‹ La musique des troubadoursChapitre 8 sur 18 · DES TROUBADOURS ET DES TROUVÈRES · texte numérisé non relu

DES TROUBADOURS ET DES TROUVÈRES

Prenons une chanson quelconque écrite en notation quadrangulaire :

, A Siff />• >£>V.

Cart. rru itAcnsri cUæ vtu* vti* ■

Dans cette notation uniforme, rien n'indique à l’œil

ni la durée des notes ni la mesure. Soumettons la donc

aux règles formulées plus haut.

D’après la règle 3 (page 32), la syllabe accentuée de

la rime doit toujours tomber sur un frappé. Or, dans

notre exemple, la rime étant voie, plaçons une barre de

mesure avant ce mot :

\Car nous conseil lez, JeQian, se De\ vous | voie.

Examinons à présent les syllabes précédant la rime.

En lisant naturellement notre vers, nous remarquons les accents :

Car me conseillez. Jehan, se Déx vous | voie,

c’est-à-dire une tonique séparée de l’autre par une seule atone. Nous en concluons que le mode adopté est à deux éléments el non à Irois, puisque le troisième mode exige la succession de deux atones après chaque tonique, connue par exemple dans les vers tels que :

Dame mer- | ci une [ rien vos de- | niant.

Nous plaçons donc, dans notre exemple, nos barres de mesure de deux en deux syllabes du texte en rétrogradant à partir de la barre placée devant la rime.

Car me | conseil- | léz, Je- | hân, se | Déx vous |*voie.

Celte opération faite, nous constatons que les syllabes toniques du texte coïncident avec les temps initiaux ou forts des mesures, d’oïl il suit que le vers a la structure du premier mode. La présence d’une ligature sur le frappé correspondant au mot Dex nous confirme dans l’opinion que les temps forts sont des longues et que notre chanson appartient réellement au premier mode. Elle ne pourra donc se transcrire en notation moderne que de la manière suivante:

Un se convaincra aisément de la justesse de notre

interprétation en recourant au chansonnier 846 dont nous avons signalé ailleurs l'importance unique. En effet, nous y trouvons, page 32, la notation mesurée de notre chanson dans le premier mode : aux blanches de notre transcription correspondent les longues valant deux temps, et aux noires les brèves valant un temps.

Cm mi ctnvwiÊli&J ifcte

oU/X VT)

wie

Si nous avions affaire au deuxième mode, certaines syllabes toniques seraient placées sur les temps faibles, et il faudrait que cette discordance fût compensée par l'augmentation de durée des notes placées sur ces temps faibles, c’est-à-dire que, le premier élément de chaque mesure valant une unité, le second occupât le reste de la mesure, soit deux unités.

Les règles que nous venons d’exposer ne comportent, on le comprend, ni une application absolue, ni une rigueur mathématique. Ce ne sont pas des lois rigides, mais des principes esthétiques, c'est-à-dire des notions essentiellement élastiques qui se prêtent aux caprices du goût individuel et aux variations de la mode. Un virtuose en pleine possession de son talent pourra s’en affranchir, s’il estime qu’une dérogation exceptionnelle lui permet d’obtenir un effet voulu, et il n’en restera pas moins pour cela fidèle à la loi de son art.

Mais il peut se faire aussi que cette même dérogation

trouve des imitateurs, quelle se répande, que la vogue s’en empare et qu'elle devienne d un usage courant. C’est là par exemple ce qui a dû se produire pour le changement de mode dans un vers ou dans un couplet. Cette liberté se rencontre dans les chansons des xne et xme siècles (voyez un exemple à la planche 'N I.II); elle se répand de plus en plus dès le début du xiv°, et finira par devenir d'un emploi constant dans la musique moderne.

Page 1