptes de Jean de Marnix, déjà cités.

Les uns et les autres étaient au nombre de cinq. D'ordinaire, ils étaient six (1).

De même qu*à Bruges, les trompettes ont eu leur époque de splendeur, au point de ne jouer que d'instruments qui fussent en argent massif. On verra, dans les extraits qui suivent, la preuve incontestable de ce fait. Soit temps calamiteux, soit autres motifs, le magistrat fit fondre ces instruments, pour les convertir en marques distinctives que les divers joueurs d'instruments devaient porter à une chaînette, sur la manche de leur costume officiel. Ces marques étaient dorées, et représentaient les instruments dont chaque ménestrel faisait usage. Les instruments étaient superposés en croix de saint André. Le 6 initial de Gand surmontait cette marque.

A ces détails purement archéologiques, se rattachent des renseignements dont l'histoire instrumentale aura à faire son profit. Nous savons, qu'en 1540, les six ménestrels étaient divisés ainsi : deux saquebutes, deux dessus de scalmeye et deux ténors du même instrument. En 1551, cet accord ayant été jugé insuffisant. Corneille Vander Winckele, l'un des ménestrels-gagistes, demanda et obtint du magistrat d'y joindre, une double bombarde et deux bassets. Ajoutons que deux saquebutes en argent, confectionnées par l'orfèvre Dewez, ^yant été jugées impropres au service, le magistrat en fit fondre également des marques pour deux scalmeyei's.

Donnons le texte des comptes où nous trouvons ces différentes particularités :

BclacllPietcr Coninc, gaudtsmel, de somme van il H iiij s. iij d. p., ter causen ende over dmaken ende de leveringhe van zes seiveren

(1) En cette même circonstance, Jean Van Hecke, alors chantre, pois, en 4563, maître de chant à TégUse de Saint-Michel à Gand, se prodigua également pour concourir à l'éclat des fêtes données en Thonneur de la princesse. Adrien Gherwijn, maître de chant à l'église de Saint-Jacques, n*a pas été oublié non plus, pour les efforts qu'il a déployés en ces solennités. Voir les comptes communaux de 4546.

trompetkins, hangbende cruuswys incl een selveren kelenkin aan oen G, weghencle tsamen vij onccn min iij inghelsche, te v. s. donse, midts, in de voornoenide somme l)egrepen x s. gr. voor *l faicteon, de wclke trompetkins in bcbouvt^ van der stedc gemaect zyn, omme die up récépissé, gheleveK te zynne den zcs trompetlers der ver* Doemde slede, ende by hemlieden up huerlieder mauwe in een teeken gbedreghen te werdcne, naer 'l verclaers van derordonnancie, xiij ft V 8. vj d. par. (J).

BelacU Pieter De Coninc, goudlsmct, de somme van ij lib. xiij s. vj d. p., 1er causen ende over de leveringbe van twee zelveren sackeboeten , twee boven sanghen ende twee tenouren scalmeye, vrys ghemaect, hanghende met een zelveren kctenkin an een zelveren verguide G, weghende tsamen vij onchen ende orderhalfnen yngheischen, ten v s. d'once, dacrinne begrepen tfaitson metten vergulsele, bedraghende viij s. iiij d. p., welcke voernoemde vj partien van instrumentkins ten bchoeve van der stede gedaen maecken zyn« omme die, up récépissé, ghelevert te werdcne den zes scalmeyers deser slede, elcken naer tspel dat by speelt, ende die by bemliedeu te draghene up buerlieder mauwe,naer tverclaers van der ordonnancie, valot xvj % p. ij st. iij d &).

Beiaelt Cornelis Vander Winckele de somme van xx s. gro., 1er causen van ghelycker somme dy er noch ghebrcecl over *t voldoen van neghen ponden gr. dacrvooren by mellen andcren zynnen medeghesellen scalmeyers deser stede ghecocbt hcefl drie instrumenten omme der stedc daemiede te diencnc, ghenaempt eene dobbele liombaerde ende twee bassetten accorderende met de buerlieder scalmeypypen, van welcken coope de rcstercnde acht ponden gro. hy bewcsen es le betalene, aen Devvez, goudsmet, van den overghescotte vanden zelvere gbecommen van twee zelveren zackbouien, de welcke als niet bequame gheweest om spelen, ghedaen breken zyn ende dan of ghemaect twee zelveren hecscls of teekenen voor de twee scalmeyers die gheen becsel en hadden, naer *tverclaers vander ordonnancie, xx s. gr. (3).

(4) Comptes de la ville de Gand, année 1540, f. 245.

(3) /(/., verso.

(3) id., année iSol, f. 215 yo. On peut voir d'excellents dessins de saquebutes dans les Danses des morts de Kastner ; puis des bombardes et des schalmeye, Luscinius en donne des figures contemporaines, dans sa Musurgia de 4536. Il y avait, en ra dit, des dessus, des altos, des ténors et des basses de bombardes. La sehalmeye a une embouchure à collier évasé, cinq trous et un pavillon peu développé ; le corps de JMnstrument est long et mince.

Ne négligeons pas ici une remarque qui a sa portée : quand les trompettes se font entendre, à certaines fêtes de Tannée, devant la demeure des notables de la ville, les comptes disent gheblasen. Lorsqu^il s*agit des schalmeyers, ils se servent du mot plus artistique ghespeelt. Aussi ces derniers s'appellcnt-ils metiestreurs :

Betaclt den scalmeyers deser stede de somme van x s vlij gr. de vjs. viij d., van ghespeelt ihebbenc up den kcrstdach tcn huuse van den baillu ende beede de voorscepenen, endc iiij s. gr.van ghespeell thcbbene dnieuwe jaer, op den meinachl, voor de huusen van bcede de collégien, naer tverclaers van der ordonnantie, x s. viij d.

