HOMMAGE A CHOPIN
Comme il quittait Varsovie à vingt ans, et pénétré du singulier pressentiment qu'il n'y devait jamais revenir, Frédéric Chopin emportait une coupe d'argent que la tendresse de ses amis avait remplie d'un peu de terre natale. Moins de vingt ans après, cette poignée de terre était pieusement jetée sur son cercueil.
Chacune des œuvres de Chopin est faite à cette image. Les ciselures qui l'ornent, les dates qu'elle porte, les émotions qu'elle suggère, les sentiments qu'elle reflète ne doivent point faire oublier qu'au creux de cette coupe palpite le cœur même, la présence réelle de la patrie lointaine, et ce fervent amour que rien n'a diverti.
La musique est la fleur de la terre même; si humble qu'elle puisse être, elle n'en touche que mieux le sol nourricier, et si grande qu'elle soit, c'est là qu'elle puise encore sa plus féconde sève. Elle peut paraître dégagée de ces liens terrestres, elle peut atteindre à l'ejàcnce de la douleur ou de la joie humaine, et porter par tout
( 1 ) Cet hommage fut écrit et prononcé à l'occasion d'un concert consacré aux œuvres de Chopin, par M™^ Gabrielle Gills et M. J. Joachim Nin, le 2 juin 1916, à la Salle des Agriculteurs, à Paris.
l'univers l'aveu d'une âme ardente ou d'un cœur déchiré, mais toujours sa beauté se forme des échos de la race qui lui donna naissance.
Le cœur plein d'angoisse, deux mois avant son départ : « Si je quittais Varsovie, écrivait Chopin, je ne reverrais plus ma maison, je pense que j'irais mourir au loin. » Cependant il s'éloigne : il lui faut partir pour mieux éprouver la fermeté des liens qui l'attachent à sa terre.
Sous le toit natal, on j'accoutiune, on rétrécit son univers, et les fenêtres ouvertes sur d'habituels paysages ne découvrent qu'un songe et n'incitent plus à agir. Ce n'est qu'après avoir quitté la maison familiale qu'on sait vraiment par où le cœur tire et tout ce que peuvent contenir d'éternel les réserves secrètes de l'âme.
Tout le retient là-bas, cependant il s'éloigne : son cœur a soif de cette douleur certaine, et c'est pour nous qu'il sacrifie son paisible et calme bonheur. Il renonce aux biens de sa terre pour en porter l'âme en tous lieux, et il n'est plus, en chaque endroit, que « de passage ». Il est mort en France, en exil. Ne fallait-il pas vraiment que la patrie qu'il avait quittée fût belle pour qu'il se sentît exilé dans la nôtre?
Sa patrie était belle, mais elle était plus encore, elle était malheureuse. Il ne pouvait se déprendre d'elle et rien ne le détournait d'y songer.
Partout il la porte avec soi. Sous les ombrages de Nohant où George Sand le retient un matin de printemps, il écrit :
Je suis couché, et mes yeux regardent les champs. Le grand espace devant les fenêtres. Terre de France. Loin d'ici, sous les deux de Pologne, je vois les yeux de ma mère. Les larmes qu'on n'a pas versées pèsent
lourd : « Frédéric, me dit-elle, tu seras un grand musicien, la Pologne sera fière de toi. Pologne, cher pays... »
Et presque à l'épuisement de sa vie, sui' le penchant des montagnes d'Ecosse où il tente encore de réunir son être, il note d'une main affaiblie :
Chère Pologne, je te vois dans le brouillard, avec les yeux de ma mère, avec sa bouche, son menton. Pologne qui chantes et qui pleures, pauvre pays, mon cœur est à toi; la terre aux douces senteurs le purifiera; il reposera sur ta poitrine. Enfin, le repos...
