LA MUSIQUE CLASSIQUE
c/l la meme.
Vous faites à ma première lettre une objection grave et qui rendrait toutes mes exhortations inutiles : la musique classique, dites-vous, n’a pas le don de vous intéresser ; si vous l’osiez, vous diriez qu’elle est ennuyeuse. Vous êtes tentée de croire que beaucoup l’admirent par convention, par pose, afin de paraître capables de « comprendre la musique savante. »
Si vraiment c’était de la musique savante et rien que cela, elle ne mériterait pas d’être cultivée. La confusion de l’art et de la science est une méprise, une erreur. La science a son objet qui est de découvrir les lois de la nature, d’en soumettre les mouvements au calcul et de déterminer les propriétés et les combinaisons des nombres pour perfectionner ces calculs. Tout autre est l’objet de 1 art, tout autre sa fin. Il peut emprunter à la science des théories utiles, nécessaires même à la pratique des moyens qu’il emploie. S’il s’agit de musique, la connaissance des principes de l’harmonie, de la mathématique des sons et rciême des conditions physiologiques du plaisir de l’ouïe fixera les procédés . Peut-être lui devra-t-on de devenir un ingénieux et habile praticien, ou, si Ton se contente de juger les œuvres d’autrui, un critique compétent et érudit. -Vais jamais formule scientifique n’engendra la beauté, ne
fit jaillir dans âme d’artiste la moindre inspiration (i), dans âme d’auditeur le moindre élan; elle refroidit l’admiration, elle la tue, et, par suite, supprime le plaisir.
La musique savante ! les classiques n’y ont guère songé. Bien plutôt faudrait-il qualifier ainsi certaines compositions actuelles, celles des « musiciens de l’avenir « dont le principal mérite consiste à résoudre des problèmes mélodiques ou harmoniques, à introduire des modulations ou des accords inédits, des combinaisons de timbre inentendues jusque là. Les initiés à ces secrets techniques déclarent dogmatiquement que la jeune école produit des œuvres maîtresses. Ce sont en réalité des devoirs d’écoliers intelligents, « forts en thème, » mais stériles en idées amplement développées et suivies; même leurs tours de force et leurs habiletés semblent vouloir mystifier le public, ou, comme ils disent dédaigneusement, les philistins.
Les vrais maîtres, les classiques avaient certes étudié « le contrepoint et la fugue. » Lisez les biographies d’Haydn, de Mozart, de Beethoven, vous verrez quel acharnement au travail, quelle scrupuleuse initiation à l’art qu’ils aimaient et pour lequel ils avaient pourtant des aptitudes innées si prodigieuses. Mais quels étaient leurs livres? Des traités de physique ou de mathématiques ? Les œuvres des Helmoltz de ce temps là ? Que nenni ! A peine quelques cours rudimentaires d’harmonie. Ils passaient surtout de longues heures sur les partitions de leurs prédécesseurs, les primitifs qui, n’écoutant que leur génie, avaient, d’instinct et spontanément, réalisé le beau. Leur génie, à eux, plus puissant encore, perfectionnait l’art, mais sans calcul, sans systèmes froidement préconçus. C’est l’inspiration surtout qui en faisait à leur tour des créateurs (2 ).
(1) « Il est possible qu’un artiste ait du génie en dépit de ses théories; mais que la beauté soit sortie d’une formule, c’est ce qui ne s’est jamais vu. » (G. Séailles. Essai dans le génie dans l arl, p. 161.)
(2) Beethoven ne cherche pas un sujet héroïque, il le reconnaît à son émotion quand il se présente à lui... L’œuvre naît spontanément dans l’inspiration... (G. Séailles, loc. cit. p. 233.)
Le véritable artiste se propose uniquement d’émouvoir. Il n y réussira que s’il est lui-même ému* l’inspiration n’est précisément que l’émotion vivante, intense, créatrice.
Aussi, est-ce une autre erreur que de chercher à « comprendre » la musique classique au lieu de « l’entendre. » Que diriez-vous du spectateur d’une féerie qui demanderait à assister à la représentation dans les coulisses ou dans les dessous pour voir fonctionner l’agencement des trucs ? Sans doute que c’est un mécanicien soucieux de s instruire, de se rendre compte. Mais pour celui qui ne demande à ce spectacle qu’une distraction et un plaisir, le mieux n’est-il pas de jouir naïvement des effets ?
De même à l’audition d’un concert classique. Ecouter avec une attention analytique, avec l’intention de saisir à chaque phrase tous les passages d’un ton à un autre, toutes les dissonances et les résolutions des accords en les nommant par leur nom, c’est traiter une symphonie vivante et palpitante comme un cadavre qu’on dissèque, comme une équation algébrique où il s’agit de déterminer la valeur de x et de y. Que m’importe les dièzes et les bémols, les quintes et les septièmes diminuées ? Cela c’est 1 affaire du compositeur ; la mienne c’est d’être satisfait, d être remué jusque dans l’intimité de mon âme. Je ne demande rien déplus, mais rien de moins à cette musique.
