‹ La musique des troubadoursChapitre 6 sur 18 · MÉDIÉVALE · texte numérisé non relu

MÉDIÉVALE

Une phrase musicale ou distinctio se décompose, comme on sait, en un certain nombre de notes groupées par mesures (les perfectiones des théoriciens du moyen âge). Chaque mesure est constituée par un nombre déterminé d'unités ou éléments, dont chacun peut être décomposé en une série de notes ayant la même valeur totale ( aequipollentia ou équivalence). L’élément initial de chaque mesure porte le nom de frappé ou temps fort, les autres temps sont dits faibles. Ces désignations de temps fort et faible indiquent, à eux seuls, qu’on a affaire à des différences d intensité. On peut du reste s’en convaincre

expérimentalement, en chantant ou en écoutant n’im¬

porte quelle phrase d une chanson. Prenons par exemple le chant de Noël :

Il est | né le di- | vin en- | fant

pour la première lois en 1907 par M. Pierre Aubry, dans un article de la Revue musicale, tome XII, p. 352 ss., sans indication de mon nom, bien <iuc la documentation de M. Aubry reposât sur des révélations que je lui avais faites et dont le caractère strictement confidentiel semblait

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Les temps initiaux de chaque mesure {II, né, vin, fant) sont chantés plus fortement que les temps faibles {est, tedi, en). Le chanteur les module avec plus d’effort, et l’auditeur les entend chanter avec un accent plus intense. Il n’y a pas d’autre différence entre les temps. Un temps fort peut tomber indistinctement sur une note longue ou brève.

Le langage parlé de la conversation connaît également F alternance de temps forts et faibles. Suivant l’intensité avec laquelle est expiré des poumons le courant d’air dont les vibrations produisent les sons, nous avons des voyelles plus ou moins fortement accentuées, des toniques et des atones, comme disent les philologues. Dans cette phrase : Aimons-nous les uns les autres, les syllabes nous, uns et au sont accentuées plus que les autres. Cette différence d’intensité n’est peut-être pas très marquée dans la prononciation moderne, quoiqu’elle A' soit encore assez perceptible; elle l’était davantage en vieux provençal et en vieux français, sans toutefois avoir jamais égalé le degré qu’elle atteint dans les langues germaniques.

Il est clair que, dans un texte chanté, les temps forts correspondent aux syllabes toniques du vers. La discordance entre les frappés et les accents toniques choque l’oreille. On peut pourtant éviter la sensation désagréable qui en résulte, en prolongeant, au détriment de la note placée sur le temps fort, la durée de la note sur laquelle est chantée une syllabe tonique placée sur un temps faible.

L n exemple illustrera mieux notre pensée que ne le feraient de longs développements. Dans ce vers : Robert , veez de Perron *, où nous négligeons pour le moment la syllabe a la rime, les syllabes -berl el -ez portent I accent tonique, les autres sont atones. Si l’on s'avisait de chanter sur le rythme

Robert veez de Perron

on produirait une sensation plutôt déplaisante; mais si l'on prend la peine de chanter, avec Thibaut de Champagne :

on ne sentira rien de choquant. Au contraire, ce mouvement, auquel notre oreille moderne n est plus accoutumée, surprendra agréablement2.

La dernière syllabe tonique du versestcel le qui porte 1 accent le plus fort, loute versification rimée exige que les syllabes qui riment soient prononcées a\Tec une intensité particulière, pour que 1 oreille perçoive cette homophonie. C’est pour cette raison que la syllabe rimée doit toujours être placée sur un temps fort. Cette lè^le n admet aucune exception dans la chanson monodique; tous les troubadours 1 observent strictement, car

1 « Robert, voyez ce qui est de Pierron. »

* Ce rythme se rencontre encore assez souvent dans la musique hongroise et dans des chansjns bas jues.

Pl. VI.

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