Tout le soir on l'a vu souriant, fin et délicat, un peu railleur, habile à saisir les ridicules. Chacun autour de lui parle d'amour ou rêve. Les femmes tendent vers lui des éventails quêteurs... Combien n'en a-t-il pas abusé sous ses dehors de mondain élégant, et les apparences de son faible corps! On pensait que c'était le monde où il paraissait qui l'usait ainsi peu à peu, et l'on ne soupçonnait pas que c'était ieulement un invisible monde où il vivait, celui que ses pensées récomposaient sans cesse devant ses yeux, avec une terrible fidélité.
Chopin, Chopin! tu sors de ce salon où la danse persiste. Appuyé au montant d'une porte, tu tiens ta main contre ton cœur qui bat trop fort, le fin mouchoir de batiste pressé contre les lèvres. Tu souris, mais un sanglot jaillit, taciturne et secret, de ton cœur douloureux qui ne veut pas paraître. Pâle, tu souris, sous tes cheveux de cendre et d'or, et l'on te croit, si élégant, soucieux seulement de ton manteau et de ta canne laissés au soin d'un valet. Mais tu n'as pas trouvé, tu ne trouveras pas l'oubli, parfois souhaité, de ce grand flot d'amour pour la patrie absente.
Pologne! Pologne! que de nuits il l'a tenue contre
son cœur, pâle et merveilleuse fiancée, douce et farouche amante. Par ces soirs de Majorque, et ces nuits de Paris, parmi la brise de mer qui soufflait sur l'ancien couvent des Baléares, parmi les propos des salons, les élégances féminines, les raffinements chers à son goût délicat, il ne songeait qu'à vous, Pologne.
Ce n'est pas du monde, ni d'un excès de labeur, ni de la phtisie même qu'il est mort : il est mort de hi Pologne, il est mort d'un amour si profond, si ardent et si constant qu'aucune force humaine n'y aurait pu suffire.
Le signe de la passion, c'est qu'on en meurt; mais le signe aussi de la passion, c'est qu'on laisse au monde des aveux tels que longtemps des cœurs moins pénétrés et des esprits moins vastes peuvent sans cesse s'y rafraîchir.
Les rj'thmes et les mélodies de la patrie absente marquaient les battements de son cœur. Son inégalable don fut d'avoir imprimé un émouvant caractère aux simples paroles de sa race.
Mais la plus rare vertu de Chopin, c'est la mesure de son silence. Il aura été tous ses jours l'homme qui sait garder un secret et ne le communique qu'à soimême.
Il lui suffit, quand ce secret l'étouffé dans -le soir qui lui tombe aux épaules comme un suaire, de le confier au piano, et la Pologne, alors, jaillit comme un miracle.
Alors s'élancent les sanglots, les cris de colère étouffés, les joies soudaines, les élans, les tendresses douces..., douces comme des bras soudain passés autour du cou d'un être qu'on revoit et qu'on avait cru mort.
Parfois, la joie ouvre une arcade sur celte sombre splendeur : le passé ruisselle en perles, un doigt discret
frappe à la porte, un rosier tremble de toutes ses fleurs auprès de la fenêtre : sourire d'un visage entrevu jadis, clan délicieux d'un bonheur qui s'éveille et bondit dans la vie comme un aveu d'amour...
Parfois encore, tout le vœu d'un peuple, toute la plaine polonaise où le vent siffle, la plaine qui fait le ciel si vaste, toute la plaine blanche qui fait le ciel plus profond, et, sur ses ténèbres accrues, les étoiles plus lumineuses...
Sachons répondre à cette immortelle confidence, sachons plutôt la recueillir. Chopin n'a pas besoin de cris, il parle aussi bas qu'il le peut; c'est le cœur qui s'avoue; à le bruyamment exprimer on fausse son secret.
Les doigts et le chant conduits par un amour semblable peuvent rendre mieux que des paroles l'hommage nécessaire à cette tombe idéale que notre ferveur entretient et qui garde le long secret d'une âme inépuisée, l'hommage à cet imaginaire tombeau de Frédéric Chopin, où d'un tertre, semé des violettes qu'il chérissait, s'élève, sur la sombre immensité du ciel, l'étrange et pure beauté d'une croix faite d'un incomparable cristal...
Claude Debussy