V otre âme aussi sera touchée, Madame, si, la distraction écartée, vous êtes disposée à l'accueillir comme* il convient. « 1 aisible et silencieuse mais préparée à tout accord et portant dans sa nature même tous les nombres de l’harmonie, 1 âme attendait dans un calme confiant la venue du souille de Dieu (ij. » Le souffle de Dieu c’est le génie dont cette musique est le langage. Le critique sceptique « au lieu de recevoir toute parole comme un hôte ou comme un ami, l’arrête à distance pour la juger ( 2 ). » Cela est nécessaire dans bien des cas, mais pas ici. Toute note, toute
(1) A. Gratry. Méditations inédites. La Parole.
(2) Ibid.
phrase de ces chefs-d’œuvre est un hôte ou un .ami, qui vient frapper à la porte de votre âme ; ouvrez lui sans vous informer ni de son nom, ni de son origine. Pas d’inquisition, pas d’analyse. Ne cherchez pas à « comprendre; » soyez émue, soyez heureuse, aimez ; la beauté ne veut pas d’autre culte que l’enthousiasme.
Mais, répliquerez-vous, l’enthousiasme ne se commande pas. Votre musique classique me laissé indifférente et froide !
Ne serait-ce point parce que vous ne savez pas revenir d’une première impression ? Seriez-vous de celles au cou desquelles il faut se jeter tout d’abord, sauf à rester sot et banal après les premières embrassades ? Que cherchezvous enfin : caprices ou coups de foudre ? Si c’est le caprice, né d’un charme tout extérieur et superficiel, donnez-vous au répertoire italien ; écoutez Rossini ou Verdi, le Verdi de la Traviala ou de Rigoletlo. Ils vous murmureront à l’oreille des phrases aimables ou même sentimentales. Mais non, vous n’êtes pas femme à vous contenter de la sentimentalité fade, à prendre le bel air poulie vrai mérite. Faut-il le coup de foudre pour ébranler votre âme ? Wagner est capable de le frapper. Certaines de ses pages sont étonnantes et tonnantes. Elles désorientent, renversent, accablent, stupéfient (i). Mais stupéfaction n’est pas jouissance, beauté, vie. Cela ne dure pas ; la position est intenable ; des sublimités vertigineuses où vous avez perdu l’équilibre, vous retombez à plat dans la vulgarité et le chaos.
Tout autre est le bonheur réservé aux amants de la musique classique. La présentation est un peu cérémonieuse, j’en conviens. Cet art a de la tenue, de la correction. Sa discrétion et sa réserve peuvent, de prime abord, ressembler à de la froideur. Mais admettez-le peu à peu dans votre intimité; laissez-le parler, s’épancher, vous révéler ses trésors de tendresse, d’émotion, de vitalité. Insensi-
(i) Voir la dernière page de cette brochure.
blement vous serez gagnée, charmée, enchantée. Surtout nulle déception à craindre ; plus le commerce se prolongera, plus entière sera l’intimité, plus aussi vous vous féliciterez d’être allée au delà des apparences, d’avoir persévéré. Le génie vous aura révélé un monde supérieur, dont la claire vision, dont les délicieuses et vivantes harmonies vous apporteront, suivant vos propres dispositions, consolation ou joie, en tout cas sérénité et courage.
C’est l’histoire de tous les sentiments profonds et durables suscités par la vraie beauté, soit dans l'art, soit dans la nature. Un a terrien » arrive, pour la première fois, au bord de la mer: « Quoi ! c’est là ce spectacle tant vanté? Une grande plaine plate, nue, monotone, bordée par une ligne noire qu’on prendrait pour un mur !... O déception ! » Patience, répondrais-je ; installez-vous, demeurez, contemplez. Dans six mois, dans un an vous aurez du mal à vous arracher au charme. Au bout de quelques années il ne semble plus possible de s’en passer. Ceux qui en ont toujours vécu mourraient rapidement d’ennui loin du rivage aux éternelles et mystérieuses rumeurs. Pourquoi ? Qu’est-ce que cela? C’est, à travers le rythme des flots, ici surtout la lumière, là surtout le mouvement, toujours l’infini, nécessaire à toute âme humaine non abêtie.
Prenez, Madame, pour familiers, Mozart et Beethoven et vous me direz ensuite si le premier ne vous rappelle pas la Méditerranée, le second l’Océan. Pour moi, je sais bien que vous ne pourrez plus vous passer du rythme de leurs phrases, de l’harmonie pénétrante et profonde de leurs accords. Les entendre, en entendre fera désormais partie des besoins essentiels de votre âme et les heures que vous leur consacrerez seront parmi les meilleures de votre existence.