MATHURIN PIERRE
MATHURIN
Ainsi je suis siu* que ce qui marchait à quatte pattes n'est autre que votre fils. Il est inutile, je crois, de vous dire que cela ne me plaît pas : ainsi, recommandez-lui bien de ne plus venir ici : ou si je l'y trouve, il s'en repentira. H m'a joué un tour de cliien ; et moi, je pourrais lui en jouer un qui ne lui ferait pas plaisir.
PIERRE
Mais si nos jeunes gens s'aiment et que nous puissions...
21G = LA MUSIQLE. — CIIAP. V
MATHURIN
Ah ! parlons, parlons ; je ne demande pas mieux.
PIERRE, après avoir rêvé.
Que donnez-vous à votre fille en mariage?
Tout, et rien : et vous, à votre fils?
PIERRE
Tout, et rien. Je n'ai que lui.
MATHURIN
Je n'ai qu'elle,
PIERRE
Je lui donne d'abord mes premiers attelages, mes premières
charrues.
MATHURIN
C'est-à-dire vos anciennes.
PIERRE
Oui ; ils les renouvelleront.
MATHURIN
Et moi, je lui donne le trousseau qu'elle a filé, tous les joyaux de sa mère, ses hardes, son hnge, ses garnitures, ses coiffes, sa croix d'or, ses boucles d'or (elle les a déjà), les gants de soie, le collier, le ruban. Je veux qu'elle paraisse.
PIERRE
J'entends : nous leur donnerons peu de chose, que nous voudrons faire valoir beaucoup.
MATHURIN
Comme ça se pratique.
PIERRE
Vous ressouvenez- vous de notre vieux baiUi? « Mes enfants, mes enfants, disait-il, avec sa petite canne, le hasard commence les mariages, et la vanité les finit. »
MATHURIN
Vanité, si vous voulez ; mais je les associerai à ma ferme.
PIERRE
Et moi à la mienne.
MATHURIN
A la fui de mon bail.
PIERRE
Et moi aussi. Et combien avez-vous encore à aller?
MATHURIN
Trois ans. Et vous?
Et moi, cinq.
MATHURIN
n faut cependant qu'Ms vivent.
PIERRE
N'avez-vous pas peur qu'ils manquent de quelque chose? Mais il faut d'abord faire connaître aux jeunes gens ce que c'est que la dépense d'un ménage.
MATHURIN
J'entends : oui, leur rendre la \ie un peu difficile.
PIERRE
Moi, ce qui m'inquiète, c'est que je ne sais comment ils se tireront de cet embarras-là : ils sont encore trop jeunes.
MATHURIN
Trop jeunes ! Pierre Leroux, nature, jeunesse et santé... Vous vous souvenez de la chanson?
PIERRE
C'est sur moi qu'elle a été faite et sur feu ma femme.
MATHURIN
Je le sais bien.
PIERRE
Je ne sais si je m'en souviendrais. H y a, ma foi, longtemps.
MATHURIN
Oui, il y a longtemps, je n'étais pas plus haut que ça.
PIERRE
Avez-vous connu Jeannette?
Avez-vous connu Jeannot?
L'un et l'autre était plus sot Qu'un mouton qui paît l'herbette.
Un beau jour que dans les champs Us allaient tous deux cherchant Leurs moutons qui vont paissants,
Ds s'accostent en dandinant.
Us se parlent en ricanant ; Rien n'était si drôle.
Eh bien, dans le même été, Ce fut le couple le plus futé :
L'esprit, le bon sens, la pai'ole.
Nature, jeunesse et santé Sont trois bons maîtres d'école.
218 = LA MUSIQUE. — ClIAP. V ■
MATHURIN
Comme on a eliantc cela dans le village ! Eh bien, cet embarraslà vous a-t-il fait mourir? Vous étiez cependant bien jeunes, tous les deux.
PIERRE
Ma pauvre Jeannette n'était pas sotte ; mon fils est tout son portrait.
MATHURIX
Ma fille la vaudra bien. Savez-vous qu'elle me gêne? oui, elle me gêne, elle me gêne... plus que feu ma femme. Si je bois, si je jure, si je dis quelque drôlerie, elle me reprend : c'est comme sa mère, et pis encore ; car il faut respecter la jeunesse.
PIERRE
Vous avez raison.
MATHURIN, en prenant la main de Pierre. Enfin, c'est conclu, et le plus tôt sera le mieux.
PIERRE
Le plus tôt, non ; j'ai mes vendanges à faire.
MATHURIN
Eh! n'ai-je pas ma- moisson?
PIERRE
C'est à cause de cela ; ils en auront plus de cœur à nous aider. Remettons à l'hiver, aux Rois.
MATHURIN
A l'hiver, c'est un mauvais temps.
C'est le meilleur pour les mariages : c'est encore ce que nous chantait le bailli.
MATHURIN
Votre bailli, votre bailli, avec ses gi'andes chansons, les trois quarts du temps il ne savait ce qu'il disait.
PIERRE
Écoutez, écoutez.
Non, non.
Eh ! tenez :