‹ La musique et les musiciensChapitre 115 sur 286 · COLORIS ORCHESTRAL · texte numérisé non relu

COLORIS ORCHESTRAL

soit à un autre niveau, le fond sur lequel pourra le mieux se détacher son contour mélodique.

L'art de Torchestration ne vit que par les contrastes, soit entre les timbres divers employés simultanément, en vue de faire prédominer un ou plusieurs d'entre eux, soit entre les combinaisons successives, afin d'accaparer et fixer l'attention de l'auditeur, de toujours l'intéresser et l'amuser, en lui présentant sans cesse des sonorités nouvelles, captivantes, et appropriées aux circonstances ou aux sentiments qu'on a pour but de dépeindre. C'est en cela que consiste le côté pittoresque si puissant de l'orchestration, comme sa participation e£6cace à la cou-> leur locale. Je ne parle pas ici de l'emploi de l'orgue dans les scènes d'église, du cor dans les chasses, ou de la harpe, instrument favori des séraphins, dans les apothéoses, mais de quelque chose de bien plus subtil et qui ne peut être saisi que par ceux-là seuls qui sont doués d'un sens artistique fin et délicat.

Les peintres emploient couramment cette métaphore . la gamme des couleurs, à laquelle les musiciens peuvent opposer celle-ci, non moins juste : le coloris de l'or^ chestre. C'est de ce coloris que je veux parler.

On ne voit trop souvent que le côté plaisant de l'histoire, plutôt triste, de ce malheureux aveugle de naissance auquel un ami avait entrepris de faire comprendre... la couleur rouge. « Elle est, lui expliquait-il, violente, éclatante, fatigante , superbe quoique brutale ; elle tue les couleurs voisines. — Ah! dit l'aveugle, je comprends enfin : la couleur rouge doit ressembler au son de la trompette ! »

Or, il n'est pas déraisonnable d'avancer qu'il était absolument dans le vrai, et que chaque instrument a réellement sa couleur propre, qu'on peut définir comme son caractère, en admettant toutefois que cette assimilation peut varier d'un observateur à l'autre, peut-être en raison

de la conformation de Toreille ou de Toeil de chacun. De celte divergence d'appréciation naît la seule difficulté réelle de la démonstration que j'entreprends ici.

Pour beaucoup, comme pour moi, le timbre éthéré, transparent, suave de la flûte, avec son charme poétique et sa placidité, produit une sensation auditive analogue à l'impression visuelle de la couleur bleue, d'un beau bleu pur et lumineux comme l'azur du ciel.

Le hautbois, si propre à l'expression des sentiments rustiques et agrestes, m'apparaît absolument vert^^ d'un vert un peu cru.

Le son chaud de la clarinette, à la fois rude et velouté, éclatant dans l'aigu, sombre, mais riche, dans les notes graves du chalumeau, appelle l'idée du brun rouge, du rouge van Dyck, du grenat.

Le cor est jaune, d'un beau jaune cuivré, et le pauvre cor anglais, si mélancolique, correspond au violet; il ne saurait exprimer que le deuil, la tristesse et la résignation.

La famille des trompettes, des clairons et des frombones présente toutes les gradations du rouge pourpre; mélangée avec les cors, elle donne V orangé, tandis que le cornet, trivial et vantard, apporte une note d'un rouge commun, sang de bœuf ou lie de vin.

Le basson, sombre, triste, pénible, au timbre souffreteux, timide et sans éclat, est certainement d'un brun foncé un peu sale, mélangé de gris.

Les instruments à percussion, timbales, grosse -caisse.

1. Je vois dans le Cours d'orchestration de Gevaert (p. 107) qu'il considère à roccasion le hautbois comme une ligne rouge.

(A noter que le vert et le rouge sont des couleurs complémentaires, qui se confondent chez les sujets atteints de daltonisme.)

D'ailleurs, plus loin, dans le même ouvrage (p. 150), Gevaert parle de la verdeur du hautbois; c'est donc bien le même sentiment, autrement exprimé.

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