‹ La musique aux Pays-Bas avant le XIX ̊siècle. Documents inédits et annotés. Compositeurs, virtuoses, théoriciens, luthiers; opéras, motets, airs nationaux, académies, maîtrises, livres, portraits, etc.; avec planches de musique et table alphabétiqueChapitre 6 sur 60 · IV · texte numérisé non relu

IV

caces, reçut de grands et nombreux bienfaits de son maître. Dès lors, pourquoi abandonner son poste lucratif et glorieux, pour l'occupation réelle d'une prébende de petite ville? Fétis, afin de donner une apparence de raison à cette retraite aux Pays-Bas, tente de la rapporter à la mission dont Ferdinand d'Aragon le chargea en 1487, et dont l'objet unique était un recrutement de chantres pour sa chapelle. Le texte de cette mission, on se le rappelle, ne permet aucune équivoque. Il y est dit expressément, à propos de ce recrutement de Chartres : « Nous voulons que vous alliez au delà des monts... pour en trouver... » Il ne s'agit pas là de départ définitif. Les maîtres de chapelle de Madrid faisaient, à cet effet, des voyages bien plus considérables, et retournaient, leur mission terminée, à leur poste.

C'est d'ailleurs Sweertius, écrivant à plus d'un siècle d'intei^alle, qui seul a parlé de cette résidence nivelloise, en confondant probablement la collation pure et simple du canonicat (?) avec la prise de possession véritable, absolument comme l'étourdi Trithème a confondu, sans le moindre scrupule, la prébende de Nivelles, avec le fait même de la naissance du musicien illustre en cette ville. Trithème, redisons-le, a pu voir un rôle de bénéfices à la collation du pape, et faire cette grossière erreur en rédigeant de mémoire ses défectueuses notices. C'est la seule explication à donner à l'objection tirée de la prétendue impossibilité où le mythique Trithème se sera trouvé de songer à une petite localité comme Nivelles, pour y placer le berceau de Tinctoris. Et cette explication, il faut l'avouer, est péremptoire.

Le pape qui avait aussi à pourvoir à l'entretien de ses nombreux musiciens et qui octroyait aux chantres belges des pensions prélevées sur des bénéfices de leur pays, -comme nous aurons l'occasion de le prouver surabondamment plus loin, — était en relations avec notre grand théoricien, cela est de toute évidence, car des compositions de

lui se trouvent à la chapelle sixtine, et l'on n'ignore point que toutes les musiques, particulièrement celles ornées de superbes miniatures, étaient des hommages offerts par leurs auteurs au souverain Pontife. Qui sait si les archives immenses du Vatican, au fond desquelles nul encore ne peut se flatter d'avoir pénétré, ne renferment pas des lettres de Tinctoris au pape alors régnant, lettres où il le remercie de lui avoir fait la grâce (si grâce il a fallu) de jouir des fruits de sa prébende tout en résidant à Naples?

Ce n'est pas tout. L'histoire générale, les lois ecclésiastiques, les induits des papes viennent, comme à foison, apporter leurs arguments décisifs. Il nous suffira, quant à l'histoire, d'exposer les abus existant avant le concile de Trente, pour démontrer que la retraite de Tinctoris à Nivelles eût été une véritable anomalie au moment où il vivait.

Sauf les cas d'obligation absolue de résidence, les hauts fonctionnaires grassement prébendes de ces époques troublées, aimaient à chercher la sécurité et le plaisir auprès du souverain qu'ils servaient. Tinctoris, retenu par ses fonctions près de Ferdinand d'Aragon, habitué, du reste, à vivre au milieu de cette brillante cour de Naples, entouré d'hommes illustres avec lesquels il entretenait commerce d'esprit, n'a pu abandonner cet agréable séjour que s'il y a été contraint par des intérêts considérables. Ses prébendes formaient, selon toute apparence, la plus grande partie de ses ressources. Or, rien ne le forçait à la résidence, c'est-à-dire à l'occupation réelle des postes à bénéfices, puisque, avant les décrets promulgués, en 1863, par le concile, aucun prébendaire ne tenait compte des obligations auxquelles il était tenu. Le relâchement des règles ecclésiastiques se montrait partout, et tandis que Haillart dénonçait ces abus du haut de la chaire (1), Mar-

(i) Quadragesima iermoneSy 21 et S3.

liai d*Âuvergne, dans ses Vigiles du roi Charles VI 1^ parlait ainsi de ces bénéficiaires prévaricateurs :

Qui ont boit, neuf dignité et prébendes, Grands abbayes, prieurés et commandes.

