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Bientôt le clavecin sort de son engourdissement, et devient, par des élans de plus en plus hardis, de plus en plus spontanés, l'instrument de virtuosité par excellence. C'est surtout vers la lin du xvn* siècle que s'opère, parmi nous, cette utile transformation. Les organistes, dont nous avons signalé quelques notabilités, ainsi que ceux qui seront l'objet d'une mention dans la suite, peuvent être considérés comme les premiers vulgarisateurs de cette régénération tardive. Ce n'est que plus tard que des fonctions spéciales de clavecinistes ont été établies dans les palais (1). L'imagination a pu reculer ces faits de plus d'un demi-siècle; mais, les archives sont là, avec leurs dates authentiques, irrécusables.
Reproduisons ici un procès assez curieux, non-seulement comme trait de mœurs, mais comme preuve de la vogue de l'épineLte à la fin du xvii* siècle. Un accordeur d'épineites, à Bruxelles, Josse Van Wyenbergh, adressa, en 1692, la requête suivante à l'Alcade :
c< Rcmonslre avec respect Josse Van Wyeabergh, faisant profession d*accomoder des épinétes, qu'il a, en sa dite qualité, servy le s'baron Sicati, Tespace d'une année et deniy, à Tadvenant de deux pistoles par an, tellement qu'il trouve à sa charge trois pistoles en espèce, lequel estant prié par le remonstrant pour avoir payement de sondit salaire, l'a refusé, et, quelques jours après, trouvant le suppliant chez le s' Fiocco (2), Ta commencé d'injurier et de donner des coups* avecq menaces de le tuer, prennant à ce suject es mains un grand baston, ce qu'auroil peu suyvre, ne fût qu'il auroit esté empêché par tierces pereonnes... »
Suit la demande de payement « avec l'interest, » et de punition « au regard desdits affronts et menaces. »
Voici, quant à l'affaire des injures, la version du baron Ceccati : « La vérité est, au contraire, que le rescribent (le baron) l'avoit
(1) Là même, les rois et les princes ne dédaignaient pas, comme on Ta vu à diverses l'éprises, de passer leurs loisirs devant un instrument à clavier. On rapporte même que Charles-Quint,qui touchait du clavicorde dans son enfance, emporta ses instruments de prédilection dans sa retraite à Yuste.
{% Pierre- Antoine Fiocco, maître de chapelle de la Cour.
appelé, quelques jours auparavant, pour accorder son clavessin, k cause qu*un seigneur estranger devoit venir le toucher.
tt En suite de quoy, estant venu chez le rescribentet ayant mis la main au clavecin, il s*en est allé, disant de ravoir accordé.
» Mais, lorsque ledit seigneur estranger voulut toucher, il trouva le clavessin tout au contraire désaccordé et en désordre, ainsy quil déclara au rescribent, qui le trouva pareillement désaccordé, à son grand déplaisir.
» Estant doncq le rescribent, quelques jours après, allé chez le s' Fiocco, et y ayant trouvé le suppliant, il luy dit qu'an lieu d*avoir accordé son épinette, il Tavoit désaccordé, pour luy faire déplaisir et affront.
» A quoy le suppliant répondit si bniaquement, que le rescribent trouva bon et fut obligé de luy dire qu'il feroil bien de se taire et de se retirer promptement de ses yeux.
»Mais, n'ayant pas voulu ny se taire ny se retirer, il le toucha de la main pour le faire sortir de la chambre, lors il se heurta contre la muraille.
dII est vrai que le rescribent voyant le suppliant en colère, prît un baston qui se trouva dans la maison pour l'obliger à sortir, ou pour se défendre; mais il ne luy a donné aucun coup de baston, dont il convient luy-mème. »
Le baron Geccati fut condamné simplement à payer à Van Wyenbergh la somme de dix-huit florins... Un petit cahier manuscrit, qui a été produit au procès et oii Van Wyenbergh annotait ses travaux de la journée, nous révèle les noms de quelques amateurs d*épinette de l'époque, en dehors des renseignements moins intéressants qu'il fournit sur certains établissements religieux qui possédaient des orgues. Le petit registre, format in-18, est muni d'une couverture portant pour titre : Notisie boek voor mij F. Vanden WyenbergheJrUjaer 1692. On y lit, entre autres, ceci :
Abbaye de Caudenberg, à Bruxelles. — Convention faite pour l'accordage de l'orgue, à raison de dix setiersdc seigle, à commencer à Pâques 169â. Le dernier paiement a élé effectué en 4695, année où se déroula le procès.
Église de Saint-Nicolas, à Bruxelles. — Convention faite, à la messe
de «rint Jean 4693, pour Taecordage de Torgue, à raison de huK patacons. Les piaiements vont jusqa*en 16d5.
Église de Sainte-Catherine, à Braxetles. *- Même convention, pour dix-huit florins, à la même date. Les paiements s*arréteni à 1695.
[Église de] Sainte-Elisabeth, à Bruxelles. — Même convention, au même prix, et à la même date. Finit en 4695.
[Église de] Jérico, à Bruxelles. — Accordé Torgiie de oe couvent, en 4694 et 4695.
Baron Ceccati, à Bruxelles. -~ Commencé à accorder son clavecin le S mai 4693.
J. Van Uifel, à Bruxelles. - Commencé è accorderson clavecin te 8 août 4694.
Comtesse d'Egmont, à Bruxelles. - Convention faite avec elle, pour Taecordage de son clavecin, b raison de deux pistoles Tan, à commencer le 28 octobre 4694.
Abbaye de Groenendael. — Accordage de Torgue, pourdix-buit florins, à commencer à Pâques 4605.
