IV
YPRES. — La ville d'Ypres peut se flatter de posséder les plus anciens renseignements concernant les instrumentistes appelés ménestrels. Par induction, on parviendra un jour, croyons-nous, à connaître parfaitement la vie, tant intérieure qu'extérieure, de ces intéressants précurseurs de Forchestre moderne.
Le ménestrel yprois du xni'' siècle tenait, parait-il, à rançonner tout le monde, au point que le magistrat,en vue d'empêcher que les dépenses des mariages ne devinssent trop onéreuses à la population, résolut, par une heure du 18 mars 1395 (n. st.), de prescrire certaines dispositions réglementaires à ce sujet.
Ainsi, par exemple, les ménestrels qui voulaient participer aux repas de noces, devaient payer leur écot. Ils ne pouvaient aborder les gens de la noce, en jouant de leurs instruments, que jusqu'à Vâtrie (cour). Les mariés ne devaient donner aux ménestrels arrivés du dehors, à cheval, que deux sous, et douze deniers à ceux venus k pied. Deux ménestrels seulement — hommes ou femmes — demeurant dans le territoire de Téchevinage d'Ypres, pouvaient assister au repas de fiançailles. Chaque contrevenant était passible d*une amende (1).
Ces disposilions,émanées du magistrat, prouvent,comme nous le disions plus haut, à la rubrique Bruges, que ce n'est qu'au xiv^' siècle, que les ménestrels eurent leur code de police particulier, appelé statuts.
Dès 1313, les instrumentistes yprois tenaient école. C'est, comme on le voit, cin(( ans plus tôt que ceux de Bruges.
Nous devons la constatation de ce fait important à Lambin, qui en a fait la découverte en fouillant les comptes communaux d'Ypres, et qu'il formule ainsi, dans le Messager de 1836 : « Maître Symoen, chef des ménétriers (?) à
(4) Gheldolp, Histoire de la Flandre et de ses institutions, t V, pièces justificatives, p. 41i,
Ypres, tient une école de musique, au temps de la foire de cette année (1). )>
Cette note a été souvent reproduite, entre autres par Snellaert, dans introduction aux Oude vlaemsche liederen de Willems, et par Fétis dans la Biographie universelle des musiciens^ oii elle est estropiée de cette manière : « Simon ou Symoen (maître), d'Ypres, était, en 1303, chef des ménétriers de cette ville et tenait école de musique, suivant le registre des maîtrises existant aux archives d*Ypres. » Et nunc erudimini !
La date 1313 transformée en 1303, et les comptes communaux d'Ypres devenant des registres de maîtrises, est-ce assez d'inexactitudes en deux lignes? L'année 1303 pourrait n*êlre qu'une simple faute d'impression. Mais, que dire de cette maîtrise en pleine voie d'organisation, au début du xiv*' siècle, avec ses chefs, son local, ses règlements et ses registres? Fétis, sachant l'existence d'un fait si curieux et si important, eût dû au moins nous en donner une étude approfondie, et enrichir notre histoire musicale, qu'il a tant négligée, de ses observations judicieuses et érudites. Comme nous aurons à le constater plusieurs fois, c'étaient les rois des ménestrels qui convoquaient et présidaient les écoles instrumentales.
Lambin ajoute à sa découverte les deux annotations que voici : a 1326. Le comte de Flandre arrive à Ypres. Le magistrat va à sa rencontre avec six ménétriers (?). — 1393. La duchesse de Bourgogne vient à Ypres. Elle visite la Halle. Philippe son fils (?) y danse au son des trompettes (3). »
Il eût été intéressant de savoir de quel instrument jouaient ces six ménestrels. Nous ne tarderons pas à avoir nos appaisements à ce sujet. Consignons, en attendant, la
(1) Page 486.
[% Messager, etc., de i836, p. 486 et 488.
mention d'un joueur de cornemuse, qui, en 1409, exerce sa virtuosité devant le Sacrement :
Cakaerd, van dat hy speilde voir tbeleghe sakrement met eere muse, xi) s. (1).
