‹ La musique et le dessin considérés comme moyens d'éducationChapitre 6 sur 14 · IDE MUSIQUE CLASSIQUE · texte numérisé non relu

IDE MUSIQUE CLASSIQUE

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Au dernier concert, je vous ai vue, de ma place, entrer, vous installer dans votre loge et promener aussitôt sur la salle un regard interrogateur. Tout de suite, vous avez dû être rassurée. Parmi beaucoup de fraîches toilettes, la vôtre était des mieux réussies. Ceci, paraît-il, est d’une extrême importance.

D’ailleurs, nombre de visages connus et amis. Quelques lorgnettes se braquent. On échange des bonjours, des sourires, peut-être aussi, entre intimes, quelques remarques malicieuses ou jalouses. Lorsque, dans une ville de province la « société » est réunie, il en va ainsi. Peut-on moins faire que de contrôler les présences, de commenter les absences ?

Pendant ce temps, l’orchestre exécutait le premier morceau du programme. C’était l’un des plus beaux: une ouverture de Mendelssohn. En avez-vous saisi au passage tous les mérites ? Peut-être que non. Les yeux occupés, les oreilles remplies de chuchotements rendent 1 âme distraite. Pour écouter cette musique, le recueillement est nécessaire. L’entendre c’est méditer ; c’est vivre au-dedans de soi. Or cela est difficile dans un milieu pareil.

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Peu à peu, cependant, on y arrive. Mais alors d’autres préoccupations gâtent le plaisir. On critique les défauts de 1 exécution; on constate que les ensembles sont loin d’être paifaits, que les nuances sont négligées. Les instrumentistes ne sont guère moins dépaysés que ceux qui les écoutent par ce genre de musique. Ils sentent d’ailleurs, que l’auditoire n’est pas empoigné et ils hésitent. 11 ne s’établit pas entre eux et lui ce courant de sympathie qui donne l’élan et anime les archets. Dans la salle, ne règne pas cette atmosphère d'admiration qui enveloppe toutes les âmes et les dispose à un culte unanime pour la beauté.

Voici pourtant un mouvement général d’attention et d intérêt ! Je crois bien ! c’est la chanteuse qui paraît sur la scène ! Pour attirer le public qu’un programme exclusivement sérieux eût effrayé, il a fallu recourir à cet expédient : mettre un nom en vedette sur l’affiche, annoncer une étoile, intercaler du chant entre les morceaux d’orchestre. Les vrais amateurs, venus-là pour se régaler de classique, s’impatientent bien un peu d’avoir à subir cavatines et romances. D’exquises bluettes des maîtres, comme la Chanson du Printemps, de Mendelssohn ou la Rêverie, de Schumann, ne suffisaient pas à reposer l’attention, sans egarer le goût. Il a fallu les éclats de voix, les points d orgue, les notes tenues ou mourantes sorties d’un gosier exerce par des vocalises. Avouons-le, la grande majorité ces assistants parait ravie de l’intermède que plusieurs prennent même pour le principal. Vous même, Madame, avez mêlé vos applaudissements à ceux du public et, de vos mains aristocratiques, contribué à l'ovation faite à la chanteuse.

Vous me trouvez bien sévère et un peu morose ! Que voulez-vous ? J ai 1 âme trop pleine de souvenirs, trop vibrante d'autres émotions pour netre pas un brin scandalisé de la physionomie de nos concerts de province, trop timidement « classiques » à mon gré. O temps heureux de mes jeunes enthousiasmes, alors que, néophyte du beau

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et de la grande musique, je n aurais, pendant tout un hiver et vingt-quatre dimanches durant, sacrifié à aucun autre plaisii un concert Pasdeloup ! Plus récemment j’ai assisté à de merveilleuses exécutions des grandes œuvres pai l es orchestres de Colonne et de Lamoureux. Mais rien n efface les impressions antérieures, à la première révélation de la musique classique.

Q ui n a pas assiste à ces concerts ou n y a passé qu’une heure à n’y rien saisir et à s’y ennuyer, ne saurait compren dre quelles bonnes et salutaires émotions on y ressent ni quelle passion de la vrai musique ils développent.

Dans ces vastes salles se presse un public, composé de toutes classes et de tous rangs ; c est une foule pittoresque, animée, un peu bruyante parfois (1). Un silence absolu et solennel s établit pourtant aux premiers coups d’archet du chef d’orchestre sur son pupitre. La symphonie commence. De longs et harmonieux accords se font entendre et réveillent le monde intérieur des sentiments, des douces et nobles passions. De suaves mélodies emportent les âmes dans les sereines régions de la beauté ou les plongent dans une rêverie méditative qui ressemble fort au sentiment du divin. Et puis, les passages saillants, les traits sublimes soulèvent toutes les poitrines, suspendent les respirations et provoquent enfin comme un grand murmure, comme un immense soupir où toutes les âmes semblent se confondre et s’exhaler. Rien ne peut donner une idée de cet enthousiasme soudain, si spontané et si unanime, si élevé et si pur, si fortifiant et vivificateur.

A Paris seulement, me direz-vous, un concert de ce genre peut recruter un-auditoire considérable et qui compte de nombreux amateurs, animés de dispositions pareilles. A 1 aris seulement, il est donné d entendre les grandes œuvres exécutées avec cette perfection.

Je n en disconviens pas. Mais, quand on s’est familiarisé

(i) Quand il y a lutte entre Wagnéristes et anti-Wagnéristes.

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avec cette musique, on en discerne les beautés même à travers les défauts de l’exécution, on en jouit, en faisant facilement abstraction de l’inexpérience des interprètes.

Ceux-ci, d'ailleurs, se passionneront pour leur tâche à mesure qu'ils seront eux-mêmes plus initiés, surtout s’ils jouent devant un public toujours plus nombreux et plus appréciateur. Je ne saurais me faire à l’idée que, dans toute ville un peu considérable, ne puisse se former un auditoire fidèle et suffisant pour assurer le succès de concerts classiques. Si on en organise là où ils ne sont pas encore établis, que les premières difficultés, les premiers mécomptes ne découragent pas les vaillants qui se dévouent à cette œuvre excellente. A Paris, Pasdeloup, s'y est consumé : Colonne et Lamoureux ont recueilli son héritage. Entre leurs mains, il prospère.

Je voudrais, pour ma part, jouir d'une grande influence afin de faire, en faveur du grand art, une propagande efficace. Du moins, ce ne sera pas ma faute, Madame si je ne vous y convertis, vous qui accueillez avec une indulgente bienveillance mes exhortations.

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