L ORCHESTRE
des instruments,» répond: « Ce n’est pas là une différence d’essence... » Soit, mais c’est une supériorité, du point de vue instrumental et musical, bien entendu.
En somme, la valeur expressive soit delà voix, soit des instruments, dépend par dessus tout de la richesse de leur timbre. Les comparaisons que fait M. Lévêque des intonations des instruments avec celles de la voix humaine sont et fort ingénieuses et très exactes ; mais celle-ci n’est pas le modèle, ceux-là la copie. Les ressemblances viennent de ce qu’une même cause produit et explique ces effets semblables.
Ceci posé, je suis tout prêt à accepter la définition que M. Lévêque donne de l’orchestre : « C’est un ensemble de voix qui chantent sans paroles. » Et c’est précisément pour cela que je les préfère. Les instruments peuvent ce qui, par sa nature même et son vrai rôle, est interdit à la voix humaine, — car la vocalise est un exercice excellent pour assouplir l’organe, ce n’est pas de la musique. — La voix est au service de l’idée surtout, l’orchestre au service exclusif du sentiment, des sentiments indéterminés, dont la musique, la musique toute seule est le vrai langage— ou l’expression, si l’on veut réserver le mot langage à la combinaison des mots.
Après cela, que la symphonie soit née du chant, c’est bien possible. Mais elle s’en est détachée, elle a conquis son indépendance ; du même coup elle a fait de la musique un art sui generi les grandes compositions datent de là. Par un retour équitable, le drame lyrique ou même l’opéra proprement dit, y ont gagné. Mais jamais drame musical ne sera aussi émouvant que les neufs symphonies de Beethoven !
C’est ici que je me retrouve—avecquel plaisir! —d’accord avec M. Lévêque. J’admire avec lui, sauf certaines réservesde détail, le commentaire de Berlioz sur ces symphonies. Avec lui, j’y vois un sens et l’expression des drames intimes que nous raconte Beethoven. Non, M. Lévêque a bien raison
r LA MUSIQUE INSTRUMENTALE
de le dire, la musique n’est pas indifférente. Telle n’était pas ma pensée, dans ma Leçon sur la musique , en parlant de la liberté de l’interprétation musicale. L’exécutant peut substituer ses sentiments personnels à celui de l’auteur, mais sous la condition qu’il y ait analogie et complète parité dans les phases de l’évolution sensible. En effet, des sentiments, divers par leurs circonstances et même par leur objet, peuvent présenter des modifications correpondantes comme il y a, pour des couleurs différentes, des tons, des nuances pareillement graduées.
Avec M. Lévêque, enfin et surtout, je suis complètement d’accord pour voir dans.les instruments de l’orchestre les personnages du drame, ayant chacun leur physionomie, leur caractère, leur timbre particulier et, par suite, approprié à traduire tel ou tel genre d’émotion, telle ou telle nuance du sentiment. La psychologie des divers instruments et de l’orchestre dans son ensemble est ce que je goûte le plus dans les savants articles de M. Lévêque. J’aimerais à vous les faire lire ou, tout au moins, à vous résumer ici ses analyses, fruit de ses lectures et de ses propres observations. Mais cela nous entraînerait bien loin.
Pensez seulement, quand vous écouterez l’orchestre, à distinguer et à grouper les instruments. Discernez le rôle prépondérant du quatuor à cordes, le rôle complémentaire ou épisodique du quatuor des instruments à vents et en bois (flûte, hautbois, clarinette et basson), la personnalité un peu mystérieuse du cor soit solitaire, soit qu’on en forme un troisième quatuor qui relie les bois aux cuivres (trompettes, trombonnes et basses) ; entendez comme les instruments à percussion marquent davantage la mesure et le rythme, le jeu des trois timbales ayant toutefois le privilège de contribuer à certains effets d’harmonie et d’expression.
Vous ne tarderez guère à vous rendre compte de l’heureuse habileté avec laquelle les grands maîtres conduisent les démarches de ces différents groupes, tantôt par