TROISIÈME LETTRE
liA CQUSIQUE INSTRUMENTALE
L’ORCHESTEE
A la même .
Une de mes assertions qui vous paraissent le plus difficiles à admettre, c’est que la musique instrumentale est supérieure à Ja musique vocale. « Le public, dites-vous, me donne tort, en applaudissant le moindre morceau de chant avec plus d'enthousiasme que la plus belle symphonie. »
Je commence par récuser ce jugement du «public. » Comme toute forme de l’art, la musique ne peut être goûtée sans une certaine initiation. Par suite, la musique pure, indépendante de toutes paroles, la musique instrumentale, en un mot, est moins accessible que le chant.
De plus, les applaudissements, dans ce cas, s’adressent à l’interprète beaucoup plus qu’à l’œuvre même. 11 n’est pas jusqu’aux avantages physiques de l’artiste qui n’entrent comme élément important dans son succès ; une jolie cantatrice, un ténor de belle prestance sont tout de suite accueillis avec un murmure flatteur. Aussi, grisé par l’ovation, le virtuose ne songe plus qu’à se faire valoir. 11 tient indéfiniment les notes qu’il émet avec plus de facilité ; par des éclats de voix ou des susurrements excessifs, il introduit des nuances, des effets qui sont des contre-sens ; il interrompt les phrases pour montrer toute la souplesse
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de son organe en des vocalises banales ou absurdes; bref, il dénature le texte de l’auteur à son profit, et j’avoue que cela me gâte tout à fait le plaisir que j’éprouverais, tout comme un autre, à entendre chanter. Certes, quand Madame Miolan-Carvalho interprétait Mozart ou Gounod, avec un scrupuleux respect de la r pensée et du langage du maître, tout entière au souci d’en faire valoir les beautés, j’étais ravi. Si j’avais d’abord et toujours entendu telle voix que je sais, je serais peut-être « converti » au chant, tant elle est désintéressée et vibrante ! Mais qu’une pareille intelligence, un pareil amour de l’art se rencontrent peu !
Contre mon opinion, une seule objection est sérieuse et mérite d’être examinée : « la voix humaine est le plus parfait, le plus expressif des instruments ; ceux-ci ont d’autant plus de valeur qu’ils se rapprochent de la voix humaine. >,
Cette thèse est celle de M. Levèque, dans des articles de la ‘Revue Philosophique, que vous liriez comme moi, avec le plus vif intérêt, mais qui ne m’ont pas convaincu. Comme la mienne vous semble et semblerait à beaucoup d’autres paradoxale, comme M. Levêque défend l’autre avec beaucoup d’habileté et d’autorité, vous me permettrez, pour une fois, de discuter, en cherchant d’ailleurs à transformer la divergence en simple malentendu, en me tournant plus volontiers, vers ce qui me met d’accord avec ce philosophe.
« La voix humaine est le plus parfait des instruments ! » Sans aucun doute. Mais, elle est faite pour parler, beaucoup plus que pour chanter (i). Lorsque nous donnons un avertissement et qu'on n’en tient aucun compte, nous disons : « C’est comme si je chantais ! » indiquant par là que le chant n’est qu’un emploi subalterne et de luxe pour la voix. Son vrai domaine est l’éloquence ; Yaccent le plus expres-
(i) Dans toutes ces considérations, je mets à part la musique religieuse, les chants liturgiques. Quant on s’adresse à Dieu, c’est-à-dire à l’être infiniment mystérieux, c’est peut être le cas de joindre à la parole, nécessairement impuissante, ce langage mystérieusement expressif et facilement solennel : la musique.
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sif, est précisément celui qui s’éloigne le plus du caractère musical. Même au théâtre, celui qui parle peut agir sur l’âme de l’auditeur bien plus puissamment que celui qui chante. Faure me charme infiniment, mais Got jadis, Mounet-Sully aujourd’hui, font tressaillir toutes les fibres de hêtre. La déclamation est d’ailleurs si peu le chant qu’elle devient fatiguante dès qu’elle en prend le caractère. Je connais plus d’un spectateur que la voix musicale, que la diction chantante de Sarah Bernhardt énervent.
