‹ La musique grégorienneChapitre 12 sur 19 · LES ORIGINES · texte numérisé non relu

LES ORIGINES

Le ix^ siècle est une époque importante dans l'histoire du plain-chant; c'est de ce temps en effet que datent les plus anciens manuscrits qui le contiennent; c'est alors aussi qu'écrivent les plus anciens auteurs didactiques qui l'exposent. Est-ce à dire que le chant lui-même ne date que du ix." siècle? On pourrait être tenté de le croire, et il nous souvient d'avoir vu un savant liturgiste hasarder l'opinion que le chant grégorien, tel que nous le possédons, pourrait bien être tout simplement un produit de l'activité littéraire au temps des Carolingiens.

Il est à peine nécessaire de s'arrêter à une telle supposition. Nous avons encore des documents authentiques qui nous racontent l'œuvre de Pépin et de Charlemagne ; il n'y est pas question de fabriquer un chant

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nouveau, mais bien diiilioiluire dans l'empire des Francs le chant romain, en usage dans la capitale de la chrétienté depuis longtemps déjà. Nous trouvons ce chant dans des manuscrits du ix*" siècle, très voisins de Gharlemagne, par conséquent, et peut-être ses contemporains ; il n'y est pas à l'état embryonnaire, mais à l'état parfait ; les morceaux que contiennent ces livres sont de petits chefs-d'œuvre, et nous prenons sur le fait l'ignorance où l'on était alors de la composition musicale dans certaines adaptations maladroites de textes nouvaux à d'anciens chants : on peut voir par exemple la messe de la Sainte Trinité, composée par Alcuin.

D'ailleurs nous trouvons en ce même ix" siècle une tradition bien établie qui fait remonter à saint Grégoire le Grand (o90-60i) sinon la composition, au moins l'arrangement et l'ordonnance des mélodies liturgiques. Cette tradition est attestée par le biographe du Pontife, Jean Diacre. Suivant lui, Grégoire, a le plus zélé des chantres, compila un antiphonaire centon qui est d'une très grande utilité. Il établit aussi la Schola cantorum, qui encore aujourd'hui chante dans l'Eglise romaine le chant intitulé par lui... On v conserve encore le lit où il se reposait pour chanter, la férule dont il menaçait les enfants, et l'antiphonaire authentique ». On a essayé de révoquer en doute la tradition dont Jean Diacre était le témoin, et on a essavé d'attribuer l'organisation du chant à différents papes du viif siècle, mais les mélodies elles-mêmes montrent que cette attribution est impos-

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sible, et on peut suivre la même tradition à travers le viii^ siècle jusqu'aux dernières années du vn^ En effet, Eg-bert, archevêque d'York, en son Dialogue de Ecclesiastica Instilutione, nous parle deux fois de l'Antiphonaire et du Missel du bienheureux Grégoire, apportés en Angleterre par saint Augustin. Il est vrai que ce Dialogue fut écrit après l'élévation d'Egbert au siège d'York, qui eut lieu en 732, mais l'archevêque dans sa jeunesse avait étudié à Rome, où il fut ordonné diacre vers la lin du vn^ siècle ; il avait ainsi pu étudier la tradition de la Yille Eternelle, et si cette tradition existait à la fin du vn^ siècle, il y a tout lieu de la croire véridique. Et quand à la même époque Bède nous montre des chantres qui vont du Xord à Cantorbérv afin de se former aux chants soit sous la direction des disciples de saint Grégoire, soit sous celle de leurs successeurs, nous ne pouvons nous empêcher de croire que le sujet de ces leçons était cet Antiphonaire dont parle Egbert, que saint Grégoire avait donné à Augustin. Nous n'osons pas apporter en témoignage Tépitaplie d'Honorius, mort en 638, car les mots : dicino in carminé pollens sont très éloignés de ceux-ci :

Mamqiie Gi'egorii tanti vesligia jusli

Duin seqiieris cupiens merilumque geris....

pour qu'on puisse les y rapporter d'une manière certaine, d'autant plus que l'épitaphe mentionne beaucoup d'autres oeuvres dans lesquelles Honorius a pu marcher sur les traces de Grégoire.

