C. — Les chansons harmonisées ou motets
Avec le motet, nous quittons les compositions monodiques pour aborder l’étude des principes de l'harmonie au moyen âge. Le motet, nous dit Johannes de Grocheo, est un chant à plusieurs voix et à paroles différentes pour chacune d’elles, produisant une consonance harmonique continue. En développant celte définition, notre théoricien nous apprend qu’une de ces voix ou parties — il pouvait y en avoir deux, trois et même quatre, — nommée ténor pouvait être une mélodie sans paroles. La voix principale portait le nom de motet ( motettus , motellus). Le ténor est une phrase mélodique empruntée souvent à un des alléluia du graduel, dont nous avons à plusieurs reprises signalé la beauté et l'importance. I)e même qu’une désignation d’un ou de deux mots en marge d’un alléluia suffisait, dans les manuscrits neumés, pour reconnaître l’air, de même pour les ténors nous ne trouvons en général que l'indication sommaire du timbre.
Tout en conservant, dans le ténor, le contour mélodique d'un aM/ia ou dune autre phrase musicale, le compositeur pouvait en varier librement le rythme. S'il choisissait par exemple, le premier mode comme répondant au rythme du motet, il décomposait la phrase mélodique primitive en une suite de petits thèmes
rythmés en etc. ; s'il adoptait le
deuxième mode, les memes sons se suivaient dans
Tordre rythmique inverse, soit
etc.; se décidait-il pour le troisième mode, il groupait les notes par séries de quatre, remplissant deux
mesures : | J. S J | J. 1*1 \ J. J J I J. h I etc. Dans
d’autres modes — car on rencontre dans les ténors des motets des modes plus nombreux que dans les chansons, — il les groupait d’autres manières encore. Notons que dans les motets, les différentes voix ne sont pas astreintes à suivre toutes le rythme du ténor. A cause de la ternarité absolue du rythme au moyen âge (voy. p. 53, n. 1) le mouvement par exemple du
I J. J. I J. * * | (Ie cinquième mode), adopté dans le ténor, s’accordera toujours avec les parties supérieures, quelle que soit la construction modale de celles-ci.
Au point de vue harmonique, les motets sont les précurseurs du contrepoint et de la fugue. Sur les temps forts une consonnance parfaite (quinte, quarte, octave) est de rigueur, les notes de passage qui nous sembleraient dissonantes sont sur les temps faibles. L’emploi
continu îles accords parfaits ne remonte qu’au xve siècle.
A titre documentaire, donnons ici deux phrases de ces compositione polyphoniques du xme siècle. Le premier exemple est le thème d’un rondeau, air de danse, formé de plusieurs vers chantés dans un ordre déterminé sur deux phrases musicales enchaînées.
fuit cil qui sunt en - a - mou -rat vieg-nent dan-car li au - tre non
r éZ J 1 J J J -| i* J • I T 1 J—
1 S r | r'fr
Li ja - lous par - tout
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tat et por - tent corne en - mi le
front .
(Ténor) Veritatem
Le deuxième est le commencement d'un motet latin en l'honneur de sainte Catherine, dont la mélodie a été adaptée à plusieurs textes profanes.
Ag— mi -
— na mi -
— li — ci
— e ce -
— les — lis
om — ni
mi -
na — mi
- e can
- den - ci
(Ténor) Agmina
Ces rudes consonnances sont certes loin de charmer nos oreilles modernes accoutumées par F adjonction régulière des tierces à de plus douces harmonies ; mais nous n'éprouvons aucune difficulté à croire que les contemporains, qui n'étaient pas habitués a 1 emploi harmonique de la tierce et de la sixte, pouvaient s accommoder de ces savants enchaînements de plusieurs mélodies.
Au point de vue rythmique et mélodique, cette mu-
sique polyphonique possède certainement des variations lort riches et curieuses. Souvent les poésies y sont adaptées a une mélodie donnée, à l imitation des séquences sur les alléluias ; alors le poète-musicien pouvait se permettre de distribuer les syllabes de sa nouvelle chanson à sa guise, en décomposant les ligatures ou groupes de notes et en donnant une syllabe de texte à chaque note, tout comme les moines l'avaient fait dans les premières séquences religieuses.
Les premiers motets datent de la fin du xne siècle. Au siècle suivant, ce genre, issu du déchant de 1 Eglise, se développe d'une manière prodigieuse, témoignant ainsi du goût des contemporains pour la musique polyphonique. Cette vogue ne doit [tas nous surprendre. Car le motel, quand il se chantait sur des textes en langue vulgaire, réunissait les qualités des chansons des troubadours et du chant des maîtrises. 1) autre part, l’art harmonique étant à la fois plus difficile et plus riche en ressources que 1 art monodique, les bons musiciens devaient naturellement se sentir attirés vers ce nouveau genre. Aussi ne nous étonnerons-nous pas de rencontrer, parmi les auteurs de motets, un Moniot et un Adam de la Haie, deux des meilleurs trouvères-compositeurs du xmc siècle.
Pendant que la musique polyphonique prenait ainsi son essor, la poésie des troubadours se mourait. La théorie de l'amour courtois, en devenant «le plus en plus mystique, prend un caractère religieux très marqué. Elle se transforme, en Italie, en la doctrine du
« doux style nouveau », dont l'immortelle Béatrice de Dante est la création la plus parfaite. En Provence, ce mouvement aboutit aux poésies religieuses de Guiraut Riquier, le dernier des troubadours. 11 n'y a pas jusqu’au genre le plus libertin, la pastourelle, ou l’on ne constate cet envahissement de l’esprit religieux. 11 est par exemple très caractéristique que Gautier de Coincy, un des poètes les plus distingués de la première moitié du xme siècle, adressa à la Vierge une ancienne pastourelle profane en modifiant simplement quelques paroles.
Sous l'influence de la quantité prodigieuse des séquences et des motets en l'honneur de la Vierge, la lyrique profane succomba rapidement. Durant les deux siècles de sa brillante existence, l'art des troubadours avait épuisé toutes ses ressources pour faire, à son déclin, retour vers ses origines premières.
Nous sommes loin d’avoir épuisé le sujet. Si nous disposions de plus de place, nous aurions pu parler des chansons pieuses, des lais qui sont une forme profane des séquences religieuses, des retrouanges , des ballades , des rondeaux et d'autres genres lyriques rentrant dans la catégorie de la chansonnette légère. Les exemples que nous venons de réunir, s’ils ne peuvent passer meme pour un aperçu sommaire de l’œuvre musicale des troubadours, suffiront néanmoins, nous
1 espérons, à éveiller chez le lecteur le goût de nos vieilles mélodies. Contrairement à ce qui a eu lieu pour le texte poétique, la musique des chansons du moyen âge n’a guère vieilli ; sans en être avisé, on ne croirait pas qu'elles remontent au temps des croisades. La seule chose qui déconcerte un peu l’oreille moderne, c’est l’absence d’accompagnement harmonique. C’est là un défaut que nous avons tenté de pallier dans notre Choix de chansons de troubadours . Nous nous estimerions largement récompensé si nos efforts pouvaient contribuer à mieux faire connaître les mélodies de nos plus anciens chansonniers. Puissentils leur susciter de nombreux amis qui nous aident à les faire renaître î Car plus de deux mille chansons de troubadours, et parmi elles de véritables chefs-d’œuvre, attendent qu’on les tire enlin de l’oubli ou elles reposent depuis plus de six cents ans.