Hais, qu'en font-ils ? Ils en font bonne obère. Qui les dessert ? Ils ne s'en soucient guerre. Qui fait poor eux? Ung antre tient sa place. Mais ofa wai ils? Us courent à la cbasse.

Chez les prébendaires d'alors, tous les moyens étaient bons pour se dispenser de ces charges et pour jouir sans peines des bénéfices. Frère Paolo, théologien de la république de Venise et auteur d'une histoire très-savante du concile de Trente, nous montre jusqu'à quel point allait déjà, de ce temps, la manie de discuter des souteneurs de mauvaises causes :

« Pour pallier l'abus de résidence, dit-il, ou plutôt pour le faire paraître plus monstrueux, les canonistes se sont avisés de dire que le mot bmefidum datur propter officium, qui réfute l'absurdité de la non-résidence, se doit entendre en ce sens, que le bénéfice est donné pour réciter l'office divin. De sorte qu'à l^ur compte, l'Église donne un revenu de dix mille écus au plus, seulement, afin que le bénéficier prenne le bréviaire en main et le dise tout bas, de toute la vitesse de sa langue, sans penser à autre chose qu'à prononcer les paroles.

» Mais, les distinctions des docteurs et les provisions accordées par les papes, augmentèrent l'abus en peu de temps; car les bénéficiers se mirent à alléguer l'autorité du pape et l'interprétation des canonistes en leur faveur, au lieu que, sans cela, quelques-uns eussent fait conscience de ne pas résider. Quant aux curés, le commandement de résider ouvrit la porte aux dispenses, que Rome ne refuse jamais, quand on se sert d'un certain moyen qui est toujours efficace. Si bien que la résidence ne fut plus en usage que pour les pauvres prêlres, ou pour ceux qui y

trouvaient leur compte, et que Tdbus se répandit partout comme une contagion. »

Voilà ce qui donna lieu au décret de réformalion, dont le premier chapitre, touchant la résidence, porte que les prélats y sont obligés de précepte divin ; voilà où Ton dut en venir, le 15 juillet 1563, pour obvier aux abus intolérables qui s^étaient introduits, depuis longtemps, dans rÉglise. Jugez si les chanoines, qui, pour la plupart, n'avaient pas charge d*âme, éludaient les devoirs afférant à leur prébende. Toucher les fruits de leur bénéfice et vivre copieusement, c'était plus qu'il n'en fallait pour charmer leurs pieux loisirs.

En droit, Tinctoris était-il astreint à résider au lieu de soncanonicat? Il résulte de nombreux documents, que les chantres de la chapelle du Roiétaientdispensés de la résidence. Il leur suffisait de « se faire mettre en possession, ou de prendre possession par l'intermédiaire d'un procureur (1), » pour jouir de tous les avantages réservés à la résidence réelle. b'Ëspiesses cite, parmi les bénéficiaires dispensés de la résidence : « Les clercs de la chapelle du Roi et chapelains estans de sa suite, qui gagnent entièrement les fruits de leurs bénéfices, ores qu'ils aient cure d'âmes, tout ainsi que si actuellement ils y résidaient (8). »

Les induits de Clément VI, en date du 12 janvier 1348, et les lettres patentes données à Fontainebleau, le 26 septembre 1380, sont venus confirmer ces privilèges. Cent arrêts divers, émanés des Parlements, ont donné raison à cette manière de faire.