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Jean Diacre ne nous dit pas que saint Grégoire ait composé le chant qui porte son nom. L'œuvre du Pontife, d'après son historien, fut une compilation, une centonisation. l']ii quoi consista ce travail? 11 est bien diflicile de le dii'e. Doin Germain Morin nous semble dans le vrai lorsqu'il assimile le travail du i;rand pape sur TAntiphonaire à celui que Jean Diacre lui attribue sur le Sacramentaire gélasien : « multa si/ù/rahens, pauca convertcns. nonnuUa vero superadiciens n ; il simplifia beaucoup, transforma un peu, et ajouta un certain nombre de pièces. Beaucoup croient que le chant ambrosien, tel que nous le donnent les plus anciens manuscrits, est précisément rt'lui que saint Grégoire aurait simplifié ; cette supposition est bien tentante, et la comparaison des deux Antiphonaires nous porterait fortement à nous y rallier, car il y a une analogie frappante entre le chant ambrosien et le chant grégorien ; on sent que les deux ontune origine commune, et tandis que le premier ressemble à une forêt touffue remplie d'une végétation luxuriante et capricieuse, le second nous apparaît comme la même foret, dans laquelle un artiste de génie aurait fait des coupes savantes, ouvert des perspectives, et tracé des allées, de manière à en faire un parc magnifique. Cette œuvre conviendrait éminemment au génie romain. Mais les plus anciens manuscrits ambrosiens ne remontent (juau xi'' siècle, de sorte que nous devons nous résigner à rester dans l'incertitude à ce sujet. Il en est de même des rapports du chant grégorien avec un chant contenu dans trois

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manuscrils qui pai-aisscnl avoir été en usag-o à Saint- Pierre de Rome, el dans Ie(|ucl on a cru reconnaître récemment la matière sur lacjuelle aurait travaillé saint Grégoire. On peut voir un spécimen de ce chant, comparé avec l'ambrosien et le grégorien, dans la Palèograplùe musicale, t. IT, p. G. Ici encore nous ne pouvons donner une conclusion certaine ; les manuscrits sont du xii^ et du xiii" siècle, et nous ne pouvons savoir si le chant qu'ils contiennent est une forme primitive ou une corruption.

Le chant fut en usage dans les assemblées des fidèles dès le commencement de l'Eglise. Ceci n'a rien d'étonnant, car de tous temps et en tous lieux le culte divin a toujours été accompagné de musique. Les premiers chrétiens n'avaient d'ailleurs qu'à suivre l'exemple du Sauveur, qui chanta une liymne après la Gène avec ses Apôtres, et saint Paul nous montre bien que cet exemple avait été suivi, lorsqu'il exhorte les Ephésiens et les Golossiens à « laisser leurs cœurs s'épancher vers Dieu en chants, par des psaumes, des hymnes et des cantiques spirituels ». Et il est tout naturel que nous rattachions les mélodies sur lesquelles se chantaient ces hvmnes, ces psaumes et ces cantiques, à celles qui étaient en usage soit au temple de Jérusalem, soit dans les svnagogues de la diaspora. Les fidèles en elfet continuèrent à fréquenter la prière publique des Juifs, comme nous le voyons aux Actes des Apôtres, et ils se servaient pour leurs réunions privées des mêmes psaumes qu'ils avaient chantés au temple ou à la syna-

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gogue ; pourquoi auraient-ils cherché à y im-llrc des airs nouveaux '? Nous re«te-L-il (juehiue chose de ces antiques mélodies? C'est fort à croire; nos l'écitatifs remontent prol)ablement jusque-là, et l'usage du juhilus nous est attesté par ce (jue les Juifs moilernes appellent la cantillatlon, c'est-à-dire les vocalises par lescjuelles se rendent les accents musicaux du texte hébreu de la Bible. Les papyrus gnostiques qui ont été découverts dans les dernières années nous sont aussi des témoins de l'usage général des vocalises pour orner ou compléter un récitatif. Mais nous croyons que ce serait peine perdue d'essayer d'identifier les mélodies d'une manière plus précise ; '"'est un travail qui tente beaucoup l'imagination, mais qui ne repose sur aucune base solide. Car les mélodies hébraïques ont été fort altérées dans le cours des siècles, et les auteurs de la Jetvish Eiicyclopedia ne craignent pas d'attribuer beaucoup de ces altérations, soit dans la tonalité, soit dans la mélopée, à l'influence du plain chant; la musique soit turque, soit arabe, a certainement contribué à corrompre les cantilènes juives. Nous n'essaierons donc pas de faire de ces rapprochements toujours faciles, surtout quand on met bout à bout des fragments de phrases musicales qui doivent parfois être très étonnés de se rencontrer.

Comme nous avons eu l'occasion de le dire jdus haut, il faut aussi reconnaître dans la formation des mélodies grégoriennes un apport considérable du milieu ambiant, et telle antienne ou telle stropbe d'hymne pourrait fort

LES i.l U A T B E P R E M I E K S TONS DU P L A 1 \ - C H A X ï Cliapileau\ du Jlusée de Cluny. (Pholograpliics du I)'' Ponzet.) Traducliou des inscriptions se Irouvanl en bordure du sujel : I" Chapiteau. Ce Ion est le premier à donner des chants mélodieux. — 5-" Chapiteau. Le trope qui suit est le second par le rang et l'ordonnance. — 3' Chapiteau. Le troisième représente la Passion et la Rcsurreclion du Christ. — i' Chapiteau. Le (juatrièmc ton suit, ses chants imilcnt la douleur.

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bien être une mélodie populaire plus ancienne même que le christianisme.

