LE MOYEN-AGE
a La plupart des signes neumatiques se modifiaient pour indiquer les intervalles et la durée des sons qu'ils représentaient ; ils étaient aussi surmontés de certaines lettres marquant le mouvement à leur imprimer; toutes choses, il faut l'ayouer, qui devaient en rendre la lecture fort difficile, et qui sont devenues aujourd'hui une source de discussions et d'interprétations diverses parmi les auteurs.
a ... Ce ne fut que vers le x* siècle que l'on commença à écrire les neumes à des hauteurs différentes au-dessus du texte, afin d'indiquer la place respective qu'ils devaient occuper sur l'échelle des sons. Quand Guy d'Arezzo inventa la portée i, il n'eut d'abord l'idée que de l'appliquer aux signes neumatiques, pour en rendre la lecture plus facile. »
Ainsi s'exprime le R. P. Fr, "Charles-Marie, ancien prieur à la Grande-Chartreuse, dans un ouvrage aujourd'hui fort rare : Méthode de plain-chant selon les usages cartusiens.
De tous les systèmes de notation connus, c'était certainement le plus incomplet comme le plus barbare, jusqu'au jour où l'on imagina de l'enrichir d'une ligne horizontale généralement colorée en jaune ou rouge représentant un son fixe, au-dessus ou au-dessous de laquelle on plaçait les neumes à des distances grandes ou petites, figurant approximativement les intervalles.
C'est dans cette ligne unique qu'il faut voir le premier germe de la portée.
De ces deux éléments, le nom des notes désignées par les lettres grecques ou romaines, et la ligne nécessaire pour rendre intelligibles les neumes du Moyen-âge, va se dégager peu à peu tout le système actuel.
L'indubitable commodité de la ligne indicatrice, qui permettait d'échelonner les signes neumatiques avec quelque précision, donna tout naturellement à penser que cette précision et cette commodité deviendraient encore plus grandes si, au lieu d'une ligne, il y en avait deux; en efiet, avec deux lignes largement espacées, on arrivait à
1. Nous allons voir bientôt que c'est à tort que cette invention lui est attribuée.
donner une représentation graphique déjà assez satisfaisante d'une échelle de neuf sons, plus qu'il n'en fallait pour noter les hymnes catholiques.
Pour déterminer la hauteur absolue des sons, on mettait au commencement de chaque ligne une des sept premières lettres de l'alphabet, qui donnait son nom au signe placé sur la même ligne qu'elle, puis ensuite, par comparaison, aux autres signes. C'étaient nos clefs.
Cette voie une fois ouverte, il n'y avait aucune raison de ne pas enrichir la portée d'une troisième ligne, puis d'une quatrième, ce qui ne manqua pas d'arriver, au grand bénéfice de la clarté de l'écriture; en revanche, l'utilité des neumes, qui représentaient, on s'en souvient, plutôt des groupes de soiis, des formules ou ornements mélodiques, que l'idée d'un son exact, disparaissait par l'adoption d'un système plus précis et plus logique; aussi furent-ils graduellement abandonnés et remplacés par des points de forme carrée ou en losange h ♦, qui sont les véritables premières notes.
Ces tentatives longuement poursuivies pour arriver à l'établissement d'une notation complète montrent bien tout l'intérêt qui s'attachait dès lors au mouvement musical, dont le centre était à Rome. En effet, on voit, en 754, Pépin le Bref amener à l'abbaye de Saint-Médard deux chantres que le pape Etienne II lui avait donnés pour instruire ceux de l'abbaye. Peu après, en 784, Charlemagne,
LA DIAPHONIE ET LE DÉCHANT 455
son fils, emmène à Rome ses chantres ordinaires, qui se voient bafoués par leurs confrères romains sur leurs voix de taureaux. Il obtint du pape Adrien I" de nouveaux chantres pour enseigner le chant romain à ceux de sa chapelle. Chacun sait que Charlemagne fonda en Gaule au moins deux grandes écoles de musique, l'une à Metz, l'autre à Soissons.
Toutefois, ce n'est qu'aux approches du ix* siècle que fut faite la première tentative harmonique (?) de superposer deux sons, mais, hélas ! en rapport de quarte ou de quinte.
Ce système barbare et primitif, décrit et mis en pratique notamment par le moine Huchald, de Saint-Amand, dont il paraît faire les délices, avait pour nom diaphonie ou organum : à présent on dirait cacophonie. Nous n'y pouvons voir qu'une erreur qui a retardé de quelque chose comme cinq siècles l'évolution musicale.
On écrivait ainsi à deux, trois, quatre, et même cinq voix, en s'appliquant à accompagner le plain-chant grégorien par de longues séries de quartes ou de quintes, et sans craindre d'en dénaturer le caractère et le rythme; car la diaphonie était peu mesurée.
Il en fut à peu près ainsi jusqu'au xiii* siècle, où le sens mélodique paraît progresser plus rapidement que celui de l'harmonie, bien que la diaphonie se transforme peu à peu en un système moins brutal, le déchant ou discan^ tus, qui n'est autre qu'un premier essai de contrepoint à deux parties. C'est alors que vivait* :
1. Il est des noms de maîtres anciens ou modernes, de théoriciens, d'écrivains, de virtuoses, de facteurs... qu'un artiste n'a pas le droit d'ignorer, en raison de l'importance des services qu'ils ont rendus à l'art, ou de l'éclat de leurs œuvres, ou encore de leur notoriété présente. Ceux-là seuls seront l'objet d'une note spéciale, forcément très condensée, mentionnant les titres principaux qu'ils ont à l'admiration, à l'estime ou à la reconnaissance des musiciens.
Adam de la Haie (vers 1240), dit le Bossu d'Arras.
Chansons, motets... d'un style tenant encore de la diaphonie, quoique en progrès.
Le Jeu de Robin et de Marion, qu'on peut considérer comme le premier type de l'opéra-comique, fut exécuté à la cour de Naples en 1285.
Il paraît avoir été le premier à employer la consonance de tierce et son renversement de sixte, ce qui apportait dans son déchant une douceur jusqu'alors inconnue; il essaya aussi timidement Temploi de l'accord parfait, mais sans abandonner tout à fait le système des quartes et quintes successives. C'était pourtant un immense progrès
C'est antérieurement que se place le rôle de
Guide d'Arezzo (xi* siècle), né à Arezzo (Toscane).
Moine bénédictin à l'abbaye de Pomposa , dans le duché de Ferrare, vers l'année 1023, savant musicien et occupé surtout de l'enseignement du chant liturgique.
Il n'est peut-être pas d'opinion erronée plus répandue que celle qui lui attribue Yinvention du système de notation moderne, qu'il semblerait avoir conçu d'une seule pièce, et réalisé du premier coup. On a vu comment ce «yslème s'est formé graduellement, très lentement, selon les besoins inégalement croissants et très divers de la civilisation musicale.
La vérité est qu'il fut frappé de la difficulté considérable qu'avaient ses élèves, moines comme lui, parfois même des prélats, pour^ saisir et retenir le son des notes, ainsi <jue leurs rapports, et qu'il imagina pour leur usage un procédé pédagogique qui rentre dans le domaine de la mnémotechnie. Il fît choix d'un chant très connu d'eux tous, en tout cas facile à apprendre, dans lequel chaque vers se trouve débuter par un son différent et une syllabe différente, de telle sorte qu'une fois cet air gravé dans la mémoire avec ses paroles, il devenait aisé de retrouver la position de chaque son.