En 1429, nouvelle école tenue par les ménestrels à Ypres, lesquels reçoivent du magistrat huit canettes de vin, ainsi qu'un don de vingt-trois livres tournois. Ces séances n'ont pas été tenues, comme les précédentes, au Thundag, oix une foule d'étrangers arrivaient à Ypres. Nous concluons de là que les leçons auront été publiques et poursuivies, ainsi que la foire qui avait lieu à l'occasion du Thundag, pendant plusieurs jours. La générosité du maglstratî qui aura tenu à ne pas laisser vacantes, par la maladie ou la mort, des fonctions qui probablement étaient fort bien remplies, se sera donc portée sur un autre objet.
Nous croyons pourtant qu'il ne faut point ajouter de l'importance à une variante de rédaction du scribe communal, au sujet de ces écoles. Au premier chapitre — celui des vins de présent — il dit simplement « scole ; » à l'autre chapitre — celui des dons — il met « vergaderinghe van der scole. » Nous iWiduisons donc vet*gaderinghe par séance, au lieu de l'interpréter dans le sens d'une assemblée tenue par les ménestrels pour le fait de leur école. Voici les deux textes :
Den xiij»««n (dach van maerte), den menestreulen, houdende hare
scole hier binnen deser stede, viij kannen te geliken prise iiij %
xvj st. par.
Den menestreulen, hier binnen deser stede ghehouden hueriiedre vergaderinghe van der scoole, hemlieden ghegheven thulpen hueren costen xxiiij ^ p. (2).
En cette même année 1429, des speillieden jouant de la
(i) Comptes de la ville d*Ypres^ année 4409.
[% ld,f année 4439, aux rubriques « winen » et « gbiften.
petite musique, met deenre muzyke^ à ce que disent les comptes, participent à la procession du Sacrement (1). Nous avons déjà dit en quoi consistait ce genre de virtuosité (2).
Une autre école de ménestrels est organisée en 1432. Elle doit avoir eu une importance moindre, puisque le nombre des canettes de vin est diminué de moitié :
Den menestreulen, hier binaen der steide huerlieden scoole houdende, iiij kannen.
Le vrai motif de cette école serait-il le manque absolu de ménestrels, pour les solennités auxquelles, d'ordinaire, le magistrat yprois les conviait? Il y a lieu de le croire, en présence de textes aussi précis, aussi catégoriques que ceux reproduits ci-contre :
Deo trompers ende pijpers die ghctrompt ende ghepepcD hebben de paerdemaerct , de ypermaerct , sacramentsdaghe ende thuundaghe, ende ten iij notalen over tjaer, iiijn x % par.
De trompers ende pypers huerliedere vyfste ghehuert in de Assencioensmaerct, te dienen, elc iij lib. xij st. par... xviij lib.
Pieter de trompere hem tweeden ghediendt ten thuundaghe, onde de prysen te draghen.... iij lib. xij st. p. (3).
De trompers ende pipers heurlieden vyfsten ghehuert in de Assencioensmaerct te dienene, betaeit xxiiij lib. p.
Omme de pingjoenen van trompers en pipers, drie elnen samijts, xxiiij s. p. delne; xij elnen fryngen, iiij st. p. delne; Franche Den Wichtre, van makene ende te stoffeirne alsoot behoort, vj lib. p. comt al xij lib. p. (4).
(4) Comptes précités, année 4499.
{% Musique aux Pays-Bas, i, II, p. 316.
(8) Comptes précités, année 4497. Trois ménestrels jouent de la trompe longue, à la galerie de l'ancien befllroi d'Ypres, figurée sur le dipldme de la Société historique de celte ville. Les miniatures de cette magnifique pièce ont été reproduites d'après les originaux que possède M. Alphonse Vanden Peereboom.
(4) Id., année 4438.
Les sujets, retenus par le magistrat, devaient paraître aux fêtes susindiquées, avec le blason o£ficiel. En conséquence, des ordres sont donnés pour procurer aux cinq ménestrels de circonstance des pennons de samit bordés de franges et ornés des armoiries de la ville. Dans cet accoutrement, ils figurent encore en 1428, à une grande fête rhétoricale, où trente-six sociétés concourent, durant plusieurs jours, pour le prix d'esbattement (1).
