INTRODUCTION
Je n'avais point imo'jinc en publiant mon préccdeni ouvrage, La Musique française d'aujourd'hui, qu'il dût rencontrer auprès du public un si favorable accueil, ni qu'un livre traitant de sujets assez éloignés de la guerre pût alors piquer la curiosité du public au point de l'en voir épuiser plusieurs éditions.
Pour avoir été, bien longtemps avant la guerre, pénétré des beautés de la musique française, pour m'être employé à la répandre à l'étranger, pour avoir mesuré comment, en l'y répandant, l'on pouvait contribuer à faire honorer notre esprit et goûter notre sensibilité, j'avais cru devoir réunir quelques-unes des études et des conférences faites au cours de dix années d'action artistique, et tenter de les faire servir encore à l'illustration de la pensée française.
Ainsi formé, et si l'on considère l'étendue et la variété du sujet auquel il s'appliquait, mon livre ne pouvait être qu'incomplet; m'étant attaché à n'y introduire rien qui eût été écrit depuis la guerre (à l'exception du chapitre où je comparais la musique française et la musique allemande), je me condamnai moi-même à n'en pas redresser certaines faiblesses, non plus qu'à en remplir les lacunes.
Je m'y étais vu obligé par ce fait qu'à l'indifférence assez générale que rencontrait, nûme en France, voilà
La Musique ci les Nations. 10
quelques années la musique française, nvaieni succédé vers 1915 des enthousiasmes dont la chaleur n'a pas toujours exclu l'intempérance. Ceux-là qui, avant la guerre, se souciaient le moins de l'art musical français, se montrèrent naturellement les plus intransi(jeants; je ne souhaitai point d'être compté au nombre de rr^ néophytes.
Ce livre, à défaut de tout autre mérite, pouvait du moins conserver ainsi celui d'avoir précédé d'autres travaux. Il m'est agréable que beaucoup de lecteurs aient pu passer sur les défauts de l'exécution en faveur de l'importance du sujei. Dans plusieurs pays étrangers, on a pris même assez d'intérêt dans cet ouvrage pour en souhaiter la traduction, notamment en anglais et en espagnol. J'en remercierai ici mes traducteurs, MM. Edwin Evans et Adolfo Salazar qui ont ainsi contribué une fols de plus à étendre le cercle des affections portées à nos compositeurs actuels.
Je crois pouvoir donner aujourd'hui ce nouveau recueil d'études musicales qui ne fait, en quelque sorte, que préciser et prolonger le premier.
Le sentiment national, dont j'avais esquissé les effets, tels qu'ils m'étaient apparus sur plusieurs figures de l'art musical français, forme aussi l'aliment de ce nouvel ouvrage. J'en ai cette fois recherché les aspects surtout au delà de nos frontières, afin d'éclairer le tableau d'une lumière nouvell.', et dans l'espoir que nous puissions trouver à ces contacts des satisfactions et de fraîches ressources.
Parce que j'ai, depuis longtemps et des plus ardemment, réclamé, partout où je l'ai pu, toute la place due à la musique française, je suis mieux convaincu de l'obligation où nous nous trouvons d'étudier, de comprendre et d'encourager les plus originales expressions du génie musical étranger.
Soyons orgueilleux de nos gloires, répandons-en les vertus, mais sachons préparer le chemin de celles qui leur succéderont en tirant profit de ce qui se fait au dehors. Là est la véritable tradition française, on ne saurait la découvrir dans la craintive aigreur d'un protectionnisme hargneux.
Sachons aimer chez les autres celte liberté que nous réclamons pour nous-mêmes, et dont la France s'est donné, depuis bien des siècles, la mission d'enseigner au monde les bienfaits.
Dans un pays comme le nôtre, les questions artistiques ne doivent être, en aucun temps, inactuelles; et depuis la guerre moins que jamais. Si la France n'avait pas, durant les quarante dernières années, contrebalancé d'une merveilleuse, d'une inépuisable activité intellectuelle, les pertes qu'elle avait subies dans le domaine politique et économique, qui sait si elle eût pu non seulement rencontrer tant de sympathies, parfois venues de loin, et qui ont figuré parmi les « impondérables » de la guerre, mais garder ce ressort moral qui a forcé l'admiration de tous, et qui avait été entretenu et renouvelé sans cesse par une longue tradition de spéculations idéales?
La valeur de la musique française actuelle dans les échanges artistiques du monde est considérable. Son influence s'est déjà généreusement exercée : elle a joué son rôle dans la libération de la musique d'Espagne et d'Italie; elle a contribué à éveiller en Angleterre le désir d'une expression nationale; elle peut faire naître de nouvelles sources. Il nous appartient de gagner à notre art et à notre esprit toutes les affections que les mérites de nos compositeurs justifient.
Xous n'y parviendrons qu'en sachant comprendre la pensée et les sentiments de ceux dont nous souhaitons les suffrages.
Ce miroir de la conscience musicale, ce centre des études de la musique, ce laboratoire de forces nouvelles qui fut hier à Vienne, à Bayreuth, à Munich ou à Leipzig peut être demain, de nouveau, à Paris, si nous le voulons, si le sentiment même de notre intelligence sait nous faire reconnaître les droits et les mérites de chaque nation.
A considérer ce qui se fait au dehors, nous trouverons l'incessant aiguillon de nos renouvellements, et, donnant au monde des témoignages nouveaux de ce don de sympathie qui fut, si longtemps, notre privilège, nous accroîtrons d'autant l'immortel patrimoine que nous ont gardé tant de morts.
Liszt et le nationalisme musical.
A L. DuNTON Green.