Ursin de Tournay, chantre de la chapelle du roi et chanoine de l'église deSaint-SymphorienàRheims,est admis, le 23 août 1584, à jouir de tous ie% fi^uits de sa prébende, sans être astreint à résider. Même permission est accordée, le 29 mars 1575, à Pierre Levasseur, chantre ordinaire de

[i) Pierre Reruffi, Praxis beneficioram^ au chapitre : de miesione in poi^ sessionem^ n^ 44.

iâ) D'ËSPIESSES, Des bénéfices ecclésiattiques^ sect. V.

la chapelle du roi et chanoine de l'église de Saint-Wulfran d'Abbeville. Par arrêt du 14 février 1879, Didier Leschenot, sous-maitre, et chantre de la chapelle du roi, et chanoine de Saint-Quentin en Vermandois, est admis, outre la c( jouissance des gros fruits de sa prébende» ensemble des autres fruits, proficts, revenus et émoluments appartenant à icelle, » à être inscrit sur le tableau de Téglise, pour « lui estre gardé son tour et ordre, pour conférer, nommer et présenter aux bénéfices qui sont en collation, nomination et présentation du chapitre, tout ainsi que les autres chanoines prébendes résidant en ladite église. »

Citerons-nous Tarrét rendu, le 16 juin 1630, au profit de Pierre Gabillard, chanoine de Saint-Quentin ; le jugement du 30 mai 1645, en faveur de Pierre Bertrand, chanoine de Bourges ; celui du 11 juillet 1599, en faveur d'Antoine Pissebœuf, chanoine de Saint-Amable de Rion; celui du 4 mars 1600, au profit de Jean Bernard, chanoine de Saint-Étienne de Troyes,etc.; etc. ? Mieux vaut finir par des arguments plus directs, plus locaux.

Tinctoris, on Ta vu, enseignait les belles lettres à Naples, comme aussi le droit civil et le droit canon. Il s'ensuit, d'après Van Ëspen, que, par ce fait seul, il était dispensé de la résidence. Van Espen cite vingt autres décrets, qui autorisent les professeurs d'université à jouir purement et simplement de leurs bénéfices, c'est-àdire sans se soucier de la résidence effective (1).

Parmi les prébendes dont jouissaient les chanoines de Nivelles, il en était une dite « impériale, » qui appartenait à l'empereur. Celui-ci, on le devine bien, n'avait garde de résider dans la ville abbatiale. Une autre était déférée au duc de Brabant, qui, pas plus que l'empereur, n'allait pour cela habiter la cité de Sainte-Gertrude. '

Par un diplôme, en date du 1" juin 1584, l'empereur

(1) Opuseula varia^ sive Jus ecclesiasticum universum, Coloniae, 4729, t U, p. 155 et suiv.

Rodolphe II, usant de ses droits à la prébende impériale du chapitre de Nivelles, laissée vacante par le décès d'Hubert Schaerberger, en son vivant conseiller et secrétaire de Philippe, roi d*Ëspagne, accorde la jouissance des droits et fruits auxquels donne lieu ce bénéfice» à un artiste flamand déjà cité en ce livre, Paul De Winde, organiste de la cour, à Vienne (1). Ainsi, le canonicat dont jouissait le secrétaire du roi d'Espagne, habitant Madrid, est délégué à un organiste, résidant alors à Prague.

Pas un de ces artistes dont le voyage à l'étranger ainsi que le retour aux Pays-Bas, s'il a eu lieu, ne soit constaté dans les registres ofBciels. On a pu voir, par exemple, pour l'organiste Paul de Winde, que l'année même où il fut nommé à la chapelle impériale à Vienne, il fonctionnait à l'église de Saint-Rombaut à Malines (2). Cette année est donc celle de son déplacement. Quelle énorme notoriété pour les illustrations de l'art, dont chaque voyage n'était, en quelque sorte, qu'un triomphe continuel! Voyez-vous d'ici le favori du roi de Sicile, le chapelain, le professeur, le théoricien, le prébendaire, le célèbre Tinctoris enfin, débarquer au port de l'Écluse, être reçu brillamment à Damme, faire son entrée joyeuse à Bruges, où les maîtres de chapelle de dix églises s'empressent autour de lui, pour lui faire les honneurs de la cité, lui offrir de sympathiques banquets et lui adresser mille témoignages d'admiration ? Voyez-vous le grand savant musical, à l'hôtel de ville de Gand, recevoir le vin d'honneur, de môme qu'à Alost et à Bruxelles ! Entendez-vous les démonstrations d'allégresse

(1) MiHiEUS, Opéra diplomatica, t. H, p. 9i9. Musique aux Pays-Bot^ t. I, p. 4, où ron voit que Paul De Winde était organiste de Saint-Rombaut à Malines, en 1570. Le 1er décembre de la m6me année, il passa aux gages de la chapelle impériale de Vienne, comme Kebenorganist^ fonctions qu*il remplit jusque sa mort, arrivée vers la fin de février 1596. Von KOchel, après avoir constaté ces vingt-six ans d'honorables services, ajoute que Paul De Winde, pour avoir parcouru un aussi long terme, a dft plaire par son talent. Assurément, il est flamand.