Plus tard, on parvint, de nouveau, à s*associer, d*une façon durable, un certain nombre de ménestrels. Toutefois, le total voulu fut difficilement atteint, et il fallut, pendant une grande partie du xv^ siècle, recourir constamment à des auxiliaires de passage. En 1482, paraît, pour la première fois, la gratification d'un habit de drap neuf:
Betaelt Matthieu Lestcivene, pijper, die hier spcilde in de vorsercvene Âssenciemaercl melten ministreulcD van binoen... iiij lib. (2).
Betaeit Joris Den Feiver, pyper, die hier speildc in de pardemaercl onde ypennaercl melten minislreulen van binnen, iiij iib. (3).
Joris De Smil, pypere, van hier ghespeilt te hebbcn melten ministreule van binnen up den vorscreven dach (sacraments dach) voor de processie, xl s.
Den tromper ende tween pipers ingheiyken (eenen kerlc). xij lib. (4).
Guillaume den Clerc, pypre, die speilde in de perdemarcl ende ypremaercl melten ministreulen van binnen, iiij lib.
Joris Van den Casleele, die hier speilde voor tsacremenl melten ministreulen van binnen, xl st.
Joris den pypro van Rijssele, die hier speilde mettcn ministreulen van binnen, hem dan of naer costume, xl. st.
Betaelt eenen minislreul van Loo, die hier speilde melten ministreulen van binnen, in de assencienmerct, en eenen van Ryssel, op den Sacrements dagh, de somme van iij lib. par. (5).
(4) n en sera parlé en détail dans notre Théâtre villageois, t. U.
(2) Comptes de la ville d^Ypres, année 4450.
(3) M., année 4451.
(4) /d., année 4452.
(5) /(/., année 4463.
La plupart des ménestrels empruntés venaient de Lille. On en tira des villages mêmes. On verra plus loin qu*il y avait, dans les plus simples communes de Flandre, des virtuoses qui Tréquemment étaient réclamés pour les fêtes des villes circonvoisines. Ici, c'est Loo qui eut la préférence. Durant la guerre, les ménestrels d'Ypres faisaient le guet au beffroi :
Den vier scalmeyers doser stede, voor zekeren extraordinairen diensteghedacn inl houden van der ghele uf tbeelfroot d*orloghe gheduerendc ende andersins, thulpe van ccnen kerlakene, xi lib. (i).
CoIaeriGuillel ende die andere zyne mcdcghesellen userende tspel melter scalmeyen, van aile nachten up tbeclfoot van deser stede guet ghehouden, Ixxviij lib. (2).
En faisant, au tome I^ de ces recherches, une étude rétrospective de la musique à Ypres, à partir du xv« siècle, nous avons esquissé le rôle des ménestrels gagistes de cette ville dans ses principales manifestations, particulièrement au xvu*' siècle (3). Après, l'intérêt qui se rattache à ces virtuoses de la commune,décrott sensiblement, et il n'y a pas lieu même, pour Tannotateur , de rattacher leur vie active à la gilde de Sainte-Cécile, qui était exclusivement formée, comme on Ta vu, du personnel chantant de la cathédrale' de Saint-Martin.
Les Actes capitulaires de cette église nous apprennent que les gratifications données par le chapitre, à l'occasion de la sainte Cécile, ont pris date à partir de 1888 :
xviij novembris [xv^] Ixxxv. — Domini concedunt cantoribus et vicariis,occasione S. Cecilise» unum dalerem Philippensem,munerandum per receptorem foraneitatis.
(1) Complet de la ville iC Ypres ^ année i538.
{% id,y année 4839.
(3) Voy. p. 316 à 320. On peut y lire, à la page 334, que, lors de la célébralion du ^« anniversaire de Notre-Dame de Thuin^ en 4683, on cniendit dans le cortège historique organisé à cette occasion, non-seulement des trompettes, des scalmeyen et des flûtes, mais encore des timbales.