Collégiale de Termonde. — Réfection {keel hermaeckl) de Porgve, en 4695, payée en 4696 (4).
Il résulte encore de ces annotations, que Van Wyeobergh était non-seulement accordeur de ciaveetns et d*é{Ânettes, mais accordeur et réparateur d'orgues.
A Tabbaye de Solre-sur-Sambre, les religieuses cultivaient répinette<, de façon à pouvoir l'apprendre aux autres : « Dame Marie-Thérèse a enseigné La Roche de l'espinetie. » Cela se lit, à l'année 1708, dans un mémorial de cette abbaye au(}uel nous avons déjà fait plusieurs emprunts (2).
L'affraitchissement du clavecin est complet, en la première moitié du xvur siècle, à en juger par les Pièces que publie Fiocco, à côté de plusieurs grands artistes, Gbariesloseph Van Helmont et Jacques Boutmy entre auti^s, dont les œuvres sont malheureusement perdues (3). C'est l'époque oii Van Blankenburg compose ses admirables fugues
(4) Archives générales da Royaame. CommaoicatioD de M. Louis Galesloot.
{% Tomel, P.S91.
(3) Tome II, p. 405 el 406. Cette perle, si elle est irréparable, est réellement désastreuse. Les deux livres de pièces de clavecin de Jacques Boutmy, outre qu'ils étaient « d*ua goût nouveau, » se distinguaient par le* beau toucher. •
pour l'orgue, où SchoU s'illustre sur le carillon, et où les concerts de la Cour de Bruxelles, aidés par le clavecin « donnent Fexemple et l'impulsion à ceux delà ville,qu'organisait surtout la noblesse (1).
FIOGCO (Joseph-Hector), vice-maître de chapelle de la Cour, à Bruxelles, etc. Artiste de distinction avant tout, lancé au milieu de l'élégante Cour de Bruxelles, Joseph- Hector Fiocco s'est amoindri, pour ainsi dire, dans de concises compositions, pour se mettre plus facilement à la portée des virtuoses amateurs. Ce sont, comme nous l'avons fait observer dans une étude spéciale des Pièces de daveein de ce maître (2), des miniatures musicales, magistralement tracées, d'une variété abondante et ingénieuse, d'une sveltesse piquante, d'un pittoresque brillant, où l'auteur, tout en obéissant aux caprices de la mode, tout en s'inspirant de Couperin, de Hsendel, de Scarlatti, garde son originalité propre et imprime, à chaque mesure pour ainsi dire, une marque individuelle qui le fait aisément reconnaître. On poun*a relire les réflexions que nous émettons, sur la probabilité d'existence d'une école de clavecinistes belges dont Jean-Joseph Fiocco aurait été l'un des principaux fondateurs (3). Il se peut que son illustre père, Pierre-Antoine Fiocco, qui était Vénitien de naissance, ait laissé quelques œuvres pour le clavecin empreintes du style des meilleurs maîtres de son pays, et se soit efforcé d'imprimer à la musique instrumentale de son temps, comme à la musique dramatico-religieuse, dont il fut, parmi nous, la plus haute personnification, ce cachet de génie puissant qui fixe un modèle à suivre et fait surgir en foule les imitateurs. Mais, où et comment s'assurer du fait ?
H) Musique aux Payi-Boi. t H, p. i18, 449, m, et 495, 496, 497. C'était, entre tutres^le comte de Pergen (De Bergen ?} qui, en 4739, « jona dn clavessin,» à un concert de la Cour.
(9) Cette étude, à la fois bibliographique et artistique^ s'étend de la page 98 à la page 408 du t. U de la Uutique aux Pays-Bas.
(3) Page 6 du volume susdit.
Écoutez la Légère de son digne fils Joseph-Hector. Il y a des accents d*une tendre mélancolie, comme dans la Romanesca, outre ce nous ne savons quoi de spirituel, de fin, de ravissant comme touche, dlnspiré, de vibrant et de radieux comme allure, qui vous pénètre vivement et vous reporte idéalement vers des sphères imbibées depoésie et de lumière. C'est peut-être Tœuvre primesautièred'un talent, qui, dans les compositions subséquentes, s'éleva jusqu'au génie. On verra ici, en regard, les premières mesures de la fantaisie en question. C'est tout ce qu'il nous est permis de reproduire, dans les limites étroites de notre publication, plus musicographique, en somme, que musicale.
Quant aux informations nouvelles sur sa vie, en voici une puisée aux sources les plus sûres. Joseph-Hector Fiocco s'étant' démis de son emploi de vice-matti*e de la chapelle royale à Bruxelles, l'État lui paya ce qui lui revenait pour ses gages et pour le bail de sa maison « jusques au dernier juillet 1731, » h savoir la somme de quatre cent vingt-neuf florins (1). Il en résulte que le maître quitta, à cette dernière date, sa résidence à Bruxelles, pour aller s'établir à Anvers, où il devint, comme il a été dit, maître de chapelle en premier de la cathédrale.
Ce que nous n'émettions qu'à titre de conjecture, se trouve aujourd'hui être un fait indiscutable, au sujet de la position que Joseph-Hector Fiocco avait chez le duc d'Arenberg, comme professeur de musique :
Au s' Fiocco, pour un mois de leçons de musique à la princesse, fl. 13-14.
Voilà ce que porte, à l'année 1737, un Livre de caisse de rhôtel d'ArenberÇy conservé aux Archives générales du Royaume. De là à supposer qu'il enseigna le clavecin à ladite princesse, il n'y a qu'un pas. La dédicace de son œuvre I"* à Léopold- Philippe-Charles-Joseph d'Arenberg,
(i) Archives générales du Royaume.