(S) Voir la noie précédente.

qui éclatent sur son passage dans les rues de Nivelles, sa prétendue patrie et sa prétendue ville de retraite? ^ Votre imagination se représente ce que nos chroniques ont vingt fois enregistré, et ce que nos registres de comptabilité communale, plus verbeux encore que les chroniques et incontestablement plus précis, n'ont jamais omis de relater au long et au large, au chapitre des dépenses. Eh bien ! rien de cela nulle part. Pas une ligne, pas un mot. On sait, de la façon la plus circonstanciée, un recrutement de chantres opéré dans nos parages, par ordre du souverain. De Téloignement définitif de Tartiste de Naples, pas un iota. Et, dans sa soi-disant ville de résidence? Pas la moindre trace de récit, pas le plus insignifiant fragment de pierre lumulairo. Le précieux manuscrit nivellois de M. Abel Lagasse, qui commence en 1497, a été parcouru en vain dans ce sens. Aucune marque d'allusion

Voilà ce que nous avons à opposer au retour aux Pays- Bas de Tauteur du Tractatus de œntrapuncto. Le nivellensis canonicus de Sweertius se réduit conséquemment à une simple prébende non-résidenle (1), dont Tinctoris se sera contenté de jouir, tout en restant à la Cour de Naples, et n'ayant d'autres relations avec la petite cité brabançonne, que celles d'un propriétaire qui enverrait annuellement sa quittance à des locataires éloignés.

Et, à propos du recrutement de chantres effectué, en 1487, par Tinctoris en deçà des monts, il nous est permis de donner, pour la première fois, le texte italien de la lettre écrite par Jean Pontanus, au nom du roi de Naples, au sujet de cette importante mission. « La Page, dit Fétis, en a publié la traduction dans la Revue et gazette musicale^ de Paris (3) ; malheureusement, il n'y a pas joint le texte ori-

(1) l\ y avait de nombreuses prébendes semblables en Brabant, en Hainaut, en Flandre, au Namurois, ainsi qu'en Artois, en Hollande et en Zëlande. C'était un moyen, pour les souverains étrangers, d'attirer vers eux les meilleurs musiciens de nos contrées.

{% Année 1850, no 3i.

ginaiL » Le voici, grâce à Tobligeance du bibliothëcâife de la ville de Naples, M. Scipion Volpicella, qui a bien voulu en foire lui-même la transcription :

Rex Sicillb, etc.,

Joanni Tintoris. Havendo nui bisogno per lo servilio delculto diviao in la noBtra cappella de alcuni canLorI délia condilione à bucca vi havimo dilto, et non trovandoli in queste nostre parti de qua, volimo che andate ultra monti in Pranza, et in qualunque altra regione passe, et loco ve parera posserne trovare, et portate con vui le littere scri* vemo in raccomand* vostra al Ser"*<» et l\V^ S^ Re de Franza, et Re de Romani, et ve aifaticale, et travagliate trovare alcuno canlore buono, et che habbia la conditione, et parte vi havimo dicto, et trovandoli li conducerete con vui per servilio nostro, et de dicta nostra cappella, et tutto quello si prometterà per vui à dicti cantori c(Midu* cerite tanto per via de provisione, quanto per qualunche altra via» haverimo ralo, et finno, et farrimo observare.

Averlerite bene pero ad fare la spesa utile et que ne habbiamo à restare contenti et satisfacli, il che à vui per essere tanto intendente in taie arte de canti, et per sapere quale sia lo desiderio nostro, et de cbe ne aggravamo sera facile, si che operarite secundo speramo in vui.

Dat in Castello novo Civitatis nostr» Neapolis, die décima quinta oclobris MGCCGLXXXVIJ. Rex FERDINANDUS.

Joanni Tentori.

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