19 novcmbris 4588. — Domini concesscruot capellanis bibale florenorum qualuor, in honorem festi Divae Ceeili».
Ypres a-t-il eu, comme Courtrai sa voisine, au xiv* siècle, des luthiers renorrmés ? L'érection d'un évêché aura pu donner quelque impulsion à cette industrie, à la facture des orgues notamment, comme elle en a imprimé à la musique elle-même, ainsi qu'on l'a vu.
Il y a une douzaine d'années, M. Bôhm, peintre-antiquaire à Ypres, possédait un bahut du xvu" siècle, oii se trouvaient sculptés, à gauche, un violoniste, à droite un tambourin, et, au milieu, un joueur de psaltérion, s'il nous est permis de prendre pour un psaltérion, un instrument grossier, de forme rectangulaire, que le virtuose tenait, de la main gauche, et à sa partie inférieure, par un manche consistant en une simple latte de bois, et qu'il faisait vibrer, de la main droite, à l'aide d'un plectrum d'une longueur inusitée. L'artiste yprois nous a affirmé que le meuble était de provenance locale.
Un renseignement plus explicite a été fourni, sur l'ancienne lutherie yproise, dans notre travail sur le Noordsche Balk (1), où nous signalons une petite pochette, forme massue, à dos pentagone cannelé, offrant une inscription ainsi conçue :
Faict a Ypre, par Guillaume de Poilly, 1672 (2).
Aux Archives générales du Royaume à Bruxelles, on rencontre parmi les registres de capitations de 1706, relatifs à la ville d'Ypres, plusieurs noms se rapportant à la musique, et spécialement un facteur d'orgues, Jacques Van denEynde, et un « faiseur de violons, » François Le Jeune. Il n'est pas constaté jusqu'ici qu'aucun produit de ce dernier ait échappé à la dispersion ou à la destruction.
(1) P.«eH2.
{% L'inslrumeol, comme il a été dit, est soigneusement conservé dans la belle collection de M. César Snoeck, k Renaix.
GOURTRAI. —La chapelle, dite des Comtes de Flandre, érigée, vers 1370, en la collégiale de Notre-Dame à Courtrai, par les soins de Louis de Maie, offre, parmi les basreliefs qui ornent la galerie des portraits, deux ménestrels, Tun jouant de la cornemuse, l'autre battant du tambourin. Ils furent sculptés, dit M. Vande Casteele qui en donne une reproduction en tête de ses Préludes, vers 1375. Ils présentent de rintérét, non-seulement pour les instruments qu'ils manient, mais à cause de leur costume pittoresque et caractéristique. Ce sont apparemment les vêtements officiels dont ils sont revêtus.
Y avait-il là, div temps de Louis de Maie, un cercle de ménestrels assez considérable? Il faut le croire, à en juger par la réputation dont la cité flamande jouissait alors, quant à ses facteurs d'instruments. On voit, en effet, dans rétat des dépenses de Jean II de Châtillon, 1370-1371, le musicien en oSiceyAnsken, se fournir, à Courtrai, de nouvelles pipen. Jean de Châtillon résidant habituellement en Hollande, on en induit naturellement que les pipen cou.rtraisiennes avaient une qualité particulière, pour avoir nécessité, de la part des musiciens, un si long voyage :
In die selve weke was Ânsken, onsc piper, ghereden te Cortric, bi mynsheeren bevelen,omnuwepepen le coepen; vor pipen endecitst te samen ghegeven iiij dubbel (I).
Quant aux ménestrels de Courtrai même, une inspection trop fugitive des comptes de cette ville ne nous a point permis de suivre pas à pas leur histoire particulière. Elle ne doit guère différer beaucoup de celle des autres localités. Peut-être la monographie de M. Fransde Potterrévèlera-t-elle quelques faits marquants à ce sujet. Des trompettes de Bruges venaient, de temps immémorial, assister leurs confrères, aux grandes foires de Courtrai.
(1) Les Arts en Brabant, etc.