Quoi qu'il en soit, les Papes ne pouvaient rester indifférents au développement du chant liturgique. Un curieux document du viii'^ siècle puhlié par Gerbert, œuvre de quelque moine franc qui était allé examiner de près l'usage et la tradition des monastères romains, nous fait connaître ce que l'on en disait à Rome au moment de sa visite. D'après lui, ce fut le saint papeDamase (306-384) qui, le premier, organisa le cycle ecclésiastique en se basant sur l'ordre suivi à Jérusalem, qui avait été transcrit avec sa permission par saint Jérôme. Puis il nomme cinq papes, qui, selon lui, ont publié un chant annuel : saint Léon le Grand 440-461), saint Gélase (492), Symmaque (498-514), Jean V (o23-o26), et Boniface II (53Û-o32). Le dei'nier pape mentionné par cet anonyme est saint Grégoire le Grand « qui donna un chant célèbre pour tout le cycle de l'année ». Après lui, la tradition romaine du viii'^ siècle ne connaissait (jue trois abbés des monastères voisins de Saint-Pierre, qui, eux aussi, disposèrent le chant pour tout le cours de l'année [Patr. lat., t. 138, col. 1347).

Nous avons dit plus haut quelle fut la part de saint Grégoire dans l'organisation du chant ; ai)rès lui, on peut dire que l'ère de la composition est close, au moins pour Y Antiphonale missarum ; nous dij'ons plus loin un mot de l'Antiphonaire de l'office. La seule messe qui soit vraiment post-grégorienne est celle de la Dédicace, composée lorsqu'en 607 Boniface lil dédia le Panthéon

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en rii(tiiiitiii' (le la saiiilc Vierux' eL des martyrs. Encore ne faiulrail il pas dire (|ue le graduel de celle messe est le premier (|ui ne soil pas lire tles ])saumes, car plusieurs graduels du réperloire grégorien sont pris dans d'autres livres de l'Ecriture, par exemple celui de l'Epiphanie (Isaïe), et celui de sainl Jean-Bapliste (Jérémie), etc. Les antiennes pour la procession de la Purification, établie par Sergius V% sont empruntées aux Grecs, pour la mélodie aussi bien que pour les paroles, que certains manuscrits, par exemple l'anliphonaire de Saint-Pierre de Gand, publié par Pamélius, donnent à la fois en grec et en latin. Sergius d'ailleurs était un de ces papes qui, selon le Liber pontificalis, furent élevés à la Scliola canlorum à cause de leur belle voix, et qui se firent remarquer par leur science du chant, il est remarquable que le vieux catalogue des papes n'attribue à aucun d'entre eux soit une revision, soit une organisation nouvelle de l'Anliphonaire. Lorsque Grégoire U, l'un de ces papes, ajouta les messes des jeudis de carême, il se garda bien de composer quelque chose de nouveau, mais il forma ces messes de morceaux pris çà et là dans le recueil qui existait déjà. De même les messes des nouvelles fêtes empruntent leurs chants à des messes plus anciennes ; plus lard, lorsqu'on introduira des textes nouveaux, on se contentera d'j- adapter, tant bien que mal, des mélodies déjà existantes.

Dès lépoque de saint Grégoire, le chant romain fut importé dans la Grande-Bretag:ne par les moines que le grand pontife y avait envoyés, sous la conduite de

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saint Augustin. On peut dire (|u"ils prirent possession du pays aux accents des mélodies grégoriennes, puisque Bède nous les représente s'avançant vers le roi Ethelbert en procession solennelle, et chantant l'antienne Depreca/iUfr te Domine, qui fut entonnée de nouveau, avec la même mélodie, treize cents ans plus lard, par un chœur de quarante moines bénédictins, dans le lieu même où elle avait été chantée en 597 par Augustin et ses (juarante compagnons. Canterbur}' resta la source où les cliantres du Nord allaient puiser la tradition vivante, continuée par ceux que Bède appelle les disciples de saint Grégoire, tandis que quelques-uns, comme saint Benoit Biscop, ramenaient de Rome des chantres chargés de remettre les moines de la Norlhumbrie dans la bonne voie dont ils s'étaient écartés, peut-être sous l'influence de la liturgie celtique.

Le chant pénétrait peu à peu dans toutes les contrées de l'Europe. Dans certains pays, comme Milan et l'Espagne, les mélodies conservaient une couleur et une allure propres qui les distinguaient profondément du chant romain, bien que le fond restât le même; dans le reste de l'Italie et en Gaule, les dilférences semblent avoir été moins grandes ; il en fut de même en Germanie. Mais Charlemagne entreprit une œuvre qui devait avoir pour résultat l'établissement de la liturgie romaine, et par conséquent du chant qui l'accompagnait dans tout son empire. Il ne faisait que marcher sur les traces de son père Pépin. Celui-ci ayant envoyé à Rome une ambassade en 753, Chrodegang, évèque de Metz, le

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