Peu importe, direz-vous, si, même dans cet emploi subalterne, la voix est encore le plus expressif des instruments.
Et voilà ce que je me permets de contester. Soumettons cette proposition à l’épreuve de la pratique, devant un jury de véritables amateurs ; supposons, dans un concert, une cantatrice et un violoniste d’égal talent faisant entendre chacun un très beau morceau de musique : je défie celle-là de produire sur l’âme des auditeurs un effet aussi profond et durable que celui-ci, d’animer les ondes sonores d’une vie aussi intense. J’en appelle à tous ceux qui, familiarisés avec la grande musique, ont entendu Joachim jouer le concerto de Mendelssohn on la Romance en^deBeethoven.
Chanter est un emploi delà voix humaine non seulement accidentel mais conventionnel et factice. Une mère qui, voulant traduire la douleur qu’elle éprouve de la perte d’un fils, se mettrait à chanter serait considérée comme folle ; une femme éclaterait de rire au nez de l’homme qui,prétendant éprouver pour elle un sentiment profond et sincère, ne trouverait pas de plus expressif moyen que de lui chanter sa déclaration. Cela est bon dans un opéra où le convenu et l’artificiel ont une si large part, tandis qu’il n’en ont pas dans un concert instrumental.
Remarquez bien que j’admets ce convenu et ce factice comme une source de vives jouissances et le chant comme une forme encore très appréciable de l’art musical. On peut même soutenir que la combinaison delà symphonie ef
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du drame, dans l’opéra, rassemble une multiplicité d’éléments d’intérêt que ne connaît pas la symphonie toute seule et par suite procure une somme de plaisir plus grande pour la généralité des assistants. Mais la question n’est pas là. Il s’agit de savoir si la voix est le plus expressif des instruments et le chant la musique par excellence. Je le nie et voici pourquoi : des deux éléments qui constituent le chant, les paroles expriment, comme je le disais tout à l'heure, des sentiments (i) déterminés. Déterminés par quoi ? Par l’indication de leur origine, des circonstances au milieu desquelles ils se développent, enfin de leur objet. Dans notre vie, les sentiments sont liés à certains faits; dans notre âme, la sensibilité est intimement mêlée à l’intelligence. Mais cette détermination du sentiment est en quelque sorte contraire à sa nature propre. Pris tout seul, comme émotion, il a une intensité, une qualité, un timbre, des nuances qui échappent à la formule et la dépassent. D’ailleurs, comme me le disait tout à l'heure ma petite Marguerite, il y a des sentiments qu’on ne peut pas exprimer. Ce quelque chose d’indéfinissable n’est pas, tant s’en faut, le moins réel. La musique, qui accompagne les paroles, le traduit à sa façon et, en cela, son rôle est acceptable et utile. Mais l'élément défini le gêne et le diminue. Du point de vue moral, c’est peut-être heureux. Il est bon que la raison gouverne le cœur. Pourtant « le cœur a ses raisons que la raison ne comprend pas. » Celle-ci est parfois sèche et étroite. Le sentiment a le droit de demander, non point à rompre, mais à se donner quelque liberté. Que dis-je ? Ne faut-il pas, dans certains cas, lui accorder la primauté? N’est* ce pas lui qui engendre l’idée et la soutient et la nourrit ?
Ceci concédé et tout en laissant à la logique le soin de diriger nos pensées et indirectement nos émotions, si l’émotion, comme telle, trouve dans l’art indépendant,
(i) Je dis « sentiments* parce que chanter des idées ou des résolutions est absurde.
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dans la musique sans paroles, son expression propre, ne s’ensuit-il pas, sur le terrain de l’esthétique, que cette musique est la vraie, que, tout au moins, elle est supérieure ?