Le chanoine Carton, dans la biographie qu'il consacre à Adrien Willaert, constate qu'à Courtrai, le magistrat fit présenter, en 4548, le vin d'honneur aux joueurs de trompettes qui vinrent jouer à la halie pendant la durée de la foire.
Ce fait, comme on le verra, n'est pas exclusivement propre à Courtrai.Les ménestrels communaux rendaient de gi'andes politesses, notamment aux marchands étrangers, en allant les chercher aux portes des villes pour les conduire au schepenhuuse, où d'ordinaire on leur versait le vin d'honneur, distinction que partageaient en même temps les instrumentistes forains.
11 y avait, à Groeninghe-lez-Courtrai,une confrérie d'instrumentistes placée sous Tinvocation de Notre-Dame de la Chandelle d'Arras (1).
AUDENARDE. — Les renseignements pai*venus jusqu'à nous sur les instrumentistes audenardais, s'ouvrent par une note curieuse, que fournissent les comptes communaux, cette source précieuse et presque unique d'informations, sur une école, fréquentée en 1409, par les ménestrels de la c( duchesse de Bourgogne, » c'est-à-dire de la femme de Jean-sans-Peur :
Ghegheven, dcD achlci^ten dach in inaerle, mer vrauwen menéstruele van Bourgognen, doen sy quamen van dcr schole, xxxvi st. par. (2).
Il y a, sur cet intéressant passage, trois suppositions à faire : 1^ les ménestrels de la duchesse de Bourgogne ont profité de leur séjour à Audenarde, pour se perfectionner dans l'étude de leur instrument, sous la direction d'un maître de la localité, tenant école à l'hôtel de ville, comme
(1) Musique aux Pays-Bas^ l. II, p. 45.
(â) Comptes de la ville dC Audenarde, année 1409.
on en verra un exemple plus loin; 2« ils ont simplement pris des le^^ons littéraires ; S*" ils ont enseigné eux-mêmes la théorie de leur instrument respectif, pour se rendre utiles à ceux du magistrat d*Âudenarde.
Celte dernière hypothèse n'est guère sérieusement admissible» la modicité de la rétribution le prouve assez. A Ypres, on Ta dit, les ménestrels communaux recevaient jusqu'à 23 livres tournois, pour tenir école. Trente-six sous n'étaient point une somme à offrir à des musiciens en dignité, comme ceux dont il s*agit. L'hypothèse de leçons littéraires reçues par eux est plus inadmissible encore : on se souciait médiocrement alors de la capacité littéraire d'un simple virtuose. L'essentiel était qu'il remplit honorablemetit ses fonctions et qu'il répondit à l'idée que les maîtres du métier s'en étaient faite, quand ils le soumirent à une épreuve préparatoire.
Reste la seule supposition probable et véridique : les conseils reçus par les ménestrels ducaux d'un professeur habile à manier les instruments dont ils jouaient. Ne venons-nous pas de voir, en 1378, les ménestrels de Philippe-le-Hardi, faire à Gand leur apprentissage provisoire ? La somme que leur offrit le magistrat, à l'issue des séances, est une simple gracieuseté de sa part, exprimant la satisfaction qu'il éprouvait de voir des ménestrels d'un souverain s'asseoir humblement sur les bancs d'école, à Audenarde, à côté des autres élèves virtuoses.
Cette satisfaction du magistrat se traduisit encore, en 1410, en une gratification de 24 sous parisis, octroyée au ménestrel Coelman et à ses compagnons, à l'occasion du nouvel an (1) :
Ghcghcven Goolmanne cndc sinon ghesellen, onser gheduchtcr vrouwen pipors, tharcn goeden jare, xxiiij st. par. (2).
(t) Ce Coelman a ea Thonneur d*une notice dans la Biographie universelle des Musiciens, 'Sixy. plus haut, à la page 113. (2) Comptes de la ville d^ Audenarde ^ année 1410.
L'instrument dont les virtuoses de la Cour ducale jouaient,était-il celui que maniaient les ménestrels gagistes de la cité flamande, la cornemuse ? Les virtuoses étaient au nombre de quatre, non compris les trompettes officiels. A la procession du Sacrement, trois harpistes s'y joignaient,la harpe étant considérée,nous l'avons constaté (1), comme l'instrument idéal de la religion. Les sept musiciens reçurent, en 1409, des objets nouveaux pour leur costume spécial :
Den pipers, arpeneers, en de gone die de torchen droughea voor thelighe Sacrament, vij paer anscoen, te xvj deniers tpaer, hefl ix st. iiii den. par.
Jan Bollaerde, van vij hoeden omme de pipers, arpeneers ende cnapen die de torchen droughen ; cosle elken hoet xviij deniers,hell X st. vj den. par. (2).
Le trompette reçut annuellement, outre sa pension de 6 livres, un costume nouveau en drap, orné d'un écusson en argent doré, aux armes de la ville :
Ghegheven Jan Plucke, in hoeschede, tsine cleedinghe bouf, vj heU len i/2 lakene, te xiij st. dhelle, heft iiii lib. iiii st. vi d. p.
Ghegheven Janne Vanden Meulebroucke , van eenen selverinen scildekine dat hi maecte Jan Plucke, trompet van der stede ; van seivere, van gaude ende van fachoene, iii lib. vj st. par. (3).
Les pipers portaient également un blason en argent, outre les pennons armoriés suspendus à leur instrument :
Janne de Brecht, der stede trompet ende den tween pipers, thulpen te haren sciven die sy daden maken van zolvere, metter stede wapene, elken van hemlieden xl st. par., heft vi lib. par.
Ghegheven Salin de Stoevere, scildre, van den blasoenen die hy ghemaecl heeil omme de pipers en de trompet van der stede, xxxvj st. par.
(i) De Noord8eh$ Balk, p. 9 et 10.
{% Comptes de la ville d^Audenarde^ année 4409.
(8) /d., année i4ii.
Ghegheven Arent Willemets, van den sémite ende van der syde daer de vorseide blasoene af ghemaect waren, iii lib. viii si. par. (i).
Un luthiste participe, en 1484, au cortège du Sacrement, et, la même année, un certain Goeskin ou Goessin De Bey, joueur de scalmeye^ se joint aux pipers communaux, pour renforcer leurs exécutions :
Belaelt, up den Sacraments dagh, een luleneere die luytte voor thelich Sacrament, xxiiii st. par.
Betaelt Goeskin de Bey, den \^ dach in Julio, thulpen teenen keerle waert, om dat hy metlen pypers deser stedc speelt, iii lib. v st. par.(â).
Le magistrat avait peut-être senti que le règne du piper avait pris fin, et qu'il fallait substituer à cet instrument démodé, un instrument plus sonore et plus en rapport avec les tendances de Tépoque. De là, Tarrivée de Josin De Bey, qu'il salua, on Ta vu, par la concession d'un habit de drap neuf, et par une gratification de trois livres cinq sous parisis.
Peu après, en 1486, De Bey organise, au scepenhuuse^àes séances journalières de théorie instrumentale, destinées à former de jeunes recrues pour la future phalange de joueurs de scalmeye. L'année suivante, on lui achète un nouvel instrument à cet efiTet :
Betaelt Goessin de Bey, menestreur, die daghelicx helpt spelen up tscepephuus, thulpen leenen keerle waert, iii lib. par. (3).
Betaelt Goessin de Bey, in hooscheden, omme te coopen een scalmeye, iii lib. par. (4).
(i) Comptes de la ville (TÀudenarde^ année 1448. [% /d., année 1484.
(3) /d., année 1486. Fétis, dans son dictionnaire biographique, se sert des renseignements que nous avons donnés jftdis sur De Bey, mais en péchant contre toutes les règles de la bibliographie, en mettant le nom de Fartiste à iosiN ou GoKSiN et non à De Bet. Voyez nos Recherches sur la musique à Audenarde,
(4) Comptes précités, année 1487.
Josin De Bey quitta son service, avec le trompette De Brecht, en 1497. Le magistrat a dû être content de ses travaux, car, à son départ, qui eut lieu au nouvel an, il lui donna douze sous pour étrennes :
Belaelt Jan de Brecht ende Goessin de Bcy, voor huerliedcr nicujaer, daer met sy orlof hadden» xxiiii st. par (i).