Betaelt den zes trompetters deser sledc de somme van vj s. viij. d. gr., lercausen van gheblasen Ihebbene op den heleghen paeschdach tr»n huusen van mynen heerc den baillu ende beede voorscepenen, naer costume, vj s. (i).

Us se faisaient donc entendre à la Noël, au nouvel an, à Pâques, et la veille du mois de mai. Ces aubades ou ces sérénades avaient lieu encore pour le renouvellement des échevins, àla Pentecôte, fi la Toussaint, etc., cette fois au beffroi communal :

Betaelt den trompers ende menestreurs deser stede, van dat zy speeiden ende tromplen den x« may lij, als men scepenen uutlas, te- sinxene, alderheligben daghe, kerstdagho, paesdaghe Iiij up \yeefroit xvj s. viij gr. (2).

Ils se faisaient entendre aussi aux banquets et à d'autres solennités :

Betaelt den zes scalmeiers deser stede de somme van xij s. gr., ter causen van ghespeelt thcbbene in de maeltyt van orlof van mynheere den hooghbailliu reysende inde atfairen deser stede naer Spaingnen, ende anderen dlenst by laste van scepenen gedaen, naer tverclaers vander ordonnantie, xij s. gr. (3).

Les trompettes avaient dans leurs attributions la publi-

(I) Comptes de la ville de Gind^ année 1553. (S) Idem^ même année.

(3) ïdem^ année 156^1.

cation des édits et des ordonnances.Quelques-uns veillaienf , avec des trompes, au beffroi. La veille de la Noël, scalmeyers et trompettes recevaient une gratification de six sous de gros. Outre leur pension, qui était de quarantequatre livres pour les scalmeyers^ ils obtenaient encore annuellement du magistrat un habit de drap neuf.

Le jeu des scalmeyers formant un petit orchestre, et rirrégularité de service de la part de ces ménestrels communaux étant plus sensible que lorsqu'il se manifestait dans la phalange des trompettes ; enfin diverses fraudes ayant eu lieu parmi ces ménestrels, en vue de se libérer en partie des fonctions auxquelles ils étaient assujettis, tout en continuant à toucher intégralement leurs appointements, le magistral de Gand résolut qu*à partir du 37 mars 16^0, aucun payement ne leur serait fait, que sur l'exhibition des jetons de présence qu'ils auraient reçus à chacune de leurs vacations officielles. Ces jetons ou marques étaient de plomb, et leur étaient donnés par un des échevins, commis à ce sujet.

Le magistrat tenait beaucoup à cette musique instrumentale, qui, d'après un passage des comptes, servait à « la réputation et à l'honneur » de la cité. Pendant toute la saison estivale, les ménestrels gagistes fonctionnaient au beffroi :

Betaelt de ses scalmeyers doser stede, over ende ter causer, dat sy ghespeelt hebben up den belfort, tôt repulaetie ende eere deser stede, alleenelick binnen de somer saisoeoe van den Jaer descr rekenynghe, ten advenante van vyf stuveren sdaechs, die elck van hemlieden ghespeelt heefl, danof dal by den ghecommitteerden van myne heeren schepenen, Gillis Hally, telcken ghespeelt bebbende, hemlieden elc ghegeven wordt een looden teecken,endc in de plaelse van barlieder ordinaire pensioen, conforme de resolutie van myne heeren schcpenen, dacrop genomen^ den xxvij"* martij 1620, op vertooeh van de selvc scalmeyers, by requeste; dus.... xxix lib. ni] s. 11 gr. (1).

(1) Comptes de la ville de Gand, année 4634. Voy. encore, k ce sujet, La Musique aux Pays-Bas, t. U, p. S9 et 30.

On voit, par les mêmes documents, que les scalmeyers étaient rétribués par la ville, pour participer aux processions des augustins, des carmes, etc. Les trompettes y paraissaient, en partie, à cheval. Un timballier vint s*y joindre vers la fin du xvu* siècle :

Betaell an Pieter de Pauw, timbaillier deser stadt, de somme \an acht ponden vi sch. viij grooten, over een jaer gaige, viij % vj s. viij gr. (i).

En 1678, on signale à Gand un mattre de harpe, ce qui annonce une certaine culture de cet instrument (2). En revanche, la vogue de la scalmeye touche à sa fin. On ne constate plus qu*un seul joueur de scalmeye au service du magistrat, en 1789. C'est Tépoque où les villes belges se soulèvent contre la domination tyrannique de Joseph II, et créent des corps d'harmonie, à Taide d'instruments nou* veaux, pour régler les pas des troupes de volontaires.

On verra ultérieurement, en réduction pour le clavecin, une Marche des volontaires composée par un certain De Smet, de Gand (3).

 regard des facteurs d'instruments gantois, disons, entre autres, qu'il y avait, au siècle dernier, un luthier nommé Wiliems, qui fabriqua des flûtes, des cors anglais, etc., assez estimés des virtuoses, et dont quelquesuns font aujourd'hui partie du musée de M.Snoeck,àRenaix. Le même musée renferme une pochette à dos pentagone, avec queue à filet, portant l'inscription : « Henrick Wil- LEMS TOT Ghendt, 1679. » Doublc souvenir intéressant, et de la lutherie gantoise, et de la confrérie des maîtres de danses 1

(i) Comptes de la ville de Gandy année 1697.

(2) Archives de rÉtat à Gand, mël. no 7.

(3) Voy.au 1. 1 de ces recherches.

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