En résumé, la voix est le plus parfait des modes d’expression de la vie de notre âme entière, mais le rôle d’instrument de musique n’est pour elle, qu’accidentel et accessoire.
M. Ch. Lévêque appuie son dire à la science, au témoignage du physiologiste Helmoltz : « Les bons timbres musicaux sont les plus riches en harmoniques . Or, les voyelles sont les sons qui contiennent, sinon le plus grand nombre d’harmoniques, du moins le plus grand nombre des harmoniques dont le rapport avec notre oreille est tel que celle-ci est évidemment accordée pour les sentir. »
Ce passage contient deux idées qu’il importe de distinguer : i° Les voyelles sont plus riches en harmoniques que les consonnes, à ce point qu’Helmoltz ne parle pas de celles-ci comme élément musical de la voix. Les voyelles représenteraient, dans l’alphabet et le corps des mots, l’élément spécialement affecté à l’expression du sentiment, mêlé à l’idée dans le fait complexe de la vie intérieure, tandis que la consonne, plus déterminée, moins musicale, traduirait l’élément intellectuel. Or, on sait que, dans le langage, les consonnes sont plus importantes que les voyelles. Dans certaines écritures celles-ci ne sont même pas indiquées. Le choix de telle ou telle voyelle, pour lier les consonnes, est presque facultatif et dépend de la manière de sentir de chacun. C’est donc bien, dans la parole, l’élément accessoire, inférieur.
Quant à affirmer, 2 0 que les voyelles prononcées par le gosier humain, sont d’un timbre plus riche que le timbre des instruments, Helmoltz ne l’ose pas. Il soutient seulement qu’il est le plus riche par 1 apport à l’oreille de l’homme. La correspondance serait plus facile, plus complète. Or, c’est là une assertion vraie peut-être pour l’oreille non exercée à percevoir les sons musicaux, mais que n’accepteraient pas les amateurs de musique
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les plus compétents, ceux dont l’oreille est le mieux « accordée. »
Ils contesteraient aussi la réciproque : « les instruments les plus parfaits sont ceux qui imitent le mieux la voix humaine. » Ils la laisseraient pour compte aux admirateurs de cavatines et de romances, à ceux que délecte le jeu de l’orgue qu’on appelle voix humaines ou voix célestes. Pour eux, beaucoup d'autres jeux, celui de hautbois, de basson, les «jeux de fonds » sont autrement expressifs. — Et ceux-ci le sont beaucoup moins que les instruments à cordes et à archet.
M. Lévêque se tire ingénieusement de cette dernière difficulté disant que le violoniste s’assimile, s'incorpore, en quelque sorte, son instrument, s'en fait « une seconde voix. » Oui, mais tout autre que la première, que la voix naturelle. Elle la remplace avantageusement et même si bien que je connais des violonistes qui, après avoir joué un morceau très expressif, avec une grande intensité de passion, sont atteints d’aphonie passagère mais complète.
Oui, le violon, le violoncelle chantent. C’est une locution courante, mais qu’il faut bien entendre. On veut dire par là qu’ils donnent à une phrase musicale toute son expression, nullement qu’ils imitent la voix. M. Léon Pillaut, dont M. Lévêque invoque l’autorité, l’avoue : « Toutes les intensités de l'émotion, toutes les langueurs et les ardeurs du rythme, sont rendues avec l'archet, avec plus de facilité peut-être qu’avec la voix. »(i)
Il est vrai que, dans ce même passage, l’auteur écrit que les instruments à corde produisent « une voix la plus étendue, la plus brillante, la plus douce qui soit, après la voix humaine. » Mais qui ne voit que cette restriction est démentie à l’avance, qu’elle n’est qu’une concession au préjugé.
M. Lévêque prévoyant cette objection que « la voix humaine n’a ni l’étendue, ni la flexibilité, ni la rapidité
(j) Léon Pillaut. Instruments et Musiciens, p. 21.