Aussi vit-on bientôt apparaître, comme joueurs de scalmeye, Lauwereins Vanden Haute, Josse Garemin et François Gaen, musiciens audenardais qui, sans le moindre doute, ont été les élèves de Josin De Bey, et qui reçurent, en 1498, avec le trompette Jean Ameilleur, une pension annuelle de 144 livres parisis, en dehors des 16 livres qui leur furent octroyées pour la confection d'un habit de drap, à chaque fête du Sacrement.
À l'occasion de leur participation à un tir solennel à Gand, en 1500, nous voyons reparaître la qualification, déjà abandonnée, de fipers. Ce doit être une erreur de scribe, ou bien, au fond, \2iscalmeye doit avoir eu, à Taigu du moins, beaucoup d'analogie avec le yiper. En effet, on peut remarquer que jusqu'en 1811, les mêmes musiciens, à l'exception de Laurent Vanden Haute,remplacé par Adrien De Haene, dit Remes^ continuent à porter la dénomination de scdmeyers, qui leur reste ainsi qu'à leurs successeurs. Les pipers primitifs ne jouaient-ils qu'à l'aigu? On va les voir compléter bientôt leur accord.
A la procession du Sacrement, en 1807, des ce luuters, arpers en fleuters » se joignent à eux. C'est toujours le même système qui suit son cours : la glorification du Très- Haut par les instruments à cordes (2).
Par une singulière stipulation testamentaire d'un certain
(i) Comptes de la ville (TAudenarde^ année 1497. [fj En ladite année, Jean Van Spiere, horloger-mécanicien, compose des c abatementen >. Voy., sur la famille Van Spiere, nos Aldenardiana, t. U, p. 44.
Godefroid Vanden Hecke, dit Vastraert, en date du S septembre 1514, les scalmeyers devaient se faire entendre, pendant Toffrande, à la messe de la Toussaint, chantée à Sainte- Walburge. Il leur était assigné,à ce sujet, sur hypothèque d'immeuble,une rente annuelle de huit sous, transmiss ible à leurs successeurs.
La qualification de scalmeyers persista, tant dans les comptes de la ville que dans ceux de Thôpital Notre-Dame. Nous avons déjà fait observer, à la rubrique Gand, que Jean de Marnix, receveur de Marguerite d'Autriche, donne à ces instrumentistes le nom de «joueurs de hautbois et de saquebutes. » Or, les scalmeyers d'Âudenarde étaient identiques à ceux de Gand, comme on va voir.
En 1530, il y eut, à Audenarde, une arrivée extraordinaire de virtuoses. Entre autres, un harpiste de Tempereur, David Vanden Hende, un audenardais, selon toute apparence, y reçoit le vin d'honneur au scepenhuuse; un cornemuseux de Gand, Malin Van Steenbeke, qui était en même temps un bouffon en titre, tsotHn van Ghetidt ; les trompettes et les scalmeyers de la même ville viennent aider à l'embellissement du cortège. La qualification attribuée à des virtuoses organisés, tels que ceux que nous venons de citer à côté des trompettes gantois, est donc la seule authentique, la seule acceptable, et il restera à établir, par la science, si elle a quelque chose de commun avec ce que Jean de Marnix appelle des hautboïstes et des saquebutistes.
Ghepresenleert dcn x«" in juny» de trompetters en scalmeyers van Ghent, iiii stoepe vvyns van x st. den stoep ; heft xl st. par.
Betaelt Malin van Sleenbekc, tsotkin van Ghendt, van dat hy up den Sacraments dach met syncn muscle ghespeelt heeft, xii st. par.
Den viii«" decembeiNghepresenteert David Vanden Hende,arpeneere van dcn Keysere, iiii stope wyns, xl st.
Il est permis d'en douter. En effet, le magistrat, voulant donner plus d'extension et de régularité au jeu de ses
ménestrels, leur fit acheter, en 1531, un accord de flûtes allemandes, ainsi qu'une basse-contre pour leur accord de cromornes, devant être à perpétuité, disent les comptes, au service de la ville. Un orfèvre, qui était en même temps un habile graveur, fut chargé d*y adapter les garnitures de métal nécessaires, et de pourvoir l'étui où ils étaient renfermés, de toutes les conditions de solidité et de sûreté :
Betaelt den scalmeyers dezer stede, thulpe van eenen duutsche cokere fluyten, ende eenen bascontre van hueren cromhoorenen die zy hehben doen maken, de welcke eeuwelic der stede bliven moeten, de somme van xviii lib. par.
Betaelt Willem Blanslrayn, vportbeslaen van den scalmeyers fleuten ende cokere, iiii lib. par. (i).
Les scalmeyers étaient désormais au nombre de quatre. La ville, encore prospère alors, n'entendait point, musicalement parlant, rester en arrière des cités même plus considérables, et, loin de s'en tenir à cette augmentation de personnel et à cette extension de ressources instrumentales, elle commanda à ses virtuoses l'achat d'un autre étui de flûtes et de plusieurs autres instruments nouveaux, le tout s'élevant à la somme de 48 livres parisis. L'étui, taxé de « grand » par le scribe communal, fut encore confié à un orfèvre pour le munir d'une solide garniture de métal :
Betaelt de scalmeyers deser stede, voor een cokere fluuten ende nyeuwe instrumenten... xlviij lib. par. (2).
Betaelt Jacob Franchois, van dat hy besleghen heell ende verdect eenen grooten cokere, daerinne de scalmeyers huerlieder flueten inné sluuten, iiii lib. iiii st. par. (3).
Ce n'est pas tout. En 1539, Arnaud Gurtenbosch, l'un des scalmeyers, fut chargé, vers l'époque de la procession an-
{i) Comptes de la vUU iTAudenarde, année 1531. {% Id., année 4536.
(3) M., année 4537.
nuelle du Sacrement, d'acquérir à Anvers, aux frais de la ville, un « bel éiui de cromornes, » dont le prix était 80 livres parisis :
Betaelt Arent Van Curtcnbosch, van dathy, byordonnanlie van scepenen deser stede, ontrent Sacramentsdach laetsledcn, toi bchouve deser stede, gccocht heefl t'Antwerpen, eenen schoonen cokere cromhoorens, die der selver stede toebehoort, tsamen de somme van Ixxx iib. par. (i).
Il ne s'agit guère, dans tout cela, de hautbois, que nous sachions. Nous avons nous-mêmes, il est vrai, traduit le terme de scalmeye, tantôt par chalumeau, tantôt par hautbois, nous autorisant, pour la première interprétation, de l'exemple de Kastner, et pour la seconde, des comptes d'Audenardemêmes,qui,comme on le verra bientôt,traduisent. sous le règne de Louis XIV, le mot scalmeye par hautbois. Mais, en recherchant soigneusement la vérité, il ne s'ensuit point qu'on la trouve chaque fois, et, il y a, outre cette différence entre pipers et scabneyei^Sy citée plus haut h la rubrique Gand, la définition du consciencieux Kilian, qui ne permet guère de rattacher à la scalmeye^ un instrument mince de son et petit de forme comme le hautbois. Kervyn de Volkaersbeke l'exagère dans un autre sens, en lui donnant les proportions d'un vrai clairon (2). Donc, avant de se prononcer définitivement, attendons le dépouillement de nos comptes communaux : les informations se compléteront l'une par l'autre.
Fétis, en rapportant le premier des textes cités ci-dessus d'après nos Recheixhes sur la musique à AudenardCj le fait suivre des réflexions suivantes : « Au moyen âge, et jusqu'au commencement du xYin"^ siècle, les instruments à vent, tels que flûtes, hautbois, chalumeaux, cornets et
(i) Comptes de la vUle dAudenarde^ année iS39.
(2) Voir sa notice sur la bataille de Muhiberg, dans le Messager des sciences, 4874, p. 360-361, où Técrivain donne aux six scalmeyers de la ville de Gand le titre de